Les démons de Berlin
Dimanche 26 février 1933
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Malgré son épuisement, Sauer avait gardé les yeux ouverts sur le néant de la nuit. L’obscurité résistait, inflexible, à ses tentatives de la percer. Il ne percevait de Johanna que la chaleur de sa peau nue contre la sienne, il entendait son souffle tranquille, régulier, et sa main ouverte posée sur son cœur lui apparaissait comme un bouclier. Pour une fois, il se sentait en sécurité.
Il n’aurait pas dû, il le savait bien. Qui était Johanna ? Comment en étaient-ils arrivés là, et pourquoi avait-elle provoqué ce moment ? Ils se connaissaient à peine, n’avaient en tout et pour tout passé que quelques heures ensemble, dissimulés derrière leurs rôles respectifs, auréolés de mystères l’un aux yeux de l’autre, seulement unis par une recherche elle-même nébuleuse. Comment ne pas la soupçonner elle aussi ? Après tout, ce ne serait pas la première fois qu’une femme le séduisait à la seule fin d’obtenir sa confiance, quitte à la trahir par la suite.
Est-ce que je me trompe une fois encore ? se demanda-t-il. Qu’est-ce que tu en penses, Rosa ?
Mais Rosa n’était pas là pour lui répondre et, si elle avait été là, elle aurait gardé le silence. Elle avait cessé de lui parler depuis longtemps, si bien qu’elle était muette jusque dans ses souvenirs. Peut-être l’aurait-elle jugé sans mot dire, avec colère comme le jour où elle était partie, ou même avec mépris, parce qu’il avait fait l’amour avec une autre femme, une inconnue.
Pourtant, Sauer n’avait pas honte, ce qui était une nouveauté pour lui, tant habitué à faire passer la raison avant ses élans spontanés. Johanna l’avait chaviré, faisant taire ses protestations et ses réflexions, elle l’avait arraché aux souvenirs du passé et à l’angoisse du futur, l’emmenant à sa suite dans un lieu paisible et lumineux, inédit pour lui.
Qui est Johanna ? lui demanda encore la voix dans sa tête.
Sauer n’avait pas de réponse. Au fond, il n’était pas sûr de savoir qui il était lui-même.
Et si tout ça faisait partie d’une machination ?
Ce n’était pas impossible. Mais, pour une fois, cela lui était égal, et c’était justement cette indifférence qui l’empêchait de dormir. Toute sa vie durant, il s’était soucié de bien des choses – la famille, la patrie, le travail, sa place dans le monde –, et il avait laissé ces éléments décider de son destin, comme des rails que quelqu’un d’autre aurait posés devant lui, et qu’il n’avait plus qu’à suivre. Puis la voie en question avait brusquement bifurqué, et il avait déraillé, se retrouvant en rase campagne sans destination préétablie. Là, il avait encore cru qu’il pouvait maîtriser son parcours, mais, après ces journées frénétiques dans cette ville étrangère, ballotté à droite à gauche par la volonté et les projets d’autrui, il commençait à comprendre pourquoi il se sentait si égaré, si confus, si abandonné dans le monde. Quand Julian avait débarqué chez lui à Vienne et lui avait demandé de le suivre, il n’avait pas opposé de résistance. Quand, lors de sa première nuit à Berlin, Sandor avait posé une bouteille devant lui, il avait bu sans vraiment protester. Puis il avait suivi Mann et Johanna dans leur enquête pour retrouver Rosa, et avait obéi à son vieil ami Mutti quand il l’avait soudainement retrouvé à l’Alex. Tu disais qu’il ne faut se fier à personne, mais depuis que tu es ici, tu te fies à n’importe qui. Tu te laisses porter par les événements. Qu’est-ce qu’il t’arrive ?
Johanna marmonna dans son sommeil et se serra plus étroitement contre lui.
Sauer sourit dans le noir et lui caressa la tête.
Il m’arrive que je n’ai plus peur de mourir, se répondit-il.
Je n’ai plus peur de faire un faux pas et de tomber, parce que je suis déjà tombé et que je suis toujours entier.
Voilà pourquoi il ne trouvait pas le sommeil.
C’était l’étonnement qui le tenait éveillé : il venait de découvrir que même au fond du puits on continue à vivre, voire, dans son cas, que la vie commence précisément à cet endroit.
Rosa était quelque part dans la ville, et il la trouverait, quitte à tomber dans un piège en connaissance de cause.
Parfois, pour faire ce qui est juste, il faut oublier ce qui est sage.
Bercé par cette pensée, Sauer ferma les yeux et s’endormit enfin.
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