Les démons de Berlin
Chapitre 37
37
« Ute Görlitz ? » répéta Herbert Raum assis à son bureau du Weg. À quatre heures de l’après-midi, les serveurs n’étaient pas encore arrivés, et il régnait dans le cabaret un calme qui ne devait pas être si fréquent. « Oui, bien sûr. Elle a travaillé ici pendant un temps. J’ai dû la licencier le mois dernier pour conduite inconvenante. Je ne l’ai pas revue depuis. »
Assis dans un fauteuil en face de lui, Mutti regardait la pièce avec curiosité. « Ces Grosz au mur sont des originaux ? demanda-t-il d’un ton admiratif.
– Certains oui, répondit Raum. D’autres non.
– Je me demande si je suis capable de les distinguer, dit Mutti, et il se leva pour regarder de plus près le premier d’entre eux, qui représentait des bureaucrates s’efforçant d’éteindre les flammes qui dévoraient leurs précieuses archives. Celui-ci est un vrai, déclara-t-il après l’avoir étudié. J’ai vu juste ? »
Raum haussa les épaules. « Je n’en ai pas la moindre idée. Le seul qui le savait était mon ancien associé, mais… » Se souvenant que Bernie avait été un ami proche de Sauer, il laissa sa phrase en suspens, embarrassé.
Mutti se détourna des tableaux et reprit : « Racontez-nous tout ce que vous savez sur cette danseuse à la conduite inconvenante. Je ne vous cache pas ma surprise : je croyais que vous les embauchiez précisément pour qu’elles aient ce genre de conduite. »
En homme habitué aux relations mondaines, Raum rit avec Mutti, puis s’exécuta : « Je n’en sais pas beaucoup sur son compte. Elle est arrivée en début d’année, pour remplacer une autre fille qui nous avait quittés à la période de Noël – j’en perds toujours quelques-unes à cette époque de l’année, les fêtes sont implacables – et elle est restée jusqu’à… Voyons. La veille de la marche aux flambeaux, peut-être ? Mon associé a eu le temps de la connaître. » Il détourna les yeux pour ne pas croiser le regard de Sauer.
« Comment était cette fille ? relança ce dernier.
– Très jolie, répondit aussitôt Raum. Blonde, élancée, fine. Peu de poitrine mais bien mise en valeur. C’était une de ces filles qui sont presque mieux quand elles sont habillées que nues. Veuillez me pardonner, ajouta-t-il, gêné, à l’intention de Johanna.
– Pensez-vous, répondit Johanna d’un ton sec. Les hommes aussi sont souvent mieux quand ils sont habillés. Quand ils se déshabillent, on se rend compte qu’ils ne cachent rien sous leurs vêtements », termina-t-elle en le dévisageant.
Raum se racla la gorge, puis continua. « Quelques semaines après son arrivée, je l’ai découverte en train de flirter dans la cave avec un client. Quand je dis flirter, c’est un euphémisme.
– Excusez-moi d’insister, dit Mutti, mais j’ai peine à croire qu’une chose pareille puisse conduire au licenciement d’une jolie fille qui sait mettre ses atouts en valeur.
– Notre cabaret n’est pas le genre d’établissement que vous croyez, rétorqua Raum. Je sais qu’il en existe, et même qu’ils sont aujourd’hui la majorité. Berlin est la capitale mondiale du vice, et les cabarets doivent leur réputation à ce qu’on imagine qui se passe en coulisse. Mais, ajouta-t-il en brandissant son index, c’est un fantasme. Il ne se passe rien en coulisse. Nous nous contentons de suggérer sans promettre, Herr Kommissar. De faire illusion sans tromper. Qu’est-ce qui ferait la différence entre un cabaret et un lupanar, si toutes les danseuses se comportaient comme Mlle Görlitz ? Enfin, ne vous faites pas de souci pour elle. Le client avec qui je l’ai surprise est plutôt aisé, c’est même le sixième homme le plus riche du Brandebourg, et il lui a déjà trouvé un autre travail.
– Puis-je vous demander son nom ?
– Bien sûr que vous pouvez, mais je ne vous répondrai peut-être pas. Si vous vous intéressez à Mlle Görlitz, vous n’aurez pas de mal à retrouver sa trace.
– Bon, dit Mutti. Alors voici une autre question à la place : est-ce qu’une certaine Anna Pozl a travaillé pour vous ? »
Raum plissa les yeux. « Pozl. Pozl. Ça ne me dit rien. À quelle période ?
– En même temps qu’Ute Görlitz. Elles étaient amies.
– Alors non. Si c’était si récemment, je m’en souviendrais.
– Et Klara Schatten ? intervint Johanna, mentionnant le nom de la deuxième Innocente identifiée par le docteur Meingast.
– À la même période aussi ?
– C’est possible.
– Je vais vérifier dans mes fichiers. » Il fit le tour de son bureau pour aller ouvrir un placard, non sans se jeter un regard dans le miroir en passant. Il consulta les dossiers contenus dans un tiroir, puis secoua la tête. « Non, désolé, pas de Schatten dans le personnel ces cinq dernières années, et pas de Pozl non plus. Vous avez d’autres noms ?
– Non, c’est tout », dit Mutti. Il se leva à son tour, quittant le fauteuil de mauvais gré. « Merci quand même pour votre aide. Un résultat négatif reste un résultat », conclut-il en lui tendant la main.
Raum sourit. « Puis-je vous demander pourquoi vous cherchez des informations sur ces filles ?
– Bien sûr que vous pouvez, répondit Johanna avec un large sourire. Mais nous ne vous répondrons peut-être pas. »
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