Les démons de Berlin

Fabiano Massimi · Chapitre 86 sur 87

Pages du PDF

Les démons de Berlin

Note de l'auteur

 

 

Bien que presque quatre-vingt-dix ans se soient écoulés depuis l’incendie qui a marqué le tournant décisif dans l’ascension du nazisme – un événement majeur de l’histoire contemporaine, le 11 Septembre du XXe siècle –, à ce jour personne ne sait ce qu’il s’est véritablement passé entre les murs du Parlement allemand le soir du 27 février 1933. Les hypothèses, témoignages et documents sont légion, mais en fin de compte on peut seulement supposer, et non savoir, ce qu’il est advenu durant ces heures terribles.

La communauté internationale a immédiatement imputé la faute aux chemises brunes, et pendant des décennies cette thèse n’a pas été remise en question, à part, bien entendu, parmi les sympathisants du nazisme, et on en trouve toujours. Puis, dans les années 1960, de nouvelles lectures des événements furent faites, selon lesquelles les hommes de Hitler n’auraient pas pu être à l’origine de l’incendie, quoi qu’ils se soient montrés extraordinairement prompts à en tirer avantage. Aujourd’hui, cette théorie, reprise par d’éminents historiens, est discutée, par exemple dans Burning the Reichstag, de Benjamin Carter Hett, à qui ce livre doit beaucoup. L’essai de Hett, qui trace un cadre précis et détaillé de la question, forme un excellent point de départ pour quiconque s’intéresse à ce sujet. Néanmoins, il n’élucide pas non plus complètement cette histoire : le débat autour de cet événement se poursuit, ce qui prouve combien il a pesé lourd, et il y a peu de chances qu’il cesse en l’absence de révélations sensationnelles.

Comme Les Démons de Berlin est un roman et non un essai, il peut se permettre d’aller plus loin et de prendre position : non pas raconter la vérité de ce qui advint cette nuit-là, mais imaginer un scénario vraisemblable qui recompose et explique de manière narrative l’ensemble des faits apparemment contradictoires qui ont conduit à l’incendie. Il le fait en respectant les sources existantes – c’est la première règle d’un bon roman historique – et n’invente que lorsque les sources se taisent, sans jamais renoncer à la cohérence et à la vraisemblance.

Pour faire la distinction entre les faits confirmés et les faits hypothétiques, on peut recourir à la bibliographie présente à la fin de cet ouvrage, mais voici quelques exemples : il est vrai que Putzi Hanfstaengl se trouvait dans le palais présidentiel le soir de l’incendie (c’est même lui qui prévint Hitler et la presse) ; il est vrai qu’un tunnel permettait d’aller au Parlement depuis le palais présidentiel et depuis un local à chaudières extérieur ; il est vrai que les nazis disposaient d’une équipe spéciale qui se servait d’armes au phosphore pour déclencher des incendies dont ils accusaient leurs adversaires ; il est vrai que Rudolf Diels, personnage diabolique qui se tira indemne de la fin du nazisme, nourrissait des sympathies rouges (le secrétaire du parti communiste en témoigna en personne). Il est également vrai que Himmler détenait un fichier dont il se servait pour faire du chantage, que Heydrich était arrivé à Berlin quelques jours avant l’incendie, que Goering les craignait tous les deux et essayait de leur faire obstacle par tous les moyens, que Hitler – et c’est la donnée la plus intrigante – choisit d’interrompre sa tournée électorale pour rentrer à Berlin précisément le 27 février, date symbolique pour le Parti. Hitler et Goebbels, qui était avec lui ce soir-là, nièrent tous deux avoir eu connaissance d’un projet d’attentat visant le Reichstag chez leurs hommes, mais les circonstances restent suspectes, et le romancier est libre de s’en faire une opinion personnelle.

Surtout, il est vrai que, dans les flammes du Reichstag, la police arrêta un homme mystérieux destiné à devenir l’accusé principal et le bouc émissaire de l’incendie : un jeune Hollandais récemment arrivé à Berlin, dont le nom devint célèbre pendant un temps : Marinus van der Lubbe. On en sait peu sur son compte, et ce peu nous provient des pièces du procès qui lui fut fait dans les mois qui suivirent son arrestation, en même temps que celle de deux importants représentants du communisme allemand et international. Ces derniers furent finalement acquittés, un acquittement en partie dû à leurs connaissances juridiques, qui les aidèrent à triompher sur leurs accusateurs au tribunal. En revanche, Marinus fut jugé coupable, et ne manifesta durant les débats qu’une acceptation hébétée de sa destinée, semble-t-il facilitée par la drogue versée dans ses repas, qui le rendait docile et enclin à collaborer. Même si les lois de l’époque ne prévoyaient pas la peine de mort pour incendie criminel ou haute trahison, et bien qu’aucune preuve écrasante ne jouât contre lui – les experts appelés au procès soulignèrent au contraire qu’un homme seul, avec le temps dont il disposait, n’aurait jamais pu causer un incendie aussi rapide et dévastateur –, Marinus van der Lubbe fut exécuté trois jours avant ses vingt-cinq ans, et son corps ne fut jamais rendu à sa famille.

C’est à Marinus, seule véritable victime de l’incendie, injustement tué puis oublié, que ce roman est dédié. Son histoire, même si elle est abordée de manière périphérique, peut tenir lieu de témoignage et de réparation du tort qu’il subit, et peut-être aussi d’avertissement pour le présent : le Reichstag brûla en un soir, mais il fallut douze ans et soixante millions de morts pour éteindre l’incendie. Bien que cette histoire puisse aujourd’hui paraître très lointaine et presque dénuée d’importance, ses flammes continuent de couver sous la cendre. Notre époque n’est pas si différente – le court e XX siècle n’a pas été court du tout, à la vérité nous sommes encore dedans –, et l’on a parfois la sensation qu’aujourd’hui encore il suffirait de bien peu pour passer de la démocratie la plus évoluée à un cauchemar totalitaire : un incident, un prétexte, une petite distraction.

Alors, gardons les yeux bien ouverts.

Ne baissons pas la garde.

OceanofPDF.com

Marinus van der Lubbe

(1909-1934)

 

OceanofPDF.com