Les démons de Berlin
Chapitre 73
73
« Il pourrait y avoir d’autres tunnels ? demanda Johanna.
– Pas à ma connaissance, répondit Diels.
– Qui a cette information ? intervint Sauer. Les gardiens du Reichstag, peut-être ? »
Diels réfléchit. « Oui, peut-être. Quand on est entrés l’autre fois, un technicien nous a guidés. Heimann ou Heinemann, quelque chose comme ça.
– Comment on peut le contacter ? » demanda Mutti.
Diels fouilla dans ses souvenirs. « Je crois que c’est Scranowitz, qui supervise l’entretien du Reichstag, qui nous l’a envoyé.
– Appelle-le !
– Inutile, je sais où il habite, et c’est tout près. Ce sera plus rapide de passer directement chez lui. » Diels donna les indications à Johanna.
Une minute après, ils étaient devant l’immeuble où habitait Scranowitz, à deux pas de la Sprée, d’où l’on apercevait une partie du Reichstag.
« Qui est-ce ? demanda une voix méfiante de l’autre côté de la porte quand Diels sonna.
– Diels, police politique. Herr Scranowitz, c’est vous ? »
On entendit le bruit métallique d’une porte blindée qui s’ouvrait, puis un sexagénaire, aussi maigre qu’un mineur de la Ruhr, vêtu d’une robe de chambre rouge, apparut sur le seuil, l’air inquiet.
« Herr Diels. Que faites-vous ici à cette heure ? Il s’est passé quelque chose ? »
Pas encore, répondit mentalement Sauer.
« Pardonnez cette intrusion, Herr Scranowitz, mais nous avons besoin d’une information cruciale et hautement confidentielle. »
La phrase tapa dans le mille : il existe deux genres de personnes, celles qui ont peur des secrets et celles qui sont fières d’être mises dans la confidence. Par chance, Scranowitz appartenait à la seconde catégorie. « Entrez, je vous en prie. Nous serons plus à l’aise pour parler dans mon bureau. »
Superviser l’entretien du Reichstag devait être rentable, ou alors Scranowitz était issu d’une famille riche. Sa demeure, sur deux niveaux, était aménagée avec raffinement, avec des meubles d’antiquaires, et ses murs étaient décorés par des tableaux qui avaient tout l’air d’être des originaux. Sauer fut surtout frappé par une toile représentant une ville dévastée par un séisme et en proie aux flammes – Lisbonne, peut-être ? « Installez-vous, les invita le maître des lieux quand ils furent entrés dans un bureau tapissé de livres, où trônait une grande table.
– Nous avons peu de temps, dit Diels en restant debout, et nous ne voulons pas vous en faire perdre.
– Je serai ravi de vous aider.
– Merci. Nous avons une question sur le Reichstag.
– Je m’en doutais, sourit Scranowitz.
– Vous savez que, récemment, nous avons éventé un complot communiste qui prévoyait l’utilisation du tunnel entre le palais présidentiel et le Parlement.
– Absolument. Vous avez demandé à être accompagné par un de mes techniciens pour la visite des lieux.
– Exact. Quel est son nom, déjà ?
– Kurt Heimann.
– Est-ce que Herr Heimann connaît bien les souterrains du bâtiment ?
– Mieux que quiconque.
– Alors nous devons lui parler. Rapidement.
– Je crains que ce ne soit impossible, j’en suis désolé, dit Scranowitz. Kurt s’est marié la semaine dernière, et il est actuellement en voyage de noces en Pologne. »
Cette nouvelle accabla Sauer. « Et il n’y a pas moyen de le contacter ? »
Scranowitz se tourna vers lui : « Je crains que non. Mais je peux peut-être vous aider, moi. Kurt s’occupe de l’entretien sous le niveau de la chaussée, mais il me rapporte tout, et j’ai moi-même travaillé pendant un temps dans les conduits et les fondations. De quelle information avez-vous besoin, précisément ? »
Diels prit ses précautions : « Vous comprenez bien que je vous adresse là une demande officielle.
– Je comprends, répondit l’autre, se raidissant.
– Et que personne, en aucune circonstance, ne devra savoir que nous vous avons rendu visite ce soir. Il en va de la sécurité nationale.
– Bien entendu, répondit l’autre, la voix rendue aiguë par l’émotion.
– Bien. Il est sur le point de se passer un événement inouï, que nous voulons empêcher, mais personne ne devra savoir que cette conversation a eu lieu, quel que soit le cours que prendront les événements. »
Scranowitz se contenta de hocher la tête avec ferveur.
« Les communistes sont sur le point de frapper encore, déclara le chef de la police politique. Nous avons de bonnes raisons de croire que leur attaque est imminente et qu’ils se serviront d’un tunnel, comme dans le projet que nous avons déjoué l’an dernier. Nous devons savoir combien il y en a et d’où ils partent. »
Scranowitz hocha de nouveau la tête, fier de connaître la réponse.
« Il y a un seul tunnel, affirma-t-il, solennel. Celui que vous connaissez déjà. »
C’était la pire réponse qu’il pouvait leur donner et, même s’il s’était préparé à cette éventualité, Sauer se sentit écrasé par la déception et le découragement.
« On ne peut donc accéder au Parlement que par le palais présidentiel, dit Diels. Il n’y a pas d’autres passages secrets.
– Pas selon les cartes, répondit Scranowitz. Si vous voulez, je peux vous les montrer.
– Et nous conduire à l’intérieur du Reichstag ? » demanda Mutti.
L’homme ne s’attendait pas à cette question. « Moi ?
– Oui. Vous avez sans doute le droit d’entrer à n’importe quelle heure.
– Pas vraiment. Le Parlement est le bâtiment le plus sécurisé de toute l’Allemagne. Il y a des protocoles rigoureux, auxquels on ne peut déroger qu’en cas de force majeure.
– C’en est un. »
Scranowitz soupira. « Si vous n’avez pas une demande signée de la main de Herr Goering, je ne peux rien faire. Mais ce que vous avez dit n’est pas tout à fait exact, précisa-t-il en se tournant vers Diels.
– Quoi donc ?
– Le tunnel. Il conduit au Parlement, mais il y a deux accès externes, et non un seul. Celui sous le palais présidentiel, et un autre, dans le local des chaudières. Regardez », dit Scranowitz en s’emparant d’un dossier sur une étagère derrière le bureau. Il déplia une carte sous les yeux impatients de son assistance. « Voilà le Reichstag, et là c’est le palais présidentiel. Ici, derrière le palais, il y a le local des chaudières. Comme vous pouvez le voir, le tunnel relie ces trois endroits. »
Cinq minutes après, Diels, Mutti, Johanna et Sauer fonçaient en voiture à l’adresse que Scranowitz leur avait fournie, avec un jeu de clés pour accéder aux chaudières. Cependant, ils surent au premier coup d’œil qu’elles leur seraient inutiles.
Devant la porte en acier du local – un petit bâtiment équipé d’une cheminée et entouré d’arbres et de buissons –, deux SS en uniforme montaient la garde. Les têtes de mort luisaient sinistrement sur leur casquette, et ils tenaient leur pistolet à la main, comme s’ils attendaient quelqu’un.
OceanofPDF.com