Les démons de Berlin

Fabiano Massimi · Chapitre 70 sur 87

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Les démons de Berlin

Chapitre 70

70

 

 

Ils laissèrent Bernie et Sandor au bureau pour qu’ils continuent d’étudier d’autres hypothèses, bien que celle de Johanna soit la plus convaincante, et se rendirent au Reichstag en voiture, parcourant des rues gelées et balayées par un vent cinglant dans la nuit qui tombait déjà. Mutti était confiant dans la possibilité d’entrer dans le Reichstag par une entrée secondaire, comme il l’avait fait en compagnie de Sauer, mais il dut revoir ses plans à la vue des deux énergumènes à la mine patibulaire qui la gardaient, vêtus de marron de la tête aux pieds et portant au bras gauche le brassard rouge avec une croix gammée sur fond blanc que l’on voyait maintenant partout dans Berlin. C’étaient des membres des SA, la milice nazie récemment élevée au rang de police auxiliaire par un décret de Goering. Leur présence ne laissait rien présager de bon.

« Malédiction, grogna Mutti, faisant signe à Johanna de repartir. Fais le tour du bâtiment. On ne va pas pouvoir entrer par ici. »

L’entrée nord n’était pas envisageable non plus, car Mutti était en mauvais termes avec le gardien du Reichstag qui gardait cet accès « pour des histoires de femmes », et l’entrée principale sur la Platz der Republik était réservée aux personnes détenant des charges parlementaires. Restait l’entrée est, qui se trouvait dans la rue entre le Parlement et la demeure officielle du président du Reichstag.

Encore Goering, pensa Sauer. On est cernés.

Ils l’étaient véritablement : le long de la façade sur Ebertstrasse, depuis toujours protégée par des barrières pour tenir les passants à distance du bâtiment, des dizaines de policiers et de miliciens formaient un cordon impénétrable, comme si la menace de l’attentat imminent était parvenue aux oreilles des autorités.

Ébahi, Mutti demanda à Johanna de ralentir, puis de s’arrêter au niveau d’un officier de sa connaissance. « Lehrer ! » l’interpella-t-il. Quand ce dernier le reconnut, il se détacha du cordon, et Mutti lui demanda ce qui se passait.

« Il y a une manifestation communiste, répondit l’homme, sans doute commissaire lui aussi, vu la familiarité avec laquelle il échangeait avec Mutti. Comme ils n’ont plus de siège, ils ont décidé de manifester à Pariser Platz. On est là au cas où la situation dégénérerait. »

Au loin, de l’autre côté de la porte de Brandebourg, on entendait effectivement le brouhaha de la manifestation.

« Je dois entrer, dit Mutti. Je peux passer par ici ? »

Lehrer secoua la tête. « Cet accès est barré, et je crois que les trois autres aussi. Qui est-ce que tu dois voir ?

– Je dois tenir Goering au courant sur l’affaire des Innocentes.

– Ah bon ? Tu sais que la brigade des mœurs a classé le dossier ce matin ?

– Comment ça ? demanda Mutti.

– Ils sont remontés à un forgeron de Wilmersdorf mêlé à un circuit de pornographie extrême. En gros, il filmait des scènes, sauf qu’après les filles étaient assassinées. Il paraît qu’il y a un marché pour ce genre d’horreurs… Nos hommes ont des aveux signés. Bon, de toute façon, Goering n’est pas là, je l’ai vu sortir il y a une demi-heure à bord de son automobile officielle, avec son escorte. Maintenant, je suis désolé, mais il va vous falloir partir d’ici, conclut-il en reculant d’un pas et en faisant signe à Johanna de circuler.

– Entendu, merci, dit Mutti, et il remonta sa vitre. C’est quoi cette histoire de pornographie ? grommela-t-il à l’intention de Johanna et Sauer.

– Une fausse piste voulue comme telle, répondit Johanna, en se dirigeant vers le croisement avec le Tiergarten, où elle tourna à droite pour revenir vers l’entrée principale du Reichstag.

– Certes, dit Sauer, mais pourquoi ?

– Je ne sais pas, dit Mutti, l’air sombre. Mais le résultat, c’est qu’on n’a plus d’affaire officielle ni d’accès au Parlement. Et il est déjà dix-sept heures. »

Leur voiture passa lentement devant le majestueux tympan néoclassique au-dessus de l’entrée du bâtiment.

« Tu ne peux pas essayer par ici ? Tout le monde te connaît, dit Johanna.

– Non, ils ne feront pas d’entorse au règlement. Ils sont très à cheval sur les consignes. Et puis tu as entendu Lehrer : Goering n’est pas là, je n’ai même pas de prétexte.

– Je me demande où il est allé », dit Sauer. Il n’avait plus de doute quant à son implication dans cette histoire, mais il ne l’imaginait pas avec une allumette à la main, ni avoir besoin d’un alibi.

« Bon, qu’est-ce qu’on fait, alors ? » demanda Johanna.

Mutti réfléchit quelques secondes. Pendant ces instants de silence, une chanson bien connue résonna jusque dans la voiture, malgré la distance et les vitres remontées : les manifestants communistes entonnaient L’Internationale tous en chœur.

Sans raison apparente, Sauer repensa à sa visite à l’intérieur du Reichstag, et un détail qu’il avait jusque-là négligé lui revint soudain en mémoire. « Ils étaient emballés, murmura-t-il, le regard perdu dans le vide.

– Quoi ? demanda Johanna.

– Dans le bureau de Goering au Parlement… Tous ses tableaux et ses bibelots précieux étaient emballés. Pour son déménagement dans son nouveau bureau, il a dit. Mais en fait…

– … c’était pour les mettre à l’abri de l’incendie, compléta Mutti, qui avait compris. À ce stade, un seul homme peut nous aider. » Il se tourna vers Sauer, qu’il regarda dans les yeux, comme à la recherche de son approbation.

« Diels ? demanda ce dernier.

– Oui.

– On peut se fier à lui ?

– Bien sûr que non, répondit Mutti. Mais on n’a pas trop le choix. »

Il soupira. « Ce n’est pas ce que tu m’as appris, fit remarquer Sauer.

– Voilà où mes leçons nous ont menés : moi je suis boiteux, toi tu es traqué par les nazis, Rosa est aux mains de la police politique et Berlin est sur le point de brûler. J’en conclus qu’on peut changer d’approche », conclut Mutti avec une grimace.

 

Ils s’arrêtèrent à la première cabine qu’ils trouvèrent pour appeler le bureau de Diels à l’Alex. Ils n’espéraient pas vraiment réussir à le joindre si facilement – pas avec une manifestation communiste en plein centre et des mesures extraordinaires pour défendre les institutions –, mais ils furent chanceux : le chef de la police politique était de retour dans son bureau depuis peu, et il avait demandé à l’accueil de lui transmettre immédiatement tout appel de Mutti. Ce qui n’était pas bon signe.

« Diels, c’est Forster.

– Enfin ! Où étais-tu passé ? C’est le bazar, ici.

– Tu veux dire l’affaire des Innocentes ? Le commissaire adjoint Lehrer m’a raconté que…

– Je me fiche des Innocentes, rétorqua Diels. La situation est en train de basculer. Où es-tu ? Les autres sont avec toi ? »

Mutti coula un regard interrogatif à Sauer et Johanna, pressés contre lui dans la cabine pour entendre la conversation.

On continue ? signifiait ce regard.

On continue, répondirent de conserve Sauer et Johanna par un hochement de tête.

« On vient de quitter le Reichstag, répondit Mutti. On pense que…

– Heydrich est passé par ici, l’interrompit Diels d’une voix vibrante de colère et de frustration. Il a embarqué Rosa et le Hollandais, Marinus van der Lubbe.

– Quoi ? fit Mutti, stupéfait.

– Tu as bien entendu. Je ne sais pas où il les a emmenés. »

Un rideau de ténèbres s’abattit sur le champ de vision de Sauer. Quelques instants plus tôt, il pensait encore que la situation ne pourrait pas être pire – un attentat imminent, lié de manière évidente à Rosa, qui était en prison –, mais il faisait erreur. Il existait un scénario pire encore, celui qui se réalisait à présent.

Mutti poussa un profond soupir : « Je crois savoir où il les a emmenés. Il faut qu’on se voie tout de suite. »

Après une seconde de silence, Diels lui fit une proposition : « À l’orgue de Sauer ?

– À l’orgue de Sauer, dans une demi-heure, répondit Mutti.

– J’y serai. »

Mutti raccrocha et jeta un regard à Johanna pour s’assurer qu’elle avait compris.

« La cathédrale, dit-elle en hochant la tête.

– Je ne comprends rien, dit Sauer.

– Ne t’inquiète pas, on t’emmène dans un bel endroit, répondit Mutti. Tu ne savais pas que tu étais déjà célèbre à Berlin ? »

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