Les démons de Berlin
Chapitre 43
43
Sandor arriva une heure plus tard, seul, avec un gros sac noir dans chaque main. À quoi étaient-ils destinés ? se demanda Sauer. Malgré leur volume, ils ne suffisaient pas à contenir un corps. L’ombre d’un instant, il soupçonna que le Hongrois avait l’intention de découper le cadavre en morceaux – et leur passé commun dans les tranchées lui avait appris qu’il en aurait été capable – mais, au téléphone, il avait été clairement question de déplacer un « objet spécial », pas de le désintégrer. Il s’agissait seulement de ralentir l’enquête sur les Innocentes. À un moment donné, Maria Hegel devrait réapparaître, ne serait-ce que pour mettre fin à l’angoisse de ses proches. Sauer n’avait aucun doute sur ce point : mieux valait apprendre que sa fille était morte, fût-ce dans des circonstances terribles, plutôt que de passer le restant de ses jours à se demander ce qui lui était arrivé.
« Je la laisserai dans le Landwehrkanal, comme les autres corps, l’informa Sandor en interceptant son regard inquiet. Dans deux jours, ça va ?
– Ça suffira », répondit Mutti, qui étudiait attentivement le nouvel arrivé. Sauer lui avait raconté le minimum indispensable sur son compte – qu’ils avaient combattu ensemble, qu’il gérait un club de nuit à Berlin, que c’était un type dégourdi et plein de ressources. « Essaie juste de ne pas trop l’abîmer », ajouta-t-il.
Sandor fronça les sourcils. « Pas trop l’abîmer ? Tu as vu dans quel état elle est ? Si je la jetais du deuxième étage et que je roulais dessus avec un fourgon, elle aurait peut-être meilleure mine que ça. » Puis il secoua la tête. « Qui a fait ça ? Les Russkoffs ?
– Non, répondit Sauer.
– Ce serait bien un truc des Russes, insista Sandor. Des siècles et des siècles passés sous la coupe de tsars fous à lier, dans des steppes interminables arrosées de flots de vodka… Les hommes les plus sadiques que j’ai rencontrés étaient tous des Russkoffs.
– C’est peut-être ce qu’ils veulent faire croire », fit remarquer Mutti.
Sandor grimaça. « J’en doute. Quand ils veulent faire croire quelque chose, ils mettent le contraire en scène. Ils savent ce à quoi tu t’attends, et ils en jouent. »
Mutti lui jeta un regard admiratif. « J’aime bien ton ami, dit-il à Sauer. Il a un bon sens de la réflexion.
– Les paranoïaques sont les seuls à survivre, commenta Sandor en posant ses sacs sur le tapis à côté de la flaque. Bon, je vais m’y mettre.
– Merci, Sandor, dit Sauer. Avec ça, on peut effacer nos dettes.
– Tu plaisantes ? Je te dois beaucoup plus, et tu le sais. Maintenant, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je préférerais rester seul.
– Nous partons, dit Mutti en prenant Sauer par le coude. Toi, il faut que tu disparaisses. On va te cacher quelque part pour la nuit.
– Laisse-moi juste faire mon sac. »
En sortant, ils saluèrent la veuve Linke, assise dans un état catatonique dans la cuisine. « Elle n’a pas l’air bien, s’inquiéta Sauer.
– Les civils n’ont pas l’occasion de voir des choses pareilles tous les jours. Et les policiers non plus, d’ailleurs, dit Mutti. Il lui faudrait un petit remontant. » Ils fouillèrent les placards et finirent par trouver une bouteille de cognac. Ils en versèrent deux doigts dans un verre, puis, réflexion faite, doublèrent la dose. « Ça lui fera du bien », dit Mutti, l’air sûr de son affaire. Ils la firent boire à petites gorgées, puis l’escortèrent jusqu’à sa chambre, où la photo de son défunt mari trônait en face du lit. La femme, encore sous le choc et étourdie par l’alcool, semblait sur le point de perdre connaissance. Ils l’aidèrent à se coucher sur son lit, éteignirent la lumière et tirèrent la porte.
Quand ils se retrouvèrent dans la rue, Sauer demanda à Mutti : « Où est-ce qu’on va ?
– Pas chez moi, je te l’ai déjà dit. Mais l’endroit auquel je pensais tout à l’heure ne me semble plus si sûr que ça. Julian…, ajouta Mutti à mi-voix, puis il secoua la tête, moins convaincu cependant qu’auparavant. Si c’est vrai, tous les appartements qu’on utilise habituellement sont dangereux, et tu ne seras même pas en sécurité au commissariat.
– Un hôtel anonyme ? suggéra Sauer.
– À Berlin, ça n’existe pas, un hôtel anonyme. La capitale du vice ne prospère pas en se dissimulant de la police, mais dissimulée par la police. Dès l’instant où tu donnes ton nom à un réceptionniste, l’Alex sait qui tu es, ce que tu fais et pourquoi tu es en ville. Les hôteliers sont notre deuxième réseau d’indicateurs.
– Quel est le premier ?
– Les secrétaires. C’est pour ça que je m’entends avec toutes. Il n’y a pas une seule personne dans un rayon de cent kilomètres à qui tu puisses faire confiance, conclut-il en consultant sa montre. Déjà onze heures moins le quart. J’espère qu’on ne va pas la réveiller. C’est une couche-tôt. »
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