Les démons de Berlin

Fabiano Massimi · Chapitre 44 sur 87

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Les démons de Berlin

Chapitre 44

44

 

Ils mirent presque une heure à atteindre leur destination, non que le quartier où ils allaient – très huppé et soigneusement entretenu – fût éloigné du Ku’damm, mais parce que Mutti voulait brouiller le parcours autant que possible, pour semer les éventuelles personnes qui les fileraient, mais aussi pour s’assurer que les chauffeurs de leurs différents moyens de transport seraient incapables de le reconstruire si l’ennemi le leur demandait.

D’abord, ils prirent un taxi qui les conduisit à la gare d’Anhalter, puis, de là, un train urbain jusqu’au faubourg ouvrier de Wedding, d’où un tram de nuit les ramena vers le centre, à quelques centaines de mètres de l’octogone formé par Leipziger Platz. Ensuite, après avoir parcouru un dédale de ruelles et de venelles, ils prirent un autre taxi, indiquant le nom d’une station de métro où passaient quatre lignes différentes. Mutti bondit au dernier moment en direction de celle qu’il voulait emprunter, laquelle repartait, et, enfin, ils finirent leur itinéraire à pied.

Alors qu’ils marchaient, Sauer lui fit part d’une pensée qui l’habitait depuis quelques heures : « Mutti, tu te souviens de l’affaire Bettauer ?

– L’écrivain qui a été assassiné à Vienne ? Celui qui avait écrit un roman où le gouvernement autrichien chasse tous les juifs du pays et se rend compte que, sans les juifs, le pays se porte mal ?

– Non, non. L’affaire Heike Bettauer. La femme éventrée à Karlsfeld, pendant l’été 1927.

– Heike Bottauer, avec un o. Bien sûr que je m’en souviens, répondit Mutti en se rembrunissant. Au début, on a cru que c’était un meurtre isolé, puis on s’est aperçu que l’assassin avait déjà frappé deux fois avec le même modus operandi quand il était plus jeune.

– C’est toi qui t’en es aperçu. En remontant à la victime précédente grâce aux archives. »

Mutti hocha la tête. « Les victimes avaient été laissées au même endroit. À dix ans d’écart, mais dans la même benne de la même décharge.

– Oui, mais cela ne nous aurait pas suffi à retrouver l’assassin, il a fallu que le médecin légiste dise… »

Mutti s’arrêta un instant au milieu de la rue, les yeux dans le vague. « Je m’en souviens comme si c’était hier. Le vieux Müller qui enlève ses lunettes, les nettoie avec le pan de sa chemise et déclare : “Je ne sais pas qui est le salaud qui a tué ces deux femmes, mais c’est avec méthode et ce n’étaient pas les premières. Il a déjà fait ça par le passé. Cherchez mieux et vous trouverez d’autres victimes.”

– Cherchez mieux et vous trouverez d’autres victimes, répéta Sauer.

– C’est pareil avec les Innocentes, c’est ça que tu veux dire ? »

Sauer plissa les yeux. « Il l’a déjà fait par le passé. La seringue, les coups, l’acide. Il doit avoir perfectionné sa méthode avant de la mettre en œuvre ici, à Berlin. Si on cherche dans les archives, on trouvera des cas similaires.

– Et en trouvant d’autres cas, on trouvera d’autres indices », conclut Mutti.

Ils reprirent leur marche en silence, et atteignirent rapidement leur destination. L’immeuble était imposant et austère, en pierre sombre sculptée des siècles auparavant par des mains habiles qui avaient orné la façade d’une série de bas-reliefs sur le cycle arthurien, depuis la naissance du roi jusqu’à la mort de son épouse infidèle, Guenièvre. Mutti sonna à la porte, sa main masquant la plaque. La porte s’ouvrit dans un déclic.

Ils prirent l’ascenseur, dont ils sortirent au cinquième et dernier étage, sur un palier caractérisé par la richesse et le raffinement : carreaux de faïence, tapis épais, vase rempli d’arums hors saison.

« Qui habite ici ? » s’enquit Sauer juste avant que la porte s’ouvre et que la réponse apparaisse.

« Salut, chef », dit Johanna Tegel avec un sourire fatigué. Ses épais cheveux, que Sauer avait jusque-là vus attachés, tombaient sur les épaules de son déshabillé de soie, une sorte de kimono orné de motifs orientaux qui mettait en relief les formes sensuelles de la jeune femme.

« Johanna, je suis désolé de te solliciter à cette heure. Tu dois te douter du service que je te demande. Comme en novembre.

– Je vois, dit Johanna en jetant un regard amusé à Sauer. Pas de problème, j’aurais juste apprécié d’être prévenue un tout petit peu en avance.

– Je comprends, mais on a eu un contretemps, et il aurait été risqué de t’appeler. »

Johanna hocha la tête et s’écarta : « Entrez. »

Sauer, qui s’attendait à ce que Mutti le précède à l’intérieur, fut très surpris de l’entendre décliner : « Je repars au commissariat. Je veux vérifier quelques éléments avant d’aller me coucher, dit-il en jetant un regard à Sauer. Et j’espère que Mann a donné signe de vie entre-temps. Si ça ne t’ennuie pas, je te laisse Siggi et je file. »

Johanna eut un temps d’arrêt, puis elle fit un léger mouvement de tête et répondit : « Non, penses-tu. Siggi, tu entres ou tu dors sur le paillasson ?

– Bien, dit Mutti. On se retrouve demain matin à huit heures, je passerai vous prendre. D’ici là, ne sortez pas et n’utilisez le téléphone sous aucun prétexte. Et soyez sages », ajouta-t-il avec un clin d’œil. Sauer se sentit envahi d’un mélange de gêne et de honte. Ou peut-être de quelque chose de plus profond, de plus primitif.

« Bon », dit Johanna quand ils se retrouvèrent seuls. L’intérieur de son appartement évoquait à la fois une galerie d’art orientale, remplie d’estampes japonaises et de meubles laqués, et une mansarde française, de celles que les journaux à la mode n’avaient de cesse de vanter depuis l’époque des impressionnistes, dans une imitation romantique et très chic de la bohème. « Ça te plaît, ici ?

– Oui, répondit Sauer, intimidé par le lieu et par son hôte. C’est très… intime. »

Seigneur, Siegfried Sauer, tu ne pouvais pas trouver mieux à dire à une femme en déshabillé la première fois que tu mets les pieds chez elle, en pleine nuit ?

Johanna ne fit pas de commentaire et l’invita à la suivre dans une pièce de réception, où trois ottomanes placées en demi-cercle faisaient face à une grande cheminée allumée et à un meuble-bar chargé de carafes en verre sculptées de losanges. « Je te sers quelque chose ? lui demanda-t-elle, avant de se rappeler que son invité ne buvait pas. Pardon, c’est l’habitude.

– Je comprends. Merci quand même pour ta proposition.

– J’ai du jus de pomme, aussi. Fait maison. Avec un peu d’imagination, ça peut ressembler à du cidre.

– J’en boirai avec plaisir. »

J’en boirai avec plaisir ? Un majordome anglais serait plus détendu… Johanna passa derrière le bar pour préparer les boissons. Pour sa part, elle se servit un double whisky : « Ça m’aidera à dormir, précisa-t-elle.

– On ne t’a pas réveillée, j’espère ? »

Elle secoua la tête. « Certains soirs, j’ai du mal à m’endormir. C’est la faute du métier. On voit et on entend certaines choses qui nous hantent. »

Sauer connaissait bien ce problème, auquel il était confronté depuis vingt ans. La guerre, puis la mort de son père, des événements suivis par des années insensées et honteuses, puis par une sorte de rédemption dans son métier de commissaire de police, jusqu’à ce que l’affaire Raubal fasse dérailler sa vie une bonne fois pour toutes. Sans la musique – son piano bien-aimé, auquel il jouait tous les soirs jusqu’à la déraison –, il n’aurait pas dormi une nuit, et son sommeil était malgré tout haché et agité.

« Aujourd’hui, continua Johanna en lui tendant son verre, je n’arrive pas à me sortir le commentaire de Hanfstaengl de la tête. » Elle s’assit sur une ottomane, une jambe repliée sous elle, l’autre pointant nue de son déshabillé.

Voyant l’air égaré de Sauer, elle explicita : « À la fin, quand on allait partir. Il a parlé de Geli Raubal. La nièce de Hitler. »

Il hocha la tête. Bien sûr. Cette phrase l’avait frappé, lui aussi, et même, elle l’avait blessé.

« “Ce n’était qu’une catin”, cita-t-il.

– Oui, dit-elle en baissant la tête. La manière dont il l’a dit… Et ta réaction… J’ai lu mille choses dans tes yeux. De la colère. De la fureur. De l’indignation. Et une pitié infinie. » Elle but une gorgée. « Je n’arrête pas d’y repenser.

– Geli n’était pas une catin. C’était une jeune fille de vingt ans qui voulait vivre librement et qui est morte prisonnière. »

Johanna releva les yeux et fixa ceux de Sauer, qui pour la première fois ne vit pas l’agent de police, ni la femme, mais son âme, l’âme immortelle qui se niche en chacun, et n’étincelle que rarement. « Tu me raconterais son histoire ? » murmura-t-elle.

Sauer s’arracha à la contemplation de cette âme qui scintillait dans la nuit berlinoise.

« Oui », répondit-il, bouleversé par cette question, qui marquait pour lui le début d’un nouveau chemin. Et, posément, il fit pour la première fois le récit de son enquête et de ce qu’il avait découvert – sur l’affaire, sur Geli, sur lui-même. Il lui raconta la personne qu’il était auparavant et celle qu’il était devenu par la suite. Il lui raconta, encore et encore, jusqu’à ce que tous les mots soient taris.

Quand il cessa de parler, le feu dans la cheminée n’était plus qu’un amas de braises rougeoyantes, et la nuit hivernale pressait aux fenêtres. Il aurait pu rester dans cet état de quiétude hors du temps si, soudain, Johanna ne s’était pas levée pour venir s’asseoir à côté de lui et n’avait pas pris ses mains dans les siennes, brûlantes, et posé son front contre le sien, les yeux voilés et un sourire aux lèvres.

Quand elle l’embrassa, Sauer comprit que c’était ce qu’il désirait.

Et Rosa ? lui chuchota une petite voix, mais cette voix était trop ténue, trop lointaine pour l’arrêter, et elle n’en avait aucunement le droit. Il était venu jusque-là pour chercher cette femme qu’il avait aimée, mais ce qu’il avait découvert sur son compte l’avait rempli de fiel.

Alors tu embrasses Johanna par vengeance ? demanda la même voix. C’est ça ?

Sauer ouvrit les yeux et se leva brusquement. « Je… Excuse-moi. Je ne sais pas ce qui m’a pris. »

Johanna se leva à son tour et l’attira à elle, les yeux rendus troubles par le désir. « Ne t’excuse pas. C’est moi qui t’ai embrassé.

– Pardon, continua-t-il en détournant le regard. C’est la fatigue, sans doute… » Il aurait voulu se détacher d’elle, ou plutôt il aurait dû se détacher d’elle, mais il n’y arrivait pas. « Il vaut mieux qu’on aille au lit.

– Absolument », répondit-elle. Elle recula d’un pas.

Les lueurs de la cheminée dessinaient une aura rougeoyante autour d’elle, à la fois démoniaque et angélique.

« Allons donc nous coucher », reprit-elle en souriant.

Son déshabillé de soie glissa à ses pieds dans un léger bruissement.

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