Les démons de Berlin
Chapitre 39
39
« On s’en doutait, hein », commenta Mutti alors qu’ils quittaient la demeure de Perelman. La neige gelée craquait sous leurs pieds.
Sauer était trop furieux pour répondre. Creuse une fosse et assieds-toi dedans, disait le message sur lequel Rosa et lui s’étaient entendus en cas de danger, et quand le dragon rampera jusqu’à la source, frappe-le en plein cœur et brise-le en mille morceaux. Mais le dragon – Reinhard Heydrich, l’Ennemi – était arrivé à la source avant lui et avait déjà laissé trois cadavres dans l’eau, affreusement défigurés. S’il avait la liste depuis mardi, soit deux jours avant que Sauer arrive à Berlin, il avait eu le temps de causer bien d’autres dégâts. Et Rosa était sur cette liste.
« Il y avait aussi Himmler, à cette soirée, déclara Johanna, qui consultait la liste à la lumière d’un réverbère. Et Diels, ajouta-t-elle. Mais pas de Heiderich.
– Heydrich, la corrigea Mutti.
– Heydrich, répéta-t-elle pour retenir ce nom. Qui est-ce ?
– C’est le sbire préféré de Himmler, et le responsable du SD, les services secrets internes du Parti. Il a quitté la Marine il y a un an et demi, évincé par j’ignore quel stratagème alors qu’il allait obtenir une promotion. Depuis, il fait carrière chez les nazis. C’est un homme très ambitieux, et absolument dépourvu de scrupules.
– Jamais entendu parler », commenta Johanna.
Mutti lui adressa son rictus coutumier : « Si tu en avais entendu parler, ce seraient des services secrets un peu décevants… En tout cas, crois-moi : c’est un salopard équipé d’un cerveau en diamant et d’un cœur en acier. C’est le plus dangereux de l’équipe.
– Je m’en souviendrai. »
À bord de la voiture, Mutti alluma le plafonnier et lut la liste en silence. Elle contenait plus de cent noms. Pour une raison mystérieuse, à côté des noms féminins, qui représentaient un peu moins d’un tiers du total, figurait l’année de naissance. Certains d’entre eux étaient entourés, et Mutti n’eut pas besoin de se creuser beaucoup la cervelle pour émettre une hypothèse : « Ce sont celles qui ont entre vingt et trente ans. »
Johanna hocha la tête. « Une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept au total. La plus âgée est de 1905. La plus jeune, de 1911.
– Et nous connaissons trois d’entre elles, dit Sauer.
– Klara Schatten, 1910. Anna Pozl, 1906. Et Rosa Rach, 1908. Deux des victimes et notre objectif, confirma Johanna.
– Je parie que l’Innocente sans nom est elle aussi sur cette liste.
– Oui, mais pourquoi ? s’interrogea Johanna. Pourquoi est-ce qu’ils les éliminent ? »
Sauer croyait le savoir, à présent, mais il garda le silence, laissant Mutti se charger d’émettre des suppositions.
« On a peut-être affaire à un maniaque, avança ce dernier. Comme le Vampire de Düsseldorf.
– C’est quand même rare, objecta Johanna.
– Moins que tu ne l’imagines, répliqua Mutti. La vérité, c’est qu’on n’apprend à les identifier et à les étudier que maintenant. Notre directeur a des archives entières sur ces “assassins en série”, et il apprend à ses hommes comment anticiper leurs actes à partir de profils psychologiques détaillés. Mais l’Alex se garde bien de diffuser certaines informations. Le pire, ce n’est pas ce qu’on lit sur la une, mais ce qui n’arrive même pas aux oreilles des journalistes.
– Il n’empêche que ça me paraît peu probable, intervint Sauer. Un maniaque ne se servirait pas de la liste établie par quelqu’un d’autre.
– Sur ce point, je suis d’accord. Il s’en crée une tout seul s’il en est capable, ou il obéit à ses pulsions sur le moment, quand il repère une proie qui correspond à ses goûts. Dans notre cas, il y a de la méthode. Regardez la liste : Schatten est la première, Pozl la deuxième, Rosa la dernière. Si le troisième corps est bien celui de la troisième fille sur la liste, on pourrait même dire que notre assassin procède en suivant cet ordre. Johanna, cherche un téléphone et appelle le commissariat central. Je veux savoir où habitent les filles qu’on ne connaît pas, et si on arrive à trouver des amis ou des parents, il faut les faire venir à l’Alex pour qu’ils identifient le troisième corps.
– Entendu, chef », dit Johanna, et elle quitta la voiture.
« Tu sais ce qui se passe, pas vrai ? demanda alors Sauer.
– Je le crains, répondit Mutti.
– Les trois corps retrouvés jusque-là se ressemblent.
– Jeunes, fines, cheveux clairs, énuméra Mutti. Et toutes invitées par ce cher Hanfstaengl.
– Qui nous a affirmé que le blond est très à la mode cette année dans certains milieux… »
Mutti inspira profondément. « Ils cherchent Rosa eux aussi, déclara-t-il. Seulement, ils ne savent pas à quoi elle ressemble exactement. »
Sauer opina : « Quelqu’un l’a aperçue à l’ambassade, mais n’a pas réussi à avoir son nom. Alors, il a demandé la liste, il a resserré sa recherche à partir de l’âge, et maintenant, il les retrouve une par une.
– Il attrape la fille, la drogue, la cuisine pour lui extorquer des informations, et quand il comprend qu’elle n’en a pas, il s’en débarrasse et passe à la suivante.
– C’est pour l’attentat ? demanda Sauer, qu’un élément de leur reconstruction laissait perplexe, sans qu’il arrive à saisir lequel.
– Sans doute, dit Mutti. Quoi que Rosa ait pu avoir en tête, ils savent qu’elle est mêlée au complot et ils veulent l’attraper. À tout prix. »
Johanna revint, transie. « C’est bon, dit-elle en reprenant le volant. J’ai répété tes ordres. Tous les agents libres enquêteront sur les quatre noms qu’on ne connaît pas, et ils ont la consigne de se rendre chez elles dès qu’ils les trouvent.
– Très bien. Alors il ne nous reste plus qu’une chose à faire, dit Mutti.
– Quoi ? demanda Sauer.
– Attendre. »
Ils attendirent au commissariat de Potsdamer Platz, récapitulant les informations qu’ils avaient apprises jusque-là entre une tasse de thé noir et une tranche de Baumkuchen, un massepain aux cerises que Mutti aimait tant qu’il en avait toujours dans son tiroir. Son bureau était exigu, mais il offrait une vue à couper le souffle sur la grande place ronde et le célèbre feu tricolore, le premier de toute l’Europe, supposé réguler la farandole incessante d’autos, bus et tramways qui passaient par ce croisement, lequel formait comme une incarnation lumineuse de l’énergie proverbiale de Berlin – la ville qui ne dormait jamais, mais n’arrêtait jamais de rêver pour autant.
Et de générer des cauchemars, pensa Sauer en se détachant de la fenêtre pour se tourner vers le bureau faiblement éclairé où la tension régnait. Une question de fatigue, en partie, et d’inquiétude pour Rosa, évidemment. Mais l’absence injustifiée du sergent Mann, injoignable chez lui, y contribuait aussi. Sans parler de la disparition de Julian. Cette affaire est en train de se transformer en une histoire de fantômes.
L’horloge à côté de la porte affichait sept heures, l’heure à laquelle les lumières commencent à s’éteindre dans les commissariats, où, après les salutations d’usage, seuls quelques hommes fatigués et contrariés restent de garde. Et on est samedi, en plus. Sauer savait d’expérience que le dimanche les activités étaient ralenties, entre ces murs sales couverts de photographies signalétiques, de cartes, de rapports sur des affaires déjà à moitié oubliées. S’il voulait avancer, le temps à sa disposition était compté, en tout cas par les voies officielles.
La première fille arriva à 19 h 26, in extremis. Elle fut amenée par un des deux agents dont Mutti s’était moqué l’après-midi même, Rutger Jäger. Quand Sauer la vit, il tressaillit : avec sa taille, sa corpulence, la couleur de ses cheveux et la forme de ses yeux, elle aurait pu être la sœur de Rosa. Elle s’appelait Lotte Erhard, elle avait vingt-cinq ans et travaillait comme vendeuse au KaDeWe, le grand magasin à côté de Wittenbergplatz. La convocation de la police l’avait surprise et troublée – en venant la chercher, Jäger avait interrompu les préparatifs du dîner dans l’appartement de Wedding où elle habitait avec ses parents –, et elle raconta sans se faire prier tout ce qu’elle pouvait dire sur l’invitation à l’ambassade russe le samedi précédent. Un garçon, expliqua-t-elle en rougissant, lui faisait la cour depuis longtemps, et il n’avait pas baissé les bras devant son enthousiasme modéré. Sans qu’elle sache comment, il avait réussi à faire mettre leurs noms sur la liste des invités, et ils avaient passé une merveilleuse soirée à boire et à danser, habillés comme un prince et une princesse. « Il y avait un code vestimentaire, expliqua-t-elle. Il fallait que je ressemble à Marlene Dietrich dans L’Ange bleu.
– Une sorte de soirée déguisée ? avait demandé Mutti en souriant pour l’encourager.
– Oui, voilà, mais juste pour les filles. Nous étions les seules à être masquées.
– Masquées, murmura Johanna, et elle chercha les yeux de Sauer, où elle lut le même intérêt.
– Oui. J’espère que je n’ai rien fait de mal… »
Elfi Moabit arriva à son tour une demi-heure plus tard, escortée par deux agents en civil qui semblaient sortis du même moule – même costume, même imperméable, même moustache –, et elle répéta cette histoire de masque et de code vestimentaire. « Quand Boris… le garçon qui m’a invitée, vous voyez ? C’est un diplomate en herbe… il est inscrit à l’université Humboldt et il travaille pour les Russes parce qu’il a des origines… sa mère était une sorte de tsarine avant la Révolution… belle comme une déesse, mais elle a tout perdu et elle a dû s’exiler… elle ne connaissait pas l’allemand, elle n’avait pas de travail, elle a dû se débrouiller… elle a pris un coup de vieux terrible, la pauvre…
– Mademoiselle, l’interrompit Mutti.
– Oh, pardon. Alors, la soirée. Boris a obtenu une invitation pour moi, mais je devais m’habiller d’une manière précise, comme dans ce film avec Marlene Dietrich…
– L’Ange bleu, compléta Johanna.
– Oui, voilà. Moi, je ne l’avais même pas vu, mais ma cousine oui, alors elle m’a expliqué comment me coiffer et m’habiller… mais bon, à la soirée toutes les filles se ressemblaient donc je ne vois pas trop l’intérêt, ils auraient dû nous dire de nous habiller de façon différente… Cette Marlene Dietrich a bien dû faire d’autres films, non ? Enfin, moi, le cinéma…
– Mademoiselle.
– Oui, pardon. Je suis un peu émue, vous savez. Quand les policiers sont arrivés au magasin pour me convoquer, mon patron, ça lui a fait un choc… il leur a demandé tout de suite s’ils m’emmenaient à l’Alex et ce que j’avais fait… entre nous, je pense qu’il a des soupçons sur mon compte depuis la fois où il y a eu un trou dans la caisse… d’ailleurs, vous ne pourriez pas écrire sur un papier que…
– Avez-vous déjà entendu parler d’Ernst Hanfstaengl ? l’interrompit Sauer.
– Ernst qui ?
– Hanfstaengl. »
La fille afficha une expression digne d’un mime. « Ah, non, jamais. Qui est-ce ?
– Et de Reinhard Heydrich ?
– Non plus. Puis-je vous demander ce que vous cherchez ?
– À quelle heure êtes-vous rentrée chez vous, après la fête ? »
À cette question, Elfi eut un temps d’arrêt. « Je ne suis pas rentrée. Boris a un petit appartement à Schöneberg… un endroit charmant, il m’a juré que ce n’était pas une garçonnière, et je le crois, parce que dans les garçonnières il y a des miroirs et des meubles-bars, alors que là il n’y avait que des livres et un bureau…
– Mademoiselle.
– … et enfin, bon, j’ai passé la nuit chez lui. Mais pourquoi ces questions ? Il s’est passé quelque chose à cette soirée ? »
C’est bien ce qu’on voudrait savoir, pensa Sauer.
« Malheureusement, oui, répondit Mutti. Et vous êtes en danger. Ne quittez pas votre domicile dans les prochains jours. Mes agents assureront votre protection. N’ouvrez pas à des inconnus. Et ne parlez à personne, ajouta-t-il. Pour votre bien… et pour celui de tout le monde. »
Ces propos firent perdre son bagout à Elfi Moabit, qui quitta la pièce avec de grands yeux de chouette.
« Tu vas les protéger, alors ? demanda Sauer quand la porte se fut refermée.
– C’est la moindre des choses, répondit Mutti. Deux, et sans doute trois, sur sept d’entre elles sont mortes, et une autre a disparu. Ce n’est peut-être qu’une énorme coïncidence, mais tu sais que je ne crois pas aux coïncidences, et dans tous les cas je ne peux pas prendre de risques. Les corps retrouvés dans le canal plombent mon dossier. Je ne voudrais pas y laisser ma prime de fin d’année. »
Ils eurent des nouvelles des filles manquantes peu après huit heures. Maria Hegel, la quatrième de la liste, était secrétaire et habitait seule dans une mansarde du Diplomatenviertel. Quand les agents de police s’étaient rendus à son domicile, elle était absente. Selon une voisine, elle n’était pas revenue depuis plusieurs jours. Peut-être qu’elle était rentrée dans son village, à côté de Lübeck, pour rendre visite à ses parents, même si elle était déjà allée les voir un mois auparavant.
Quant à la troisième fille entourée sur la liste, Heike Prenzlauer, elle ne s’était pas présentée au travail depuis le samedi précédent et avait manqué tous ses cours du soir depuis cette date pour une simple raison, qui fut confirmée lorsqu’un cousin à elle qui habitait à Tempel fut escorté à la morgue de l’Alex : le corps repêché dans le Landwehrkanal et non identifié jusque-là était le sien.
« Le doute n’est plus permis, commenta Mutti quand ils apprirent cette nouvelle. Ils prennent la liste et opèrent nom après nom.
– Maria Hegel est sans doute déjà morte », dit Sauer d’un ton lugubre.
OceanofPDF.com