Les démons de Berlin
Chapitre 17
17
La porte qui affichait le numéro 38 ressemblait à la vingtaine d’autres du couloir anonyme. La courte distance qui les séparait laissait supposer que les chambres étaient de taille modeste, sans doute simples.
« Nos hôtes sont pour l’essentiel des commis voyageurs et de petits commerçants, expliqua le réceptionniste de la pension juive Aish Tamid. Ils viennent dans la capitale pour le travail, et ne restent que quelques nuits. »
Tout en parlant, il ouvrit la porte et alluma la lumière. La chambre était petite et ordonnée : un lit simple au couvre-lit rouge sur la gauche, un secrétaire en bois clair au fond à droite, une chaise en osier et une petite armoire. La peinture des murs, jaunâtre, ne devait pas être récente, et rappelait l’ocre fané du sol. Aucun tableau ne venait égayer la pièce, ni la lumière du jour, car en lieu et place d’une fenêtre il y avait seulement une meurtrière juste au-dessus de l’armoire.
« Y a-t-il une pièce d’eau ? s’enquit Johanna en avançant d’un pas.
– Oui, seules quelques chambres en ont une, répondit le réceptionniste. D’habitude, nous les réservons aux dames. »
Sauer et Mann avancèrent à leur tour. Rien n’indiquait la présence de quelqu’un : pas de vêtements posés sur la chaise, de valises par terre, de livres ou de documents sur le secrétaire. Le lit était parfaitement fait, signe que la femme de ménage était déjà passée ou que personne n’avait dormi là la nuit précédente. L’air sentait le renfermé.
« C’est bien la bonne chambre ? demanda Mann.
– Louée à Mlle Rach depuis le 13 janvier », affirma le réceptionniste.
Un frisson parcourut Sauer quand il entendit de nouveau ce nom. Lorsqu’ils étaient arrivés à cette pension, la seule de la ville gérée par des juifs, ils avaient appris avec soulagement que oui, une jeune femme correspondant à la description de Rosa avait bien logé là ces six dernières semaines, et que d’ailleurs elle ne devait pas être partie puisque sa chambre était payée jusqu’à la fin du mois. À la vue du nom « Adele Rach » sur le registre, les derniers doutes de Sauer avaient disparu : la mère de Rosa s’appelait Adele, et Rach était le nom de famille de couverture que Sauer avait adopté à Vienne. Bêtement, Sauer vit dans ce choix de garder son nom de couverture une sorte de message caché, la poursuite de leur intimité qui n’existait plus depuis des mois.
« Vous ne l’avez donc jamais vue, reprit Sauer.
– Moi pas, répondit le réceptionniste. Mais nous sommes trois à travailler ici. Mes collègues vous seront sans doute plus utiles.
– Quand pourrons-nous les rencontrer ? demanda Mann.
– Pas avant demain, je suis désolé. »
Pendant ce temps, Johanna avait ouvert l’armoire, sans rien y trouver, pas plus que sous le lit, qu’elle observait, agenouillée par terre. « Rien du tout. Si elle est passée par ici, elle a eu le temps de rassembler ses affaires et de lever le camp sans se presser. »
J’espère, pensa Sauer en imaginant Rosa rassembler sereinement ses effets avant de rejoindre un endroit plus sûr. Pourtant, cet ordre parfait pouvait avoir une autre explication : Peut-être que quelqu’un est passé ici avant nous et s’est occupé d’effacer toute trace du passage de Rosa.
« Vérifions quand même la salle de bains », dit-il pour chasser cette pensée. Il poussa la petite porte et découvrit une pièce presque aussi grande que la chambre, et tout aussi vide et ordonnée : une petite baignoire cachée par un rideau bleu, des toilettes à l’abattant laqué, un lavabo à deux robinets, un miroir ovale au-dessus d’une étagère étroite. Il y flottait une légère odeur de moisi que l’air venu de la lucarne entre les poutres ne parvenait pas à chasser.
« Il n’y a rien, commenta Mann, déçu.
– Il doit y avoir quelque chose », répondit Sauer, exprimant plus sa frustration qu’une pensée logique.
Pourtant, ils eurent beau fouiller la pièce de fond en comble, allant jusqu’à glisser leurs doigts dans la bonde du lavabo et de la baignoire, ils ne trouvèrent que de la rouille.
« C’est bien ce que je disais, insista Johanna. Si elle a séjourné ici, elle est partie de son plein gré et elle a veillé à ne rien laisser derrière elle. »
Sauer se mordit les lèvres. Non, pensa-t-il, et pourtant si, bien sûr. Ce n’était pas parce qu’il désirait trouver un indice que l’indice existait. Quand même… Adele Rach… Pourquoi elle a pris ce nom sinon pour communiquer quelque chose, garder le lien avec moi ?
Irrité, il revint dans la chambre, arracha le couvre-lit, le secoua, fit de même avec le drap, et avec l’alèse : rien, rien, rien. Puis il s’en prit à l’oreiller, qu’il sortit de sa housse, et trouva enfin quelque chose : un cheveu. Un cheveu blond et ondulé, d’une vingtaine de centimètres de long. Sauer l’approcha de ses yeux, le huma.
« Il pourrait lui appartenir ? demanda Johanna.
– Il pourrait. » Sauer le mit dans sa poche et continua sa recherche. « Mann, donne-moi un coup de main. »
Ils retournèrent le matelas, le palpèrent, en vain.
Ce n’est pas possible.
Sauer regarda autour de lui, exaspéré. C’était leur seule piste, il fallait qu’il découvre quelque chose. Il déplaça le secrétaire et s’illumina en voyant un papier roulé en boule par terre. Quand il le déplia d’un geste anxieux, il s’avéra que c’était un ticket de théâtre vieux de plusieurs mois, sans lien possible avec Rosa. Il le mit quand même dans sa poche, une vieille habitude, puis se fit encore aider par Mann pour déplacer l’armoire. Ils ne découvrirent derrière elle qu’une araignée aux longues pattes fines, qui se précipita aux abris quand la lumière vint arroser son royaume ténébreux.
« Et dessus ? » dit Johanna en indiquant le haut de l’armoire du menton.
Sauer se hissa sur la chaise en osier, mais c’était encore peine perdue.
Découragé, il s’adossa au mur. « On n’a plus qu’à se résigner, je crois, déclara-t-il d’une voix éteinte.
– La résignation est le premier pas vers la sérénité, commenta Mann d’une voix atone.
– Si vous permettez, intervint le réceptionniste, il faut que je…
– Oui, bien sûr, opina Sauer en se détachant du mur. De toute façon, on a fait le tour. »
Le réceptionniste regagna le couloir, suivi par Mann et Sauer, mais pas par Johanna, qui s’écria soudain : « Et les poutres ? » Tournée vers la salle de bains, elle réfléchit à voix haute : « En montant sur la chaise sur la pointe des pieds… Elle est grande comment, Rosa ? »
Sauer la regarda, bouche bée. Dans sa mansarde à Munich, où il avait habité presque dix ans, il y avait aussi des poutres apparentes dans la salle de bains, et lui-même les avait utilisées comme cachette.
« Mais bien sûr ! » souffla-t-il. Il se précipita dans la pièce et, du haut de son mètre quatre-vingt-dix, il entreprit de palper le dessus des poutres. La première ne cachait rien, mais la seconde abritait une enveloppe, ainsi qu’un petit objet froid, métallique.
Il s’en saisit avec délicatesse et les présenta à Johanna et à Mann. Ni la carte postale de Munich avec la vue sur l’Alte Peter – identique aux deux autres que Sauer avait eues en main ces dernières quarante-huit heures – ni la petite chaîne avec son pendentif en forme d’étoile de David dont Rosa ne se séparait jamais ne pouvaient leur dire quelque chose. En revanche, ils étaient tous les trois en mesure de saisir l’importance de la lettre qui se trouvait avec les deux objets : une invitation officielle à l’ambassade russe pour la soirée du 18 février. La veille du rendez-vous où Rosa ne s’était pas présentée.
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