Les démons de Berlin
Chapitre 47
47
Un pas inimitable : lourd, traînant, irrégulier.
Mutti. Sauer eut à peine le temps de faire volte-face avant que son ancien collègue lui saute dessus et, tirant profit de l’effet de surprise, le plaque violemment contre le mur, dans une sorte de recoin entre une grosse descente de gouttière en cuivre et quelques poubelles.
« Chut ! » murmura Mutti. Il fit un signe de tête vers l’entrée de la ruelle. « Julian est là. »
Sauer plissa les yeux pour lire dans l’âme de son ancien ami mais, comme d’habitude, il fut incapable de le déchiffrer. Quand il ouvrit la bouche pour parler, Mutti secoua la tête et s’aplatit à son tour contre le mur à côté de lui, un doigt sur les lèvres.
Une silhouette familière se dessina au bout de la ruelle : l’inspecteur Julian. Sauer se raidit. Il craignait que ce renfoncement ne suffise pas à le cacher, et encore moins Mutti, autrement plus corpulent que lui. Par chance, le jeune homme ne semblait pas décidé à s’approcher. Il resta immobile, regarda pendant de longues secondes dans leur direction, puis pivota sur ses talons pour observer avec la même incertitude la rue principale, d’abord à droite puis à gauche. Il finit par partir vers la gauche, le col de son imperméable relevé.
Sauer et Mutti restèrent immobiles, silencieux, les oreilles tendues et les yeux rivés sur l’endroit où Julian se trouvait encore quelques secondes auparavant, craignant qu’il ne réapparaisse sans crier gare. Une minute, puis deux passèrent, et ils finirent par se détacher du mur.
« Où est Johanna ? demanda Mutti d’une voix soucieuse qui sembla sincère à Sauer.
– Chez elle, je crois. Quand je me suis réveillé, elle parlait avec lui. »
Mutti eut l’air surpris. « Julian est entré chez elle ? »
Sauer acquiesça.
« Il t’a vu ?
– Non. j’étais… » dans le lit de Johanna « … dans une autre pièce. Je ne crois pas qu’elle lui ait dit que j’étais là. Quand je les ai entendus parler, je me suis enfui par la fenêtre. »
Mutti leva la tête vers le dernier étage de l’immeuble de Johanna. « Comment tu as fait ?
– J’ai sauté.
– Sauté ? Alors que tout est gelé ? Tu es fou.
– Je ne voulais pas que Julian me trouve. D’où il venait ?
– Je ne sais pas. Je l’ai vu sortir de l’immeuble de Johanna au moment où je passais vous chercher. Il avait une drôle de tête. Une expression inquiétante.
– Il me cherchait.
– Ça se peut. Je me suis glissé dans une ruelle et, l’instant d’après, tu es arrivé. On se croirait dans un vaudeville. Le mari ferme la porte et l’amant ouvre celle d’à côté.
– Sauf que là, le sens du comique m’échappe.
– Tu es trop sérieux, répondit Mutti. Enfin, j’aimerais bien savoir où était passé Julian jusqu’à maintenant. Et pourquoi il réapparaît soudain chez Johanna, juste au moment où tu t’y trouves. »
Sauer repensa à une des phrases qu’il avait entendues : Il est où ?
« Je crois qu’il espérait justement m’y trouver.
– Impossible. Il n’y avait que toi, moi et Johanna au courant. »
Sauer eut un sourire amer. « Tu te fies à toi ? demanda-t-il.
– Pas toujours, mais dans ce cas, oui. Ce n’est pas moi qui ai informé Julian.
– Moi non plus. Il reste donc Johanna. » Et toi, ajouta-t-il dans son for intérieur.
Mutti secoua vigoureusement la tête. « Non, pas elle. J’en mettrais ma main à couper.
– Tu as déjà dit pareil pour Julian, je te rappelle. »
Mutti se rembrunit.
« Partons d’ici, reprit Sauer.
– Oui, tu as raison. En plus, on a un rendez-vous, répondit Mutti en regardant sa montre.
– Quoi ?
– De vieux amis. Mais d’abord il faut qu’on prévienne Johanna. Viens. »
Sauer le suivit jusqu’à une place triangulaire plantée de chênes verts malingres et de bancs couverts de neige. Dans un coin, en face d’un petit café aux vitrines embuées, il y avait une cabine téléphonique. Mutti y entra et décrocha le combiné.
« Tu lui as dit de ne pas répondre au téléphone, lui rappela Sauer.
– On a un code », répondit Mutti en composant le numéro. Il laissa sonner trois fois et raccrocha, puis répéta l’opération deux fois. La fois suivante, Johanna répondit à la première sonnerie, d’une voix si alarmée et aiguë que Sauer l’entendait lui aussi.
« Chef !
– Johanna », répondit Mutti sur un ton rassuré et rassurant, aux accents paternels. Sauer comprit soudain l’affection de son ami pour Johanna. Sacré vieux sentimental, pensa-t-il.
« Chef, Julian a débarqué chez moi sans prévenir, et…
– Comment est-ce qu’il est entré ? »
Un instant de silence à l’autre bout du fil, puis un aveu gêné : « Il avait encore un double des clés. Je ne lui ai jamais demandé de me le rendre.
– Bon sang de bonsoir ! s’emporta Mutti. Je t’avais dit de faire changer la serrure.
– Je suis désolée.
– Jo, tu es une jolie fille, tu habites seule dans une grande ville. Tu ne peux pas laisser tes clés se promener comme ça. On en a déjà parlé. Bref. Siggi est là ?
– Non, répondit Johanna d’un ton encore plus penaud. Quand Julian est arrivé, j’ai fait du bruit et je l’ai retenu. Il le cherchait, et il m’a raconté une histoire sans queue ni tête sur Sauer et Mann. Comme quoi ils seraient de mèche depuis le début. Ce seraient eux qui auraient tué les Innocentes.
– N’importe quoi ! grommela Mutti.
– Je sais, je n’y ai pas cru non plus. Je l’ai laissé parler pour que Sauer ait le temps de se cacher. Et il s’est enfui.
– Enfui ? répéta Mutti d’un ton qui feignait l’incrédulité à merveille.
– Par une fenêtre. Il a dû partir par la corniche, mais je ne sais pas jusqu’où il est allé. Je pense qu’il est encore dans l’immeuble. Je m’apprêtais à partir à sa recherche.
– Laisse tomber. Je connais Siggi, à cette heure il doit être à des kilomètres. Je ne sais même pas si on le reverra un jour. » Mutti adressa un clin d’œil à Sauer.
Le monde appartient à ceux qui savent en rire même quand il part à vau-l’eau, pensa ce dernier.
« Laisse tomber, répéta Mutti. Va au commissariat. Je te rappelle d’ici une heure ou deux, quand j’aurai une idée pour la suite. Et si Julian se montre de nouveau, fais-le arrêter.
– Arrêter ? Sous quel prétexte ?
– Dissimulation de cadavre, répondit Mutti d’un ton grave. Tout à l’heure, j’ai réussi à joindre la femme de Mann. La dernière fois que son mari lui a téléphoné, c’était pour la prévenir qu’il rejoignait un collègue qui lui avait demandé à le voir de toute urgence. Et devine qui était le collègue en question ? »
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