Les démons de Berlin
Chapitre 82
82
Au moins il n’y a pas eu de victimes, pensa Sauer en entrant dans le hall de la gare, qui grouillait encore de gens à cette heure. Au moins on a empêché les autres attentats. C’était une maigre consolation. Le Parlement était la proie des flammes, et ils fuyaient.
« Voie numéro 7 ! s’exclama Bernie, les yeux fixés sur le tableau des départs.
– Poznań ? s’étonna Sandor en entendant le nom de cette ville polonaise.
– Le train part dans dix minutes, c’est parfait. »
Ils n’avaient pas le temps d’acheter des billets, mais la plaque de Mutti et Johanna suffirait à amadouer les contrôleurs. Ils se hâtèrent vers le train sans y réfléchir à deux fois. Les derniers passagers étaient encore sur le quai, embrassant leurs amis et leurs familles.
« Alors on se dit au revoir ? dit Sauer, tourné vers ses deux vieux amis. Peut-être que tu devrais venir avec nous, ajouta-t-il à l’intention de Bernie.
– J’ai des affaires à boucler ici, répondit ce dernier. Je partirai après. Il souffle un vent mauvais à Berlin. Et dans toute l’Allemagne, d’ailleurs. Hier, la vitrine d’un de mes amis médecin a été brisée à Schöneberg, et son cabinet arrosé de tracts antisémites. Sauf qu’il n’est pas juif et, pour le prouver, il s’est empressé de prendre sa carte au Parti. Au lieu de porter plainte.
– Fais attention à toi, mon vieux.
– Faites attention à vous, fit Sandor en prenant Sauer par l’épaule avec un regard solennel. Et une fois que tu seras à l’abri, écris-moi. Je resterai en ville. Considère que je suis ton homme à Berlin.
– Merci, Sandor. Merci pour tout.
– Je t’enverrai la facture. »
Un sifflement leur indiqua que le train allait partir.
Rosa serra Bernie contre elle et accepta le baisemain de Sandor. Mutti les salua en portant deux doigts à son chapeau, puis il prit Rosa par le bras et la conduisit dans le wagon. Seule Johanna, qui n’avait pas dit un mot depuis qu’ils avaient quitté le Reichstag, resta immobile sur le quai.
« Tu viens ? » lui demanda Sauer, et tout le non-dit entre eux se condensa dans un regard. Viens, aurait-il voulu lui dire. Viens avec moi, mais il ne pouvait pas. Il ne voulait pas la forcer. C’était à elle de choisir.
Et elle choisit. Les dents serrées, les yeux pleins de tristesse, ou de colère, elle secoua la tête. « Je reste. Ma vie est ici. Adieu. »
Puis, sans lui laisser le temps de répondre ou de faire un geste, elle pivota sur ses talons et s’éloigna.
Sauer rejoignit Mutti et Rosa dans le compartiment vide qu’ils avaient trouvé au milieu de la voiture, et vit qu’elle pleurait à chaudes larmes, le visage enfoui dans l’épaule de Mutti.
Julian. Elle ne le savait pas encore. Elle a dû demander de ses nouvelles, et Mutti lui a tout raconté.
Debout sur le seuil du compartiment, Sauer sentit brutalement tout le poids de ces derniers jours s’abattre sur ses épaules. Quand, après un dernier sifflement, le train se mit en mouvement, il vacilla.
Puis il rassembla ses forces et entra.
« Rosa », fit-il.
Elle se tourna, le visage ravagé par un immense chagrin.
« Je suis désolé », se contenta-t-il de dire. Il s’assit à côté d’elle et passa un bras autour de ses épaules.
Ils restèrent silencieux pendant de longues minutes, alors que le train quittait la gare et traversait les faubourgs de la capitale en direction de l’est, de la frontière polonaise, d’un avenir que Sauer ne pouvait ni, peut-être, ne voulait imaginer.
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