Les démons de Berlin
Chapitre 21
21
Dehors, la pluie s’était transformée en neige fine qui tombait en tourbillonnant du ciel aussi noir que le charbon et fondait au contact du trottoir.
« Tu as vu ? » demanda le sergent Mann à Johanna en s’allumant une nouvelle cigarette. Ce devait être la trentième depuis le matin, calcula Sauer. Presque trois par heure. Une moyenne digne de Mutti.
« À mon avis elle ne tiendra pas, répliqua Johanna en levant les yeux vers les nuages.
– Je n’ai jamais dit qu’elle tiendrait. Seulement qu’il neigerait.
– Ce qui compte, c’est que ça ne gèle pas. C’est moi qui conduis et, avec le verglas, c’est pénible.
– Tu peux me rendre les clés, si tu préfères », fit remarquer Julian. Johanna se crispa comme si un flocon avait glissé dans le col de son manteau.
« Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Sauer à Julian. On part à la recherche de Hanfstaengl ? »
Julian secoua la tête. « Il n’est pas à Berlin. » Puis, devant la surprise de Sauer, qui se demandait comment il pouvait bien le savoir, il ajouta : « Hanfstaengl est le porte-parole de Hitler, qui est en pleine tournée électorale. Les Allemands seront bientôt appelés aux urnes, alors il se rend aux quatre coins du pays, le matin à Dresde, l’après-midi à Cologne, le soir à Hambourg… Il veut s’assurer le vote des indécis pour obtenir la majorité absolue le 5 mars, et Hanfstaengl est sans aucun doute avec lui.
– Il n’y a que la mort qui ne fait aucun doute, commenta Mann.
– La mort et les mauvaises nouvelles en provenance de l’Alex », répliqua Johanna en montrant du menton une voiture noire garée de l’autre côté de la rue.
À l’intérieur, deux policiers fouillaient les alentours du regard. Quand ils virent Julian, ils hochèrent la tête de concert et l’un d’eux ouvrit sa portière : « Inspecteur Julian ! » s’époumona-t-il pour se faire entendre malgré le brouhaha de la circulation.
« Quels crétins. Pour la discrétion, il faudra repasser », grommela Julian en répondant par un geste de la main.
Ils traversèrent pour les rejoindre. Les deux agents avaient été envoyés à leur recherche par le commissariat central d’Alexanderplatz pour les informer d’une urgence.
« Un autre cadavre ? répéta Mann, interdit.
– Une jeune femme, confirma un des agents. À la morgue de Belle-Alliance Platz. Le corps est arrivé il y a une heure, le médecin légiste a immédiatement relayé l’information. »
Julian soupira et se tourna vers ses collègues. « Il est tard, j’ai rendez-vous pour dîner avec le chef. Je ne peux pas annuler. Walther ?
– Je dois rentrer moi aussi, répondit Mann. Ma femme perd patience.
– Entendu », dit Julian en réprimant un sourire. Puis, de mauvais gré, il regarda Johanna.
« Moi je peux », répondit-elle avant que la question lui soit posée. Elle sortit le porte-clé en forme de dragon de sa poche et le lui lança. « Les agents nous déposeront. »
Julian acquiesça. « Allez vérifier que ce n’est pas la personne que l’on cherche, dit-il, l’air tendu malgré ses efforts pour sembler maître de la situation. Puis appelez à mon bureau. Je téléphonerai dans une heure pour savoir ce que vous avez découvert.
– Oui, chef, d’accord, chef », fit Johanna d’un ton moqueur.
Julian la regarda un instant, puis secoua la tête et se tourna à nouveau vers Mann. « Allons-y. Je te dépose à Potsdamer Platz, c’est sur ma route. »
Ta route, pensa Sauer, qui une fois encore se sépare de la mienne. Il n’arrivait pas à déterminer si c’était un bien ou un mal.
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