Les démons de Berlin
Chapitre 52
52
« Reprends depuis le début, parce que je n’ai rien compris, dit Mutti quand ils furent assez loin du siège du SD pour appeler un taxi sans craindre d’être repérés. Qu’est-ce que Julian a à voir avec la carte postale de Himmler ?
– Quand Julian est venu me chercher à Vienne, il la portait sur lui répondit Sauer, soudain si fatigué qu’il avait l’impression d’avoir de la mélasse dans les veines. Rosa l’avait envoyée au journaliste Fritz Gerlich, qui ne pouvait pas comprendre le sens de cette phrase. Il savait seulement qu’il devait me la faire parvenir. Alors il l’a passée à Julian, qui est venu me la montrer.
– Et tu comprends le sens de cette phrase ?
– Oui. C’était un code sur lequel on s’était mis d’accord, elle et moi. Elle est tirée de la Völsunga saga, peu avant le moment où le dragon Fafnir apparaît et se fait tuer par Siegfried. Dans notre code, le dragon était Heydrich. Si un de nous le croisait, il devait avertir l’autre de cette manière.
– C’est un peu retors, mais je saisis. Donc ça s’est passé comme on l’imaginait : Heydrich a retrouvé Rosa et elle a écrit ce message, qu’elle a envoyé à Fritz Gerlich pour qu’il te le transmette…
– Non, répondit Sauer. Je ne crois pas. Au début, c’était ce que je pensais, mais si on y réfléchit… Heydrich connaît le visage de Rosa. L’assassin des Innocentes, non, du moins si on reste sur l’hypothèse que c’est pour retrouver Rosa qu’il les cherche.
– Veitchen, alors ?
– C’est plus probable, voire presque certain, maintenant. Sur l’ordre de Himmler.
– Et le petit mot qu’on a retrouvé sur le corps de Maria Hegel, alors ? Heydrich était pourtant le seul à pouvoir l’écrire… »
Sauer réfléchit. Il voyait tous les rouages, mais ils étaient dispersés, éloignés, mélangés. Dans quel ordre et dans quelle position fallait-il les placer pour faire fonctionner le mécanisme ? « Peut-être que Heydrich travaille avec Veitchen, mais qu’il ne sait pas que la blonde qu’ils cherchent est Rosa. Ou, en tout cas, qu’il ne le savait pas avant que j’arrive à Berlin. » Seigneur, ajouta-t-il dans sa tête. Si en fin de compte c’était toi qui l’avais condamnée ?
Mutti soupesa cette hypothèse. « Ça fait sens. À l’ambassade, il y avait Himmler, pas Heydrich. Et Himmler ne connaît pas Rosa.
– Donc, à la fête il se passe quelque chose qui met Himmler sur la piste de Rosa. Peut-être qu’il la voit faire quelque chose de suspect. Alors il essaie de l’approcher, mais elle lui échappe. Tout ce qu’il sait d’elle, c’est qu’elle est jeune et blonde. Du coup, il demande à Heydrich de la trouver, et Heydrich charge Veitchen de faire le travail, peut-être parce que lui-même est déjà occupé, ou alors parce qu’il apprécie le sadisme de son subordonné et qu’il décide de lui lâcher la bride. Veitchen parcourt la liste des invités, repère les filles qui correspondent à la description de Rosa et les enlève les unes après les autres.
– Il les torture, les interroge, découvre qu’aucune d’elles n’est la bonne et les tue, acheva Mutti. Admettons. Mais qu’est-ce que Julian a à voir avec ça ? Pourquoi tu es sûr que c’est un traître ?
– Parce qu’il est le seul à avoir pu donner cette carte postale à Himmler. Il l’a reprise après me l’avoir montrée, et je ne crois pas qu’il l’ait perdue ou qu’il se la soit fait voler, et encore moins par l’ennemi. Non, c’est lui qui l’a remise aux nazis, comme preuve de quelque chose. »
Alors qu’il parlait, une image lui apparut clairement, un souvenir récent auquel il n’avait pas spécialement prêté attention, dans la montagne d’événements qui s’étaient enchaînés ces derniers jours.
L’arrivée à Berlin.
Une petite décapotable sportive.
Moi qui demande : « C’est quelle marque ? »
Julian qui répond : « Une Fafnir. »
Et sur son porte-clé, un dragon qui crache du feu.
Sauer ferma un instant les yeux, épuisé. « Rosa m’a envoyé ce message pour me mettre en garde, et je ne l’ai pas compris. La vérité était sous mes yeux depuis le début, mon intuition me poussait dans cette direction, mais je ne l’ai pas écoutée.
– Quelle vérité ? demanda Mutti.
– Le dragon n’était pas Heydrich, mais Julian. »
Le taxi, qui arrivait sous les premiers flocons de neige, interrompit leur silence pesant. Ils montèrent à bord et demandèrent au chauffeur de les conduire au commissariat de Potsdamer Platz.
« Le dragon est Julian. Rosa a envoyé la carte postale à Gerlich pour qu’il me contacte, mais sans le savoir il a commis l’erreur de le faire par Julian, et de la sorte la dernière personne qui devait me trouver m’a débusqué à Vienne, dit Sauer. J’espère juste qu’il n’a pas tué Mann aussi. »
Mutti secoua la tête, inquiet. « Ça fait deux jours qu’il a disparu. La dernière chose qu’on sait de lui c’est qu’il rejoignait Julian. Tu vois une autre explication, toi ? Dès qu’on arrivera au commissariat, je diffuserai un mandat d’arrêt pour Julian. J’appellerai Diels et je lui dirai qu’on soupçonne son implication dans une conspiration politique. Je lui parlerai de l’attentat, de toute façon Goering lui raconte tout. Diels mettra ses agents sur le dossier et on le retrouvera, c’est sûr. Mort ou vif, d’ici à quelques jours l’inspecteur Karl Julian ne pourra plus manigancer. »
Quand ils arrivèrent au commissariat, Johanna Tegel courut à leur rencontre avec un regard de naufragé, sans même s’étonner de la présence de Sauer.
« Il y a un autre mort !
– Rosa ? demanda Sauer.
– Mann ? » demanda Mutti.
Elle secoua la tête, et quelques secondes s’écoulèrent avant qu’elle leur réponde, comme si elle n’arrivait pas à y croire ou que tergiverser pouvait changer la réalité des faits.
« Julian, finit-elle par murmurer d’une voix bouleversée. Il a été abattu dans une ruelle en bas de chez moi. »
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