Les démons de Berlin

Fabiano Massimi · Chapitre 65 sur 87

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Les démons de Berlin

Lundi 27 février 1933

 

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65

 

Malgré l’heure tardive et le froid, les rues étaient encore animées : les voitures et les trams fusaient dans toutes les directions, les passants emmitouflés se hâtaient vers leur domicile ou, plus souvent, vers leur brasserie de prédilection. La métropole, fidèle à sa réputation, n’avait pas l’intention de dormir, malgré l’obscurité et les températures glaciales de cette fin février.

Maintenant, il faut que je trouve un endroit où me réfugier avant de m’évanouir en pleine rue.

Quitter la pension Linke dans la nuit sans objectif précis et avec beaucoup de temps à tuer avant de passer à l’action n’avait peut-être pas été une idée très sage mais, depuis qu’il était à Berlin, Sauer était constamment en proie à une sensation d’oppression et de danger. Était-ce pour cela qu’il continuait de fuir à la première occasion ? Qu’il mentait sans cesse à ses compagnons ?

Il l’ignorait. En revanche, il savait que la seule manière de sortir d’un labyrinthe de miroirs, c’est regarder son reflet et s’en remettre à la logique. Et la logique lui disait à présent qu’il avait plus de chances de voir son plan aboutir s’il agissait seul.

Au bout du Ku’damm, il se résolut à prendre un taxi, à qui il donna l’adresse la plus sûre qui lui vint à l’esprit pour attendre le matin : la pension juive Aish Tamid. Si le sort lui était favorable, il trouverait à l’accueil le même réceptionniste que lorsqu’il s’y était rendu avec Mann et Johanna, et peut-être qu’il pourrait dormir dans la chambre de Rosa, payée jusqu’à la fin du mois.

Six heures de sommeil, puis tu t’occuperas du plan de Himmler.

Il se méprenait peut-être, mais en croisant les informations obtenues ces dernières heures, il lui semblait voir se dessiner une image précise.

Croyez-vous que le fait que le 27 février 1933 Hitler s’accorde une pause dans sa campagne électorale et revienne à Berlin soit une simple coïncidence ? avait dit Diels.

Si on en croit nos informations, il y aura trois attentats, avait dit Rosa.

Et trois mots n’avaient pas été barrés dans la liste de Himmler.

Police.

Musée.

Grand magasin.

Des cibles parfaites pour faire retomber la faute sur les communistes.

Un taxi s’arrêta enfin.

Six heures de sommeil, se dit encore Sauer en se frottant les joues, puis je devrai trouver un moyen pour éviter trois attentats en plein centre de Berlin.

 

Une explosion sur la gauche, à quelques mètres. Une pluie de terre. Un sifflement. Une explosion sur la droite.

Sauer courait à perdre haleine, équipé de son casque, de son fusil et de son masque à gaz trop grand, qui cognait son visage à chaque pas. Il courait et il criait de toutes ses forces. Le monde s’était réduit à un nuage de fumée et de cendre. Une seule chose comptait : atteindre la tranchée ennemie.

La rafale d’une mitrailleuse fit jaillir la terre à quelques centimètres de ses pieds, il trébucha mais conserva l’équilibre.

Il continua de courir et de crier, la tranchée ennemie était à cent mètres.

Quatre-vingt-dix.

Quatre-vingts.

Soixante-dix.

Soudain, à ses côtés, une silhouette, un autre homme équipé d’un masque et d’un casque qui courait, tête rentrée dans les épaules.

Bernie. Bernie ne l’avait pas abandonné. Il était là, il courait avec lui.

Soixante mètres.

Cinquante.

Un tir de mortier sur leur parcours, l’onde de choc qui faisait sauter un homme à leur gauche – Kaufman ! –, la fumée se colora de rouge pendant un instant, mais Sauer ne ralentit pas, et Bernie non plus. Ils couraient et ils criaient.

Quarante mètres.

Trente.

« Les bombes ! » hurla Sandor derrière eux, et la seconde suivante il les avait rejoints – trois soldats, trois amis, qui s’élançaient ensemble vers la mort. Pendant des mois ils avaient observé la tranchée française de l’autre côté du no man’s land, pendant des mois ils avaient attendu ce moment. Ils ne feraient pas machine arrière.

Vingt mètres. Sauer décrocha une grenade de sa ceinture, Bernie et Sandor firent de même.

Une dernière rafale de balles, un cri.

Bernie est touché !

Sauer le vit tomber, la grenade roula par terre.

« En avant ! » cria Sandor. Arrivé à dix mètres de la tranchée française, il se jeta par terre, dégoupilla sa grenade et la lança de l’autre côté du parapet.

Pas Sauer : il s’était arrêté pour s’assurer que Bernie était encore vivant. Celui-ci lui indiquait quelque chose de son doigt ensanglanté.

La première explosion fit sauter trois soldats français.

Sauer hocha la tête, ramassa la grenade de Bernie, puis il couvrit au pas de course les quelques mètres qui le séparaient de Sandor et se coucha à côté de lui. « Maintenant ? demanda-t-il.

– Maintenant », confirma Sandor. La seconde d’après, ils avaient franchi le parapet et ils lançaient leurs dernières grenades.

Deux explosions assourdissantes, les cris des ennemis – ces cris, oh, ces cris – avant qu’une balle atteigne Sauer à l’abdomen et le projette au sol.

 

« Non ! cria Sauer en s’asseyant brusquement dans son lit. Non ! » Son front et son cou étaient trempés de sueur.

« Du calme, Siggi, dit une voix familière dans la pénombre. Ce n’est qu’un cauchemar. »

Sauer avait les yeux ouverts mais il n’y voyait rien, aveuglé par son rêve qui refusait de le quitter.

« Tout va bien », dit une autre voix, familière elle aussi, tandis qu’une main se posait sur son bras pour l’apaiser.

Sauer referma les yeux. Le rythme de son cœur se calma peu à peu. Il rouvrit les yeux, et cette fois il réussit à identifier l’endroit où il se trouvait : il n’était pas dans le no man’s land dans la Somme pendant l’été 1918, mais dans une chambre dépouillée, éclairée par une lumière tamisée.

La chambre de Rosa, se dit-il. La pension. Son arrivée en pleine nuit, l’accueil soupçonneux du réceptionniste, ses mots rassurants pour pouvoir dormir dans cette chambre, et le lit, où il s’était effondré sans prendre la peine de se déshabiller, lui revinrent en mémoire.

« Tu es de retour parmi nous ? demanda la première voix, que cette fois Sauer reconnut.

– Sandor ?

– Il est de retour parmi nous, commenta ce dernier, adressé à l’autre homme présent dans la chambre.

– Bernie », dit Sauer. Puis son cerveau recommença à fonctionner à plein régime. « Qu’est-ce que vous faites là ?

– On t’a suivi, répondit Bernie en s’approchant du lit. Quand tu es sorti de mon cabaret avec Diels, on était cachés non loin. Sandor vous a repérés, il a hélé un taxi et on vous a collé au train jusqu’à un bâtiment de Scheunenviertel.

– La tanière de Goering, dit Sauer.

– C’est ça, répondit Sandor en s’asseyant sur le lit à côté de lui. On a attendu que vous ressortiez, et là, imagine notre surprise quand on a d’abord vu sortir Diels et Goering, puis ton ami commissaire et sa jolie collègue entrer…

– De là, on vous a suivis jusqu’à la pension. On pensait entrer discrètement pour venir te récupérer, mais voilà que tu sors, en pleine fugue solitaire.

– Ça te fait des journées bien remplies, hein, Siggi ? dit Sandor en lui donnant une tape sur l’épaule.

– Alors c’est moi qui vous ai conduits jusqu’ici, récapitula Sauer en se passant une main dans les cheveux. Mais pourquoi vous ne vous êtes pas manifestés immédiatement ? Et comment vous êtes entrés dans cette chambre ?

– J’ai ma technique, ricana Sandor.

– On attendait d’être sûrs que tu n’étais pas suivi par quelqu’un d’autre, expliqua Bernie. On est restés en bas toute la nuit. Comme on n’a vu personne et que l’aube approche, on est montés.

– Je rêvais de vous, dit Sauer. L’assaut final. Quand on a repris la tranchée. »

À l’évocation de ce jour lointain et pourtant toujours présent, un silence s’abattit sur la pièce.

« Tu as dû sentir qu’on était là, finit par dire Bernie. Ton inconscient a fait le reste. »

Sauer hocha la tête, même s’il ne croyait pas à l’inconscient, mais plutôt au destin, aux signes.

« Siggi, les hommes de Diels tiennent Rosa et les autres, dit Sandor. Est-ce que tu sais où ils les ont emmenés ?

– À l’Alex, répondit Sauer en se levant. Pour les interroger.

– On doit les libérer.

– Comment tu veux entrer dans le Château Rouge ? Ce n’est pas une pension, tu sais. Et puis Bast et Boris ont des contacts importants dans leurs partis. Bast travaille avec Torgler, le député, et Boris est un homme de Dimitrov.

– Le dirigeant du Komintern ? s’enquit Sandor, surpris.

– En personne. »

Sandor poussa un sifflement. « Ils sont dans de beaux draps. Les nazis rêvent d’attraper des gros bonnets du communisme impliqués dans des projets subversifs…

– Vous n’arriverez pas à entrer, répéta Sauer. Notre seul espoir, c’est Diels.

– Diels travaille pour Goering. C’est un des leurs.

– Diels est un drôle d’oiseau. Il protège Rosa, à l’Alex. Et il m’a laissé partir, vous l’avez vu.

– Il doit avoir une idée derrière la tête, dit Bernie.

– Qui n’en a pas ? rétorqua Sandor en haussant les épaules.

– C’est Diels qui m’a parlé d’aujourd’hui », relança Sauer. En quelques mots, il fit part à ses deux amis du programme électoral de Hitler, de l’étrange trou dans son agenda, à Berlin, les 27 et 28 février, et de l’anniversaire particulier qui tombait le 27, c’est-à-dire le jour même.

« La refondation du Parti, réfléchit Bernie. Intéressant.

– Tu le crois, toi ? demanda Sandor.

– Croire, c’est un grand mot, répondit Sauer. Mais je détiens plusieurs informations qui convergent vers cette hypothèse. »

Il s’interrompit. Es-tu vraiment sûr de vouloir t’ouvrir à eux ? Crois-tu que ce soit une bonne idée de confier ta théorie à quelqu’un ? se demanda-t-il.

Il repensa à la farandole de mensonges, trahisons et révélations de ces derniers jours, si vertigineuse qu’il avait plusieurs fois fini par douter de lui-même et de la raison de sa présence à Berlin : sauver Rosa ou lui-même ? Éviter un attentat ou trois ? Les quelques certitudes qui lui avaient permis de tenir au début étaient parties en fumée, l’empêchant de s’appuyer sur la logique et le livrant à l’instinct à l’état pur, qu’il savait peu fiable.

Tu dois bien faire un choix, s’exhorta-t-il. Combien de fois t’es-tu enfui ces derniers jours ? Mutti disait : Ne fais confiance à personne. Mais seul tu n’iras nulle part.

« D’après Diels, expliqua-t-il, se décidant enfin à miser sur la confiance, le Parti prépare quelque chose pour aujourd’hui. Et d’après Rosa, Heydrich ne projette pas un attentat, mais trois. Et d’après cette liste, conclut-il en sortant l’opuscule de Himmler de sa poche, ces trois objectifs seront un musée, la police et un grand magasin. »

Bernie prit l’opuscule et étudia la liste. « Qui l’a écrite ?

– Himmler, je crois.

– Tu crois ?

– Je n’en suis pas sûr. Je ne sais pas grand-chose, dit Sauer. Mais sur la carte qu’il y avait dans ta cachette, les musées et les grands magasins étaient signalés, non ?

– Et aussi les commissariats les plus importants, intervint Sandor.

– Quand je l’ai vu, hier, Goering étudiait une carte qui ressemblait à la vôtre. Il a évoqué trois objectifs lui aussi. Devant moi, il a mentionné la gare, la poste centrale et le métropolitain d’Alexanderplatz, mais il se peut qu’il l’ait fait exprès pour me lancer sur une fausse piste. Diels dit qu’ils ont déjà préparé une liste de personnes à arrêter, et qu’aujourd’hui même il donnera la consigne à toute la police du pays de se préparer à une attaque communiste. L’ordre est de tirer à vue.

– Dieu du ciel, dit Bernie en tendant l’opuscule à Sandor. Donc tu penses que…

– … qu’en fait Himmler et Goering sont de mèche. Qu’ils préparent trois attentats qu’ils imputeront aux communistes. Que les cibles sont un musée, un commissariat et un grand magasin. Et que la date prévue n’est pas le 3 mars, comme dans les plans de Rosa, mais aujourd’hui, récapitula Sauer. On ne peut rien faire pour Rosa ni pour les autres pour le moment, mais on peut essayer d’empêcher les attentats. S’ils ne sont pas déjà en cours, il est peut-être encore temps.

– Même en admettant que tu aies raison, reprit Sandor en tournant entre ses mains l’opuscule avec le Reichstag en flammes sur la couverture, tu sais combien il y a de musées, de commissariats et de grands magasins dans cette ville ? Et encore, on n’est même pas sûrs que seules des cibles berlinoises soient visées.

– Si, répondit Sauer. Hitler a suspendu sa campagne électorale pour revenir ici, Himmler est venu de Munich, et Goebbels, Goering, Heydrich et Hanfstaengl sont en ville eux aussi. Il n’en manque pas un. Ce ne peut pas être un hasard.

– Je me fie à tes intuitions, intervint Bernie. Mais on est trois, et il y a des dizaines de cibles potentielles. Je ne saurais même pas par où commencer. »

Alors Sauer esquissa un sourire en repensant à Johanna, à une colonnade aux allures antiques, à des rayons de soleil sur une série d’affiches qui annonçaient un concert inaugural aux passants.

« Moi si, répondit-il. Je crois savoir où un des attentats aura lieu. »

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