Les démons de Berlin
Chapitre 15
15
À Berlin, le trafic ne baissait pas d’intensité à l’heure du déjeuner, à croire que les déplacements n’étaient pas dictés par les impératifs de travail ou familiaux, mais que la circulation était une caractéristique des rues et des places découlant d’une croissance spontanée du caoutchouc et de la tôle, à l’origine du bruit de fond continu de la ville. Sauer repensa à Homère, qu’il avait lu dans sa jeunesse, où la mer meuglait comme un troupeau de vaches, et il se dit que le verbe pourrait aussi convenir à la capitale, un énorme marché aux bestiaux qui meuglait jour et nuit, à la différence que ce n’étaient pas les bêtes qui finissaient à l’abattoir, mais des jeunes filles innocentes.
« Nous y sommes », l’informa Mann quand la Fafnir arriva au fond de Französischerstrasse, devant le Tiergarten, le « jardin aux animaux », une ancienne réserve de chasse pour les rois et les empereurs transformée en parc public verdoyant, fréquenté pendant la journée par des couples d’amoureux et, la nuit, par des centaines de sans-abri, souvent des paysans séduits puis abandonnés par la grande ville. Johanna, qui avait conduit comme une furie et klaxonné sans retenue dès qu’un autre véhicule gênait sa progression, s’engagea dans le boulevard arboré qui longeait le côté gauche du parc. Quelques dizaines de mètres après, elle ralentit au niveau d’un bar-restaurant où, à travers la grande baie vitrée de la devanture bordée par une série de tables en extérieur, on apercevait une énorme machine à café chromée.
« Le Moka Efti, annonça Mann. Un bistrot très en vogue. Ils servent le meilleur café de la ville et un excellent goulasch. Julian a des goûts de luxe. » Il le dit sans ironie, et de fait Sauer avait déjà remarqué ce penchant chez Julian. Il ne fut donc pas surpris qu’il donne rendez-vous à ses collègues dans un établissement à la mode, mais cela n’arrangea pas sa paranoïa. Quel est donc le montant du salaire d’un inspecteur, à Berlin ?
Une fois l’auto garée, le trio gagna l’entrée du restaurant, où un serveur en livrée les accueillit, tout raide, derrière un haut pupitre, un brasero allumé à côté de lui pour supporter les rigueurs de l’hiver berlinois. « Avez-vous réservé ?
– Nous avons rendez-vous avec l’inspecteur de police Karl Julian », répondit Mann.
Le serveur hocha la tête sans même consulter le registre des réservations. « J’ai un message de la part de Herr Julian », dit-il en tendant une petite enveloppe couleur crème à Mann, que celui-ci passa à Johanna, l’air interloqué.
« Il nous pose un lapin, déclara-t-elle après en avoir pris connaissance.
– Ça faisait longtemps, tiens, soupira Mann.
– Il dit qu’il a une piste, il appellera à ton bureau à quatre heures. »
Mann haussa les épaules : « Nous tâcherons d’y être.
– Si on avait su, on serait passés au dernier dortoir, protesta-t-elle en roulant le message en boule.
– Qu’est-ce que tu veux y faire ? Si on pouvait communiquer par télépathie, notre travail serait une promenade de santé. Mais on ne peut pas. Puisqu’on est là, autant en profiter pour manger, non ? »
Sauer avait à peine écouté cet échange. Son attention était tout entière concentrée sur une table qu’on apercevait au fond du restaurant. À cette table était assise une personne que, hélas, il connaissait, et dont il n’arrivait pas à détacher les yeux, bien que la raison lui conseille de le faire.
« Peter ? l’interpella Mann. Tout va bien ? »
Sauer ne répondit pas, et Mann et Johanna se tournèrent vers la cible de son regard.
« Tiens tiens, dit Johanna, les yeux plissés. Mister Goebbels. »
Une année et demie avait passé depuis la fois où Sauer s’était entretenu avec ce petit homme mince et émacié, à présent plongé dans un entretien animé avec un homme en uniforme de SS, mais, depuis, sa photographie était bien souvent apparue dans les journaux que Sauer lisait tous les matins, en raison de la popularité croissante du Parti national-socialiste des travailleurs allemands. Le bras gauche de Hitler n’avait pas l’air plus sympathique que lors de leur unique rencontre, et ses yeux aussi noirs que des billes d’obsidienne furetaient partout, inquiets, incapables de s’immobiliser plus de quelques instants.
« Ah, Herr Goebbels ? dit le serveur en se tournant à son tour. Oui, il vient souvent déjeuner ici. C’est un de ses restaurants préférés, ajouta-t-il avec une pointe d’orgueil.
– Il y a de quoi être fier, commenta Mann, sans inflexion particulière.
– Une table pour trois, donc ? les pressa le serveur, jetant un regard inquiet à la file qui commençait à se former derrière eux.
– Non, une autre fois », répondit Johanna.
Sauer en fut soulagé, il ne tenait vraiment pas à se retrouver dans la même pièce que Goebbels. Cependant, il ne put s’empêcher de lancer un dernier regard dans sa direction, et ce fut une erreur, car il vit que le responsable de la propagande nazie avait arrêté de parler avec son interlocuteur et s’était tourné vers eux.
Un grand nombre de tables les séparait, ainsi que plusieurs serveurs et la porte du restaurant, pourtant on aurait dit que Goebbels le dévisageait.
Était-il possible qu’il le reconnaisse ? Se souvenait-il de lui, alors qu’ils n’avaient parlé que quelques minutes, et qu’à l’époque Sauer avait les cheveux blonds et le visage parfaitement rasé ?
Sauer frissonna et détourna les yeux.
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