Les démons de Berlin

Fabiano Massimi · Chapitre 55 sur 87

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Les démons de Berlin

Chapitre 55

55

 

« Johanna ? fit Mutti. Depuis combien de temps tu es là ?

– Je viens d’arriver. Juste à temps, on dirait.

– Je croyais qu’on était du même côté, continua le commissaire. Je croyais qu’on était amis. »

Elle eut un sourire nerveux et répondit : « Évidemment qu’on l’est. Tu en doutes pour de bon ? Mon pistolet n’est pas pour vous, mais pour lui. » Elle indiqua du menton un endroit derrière Sauer, qui se retourna brusquement. « Pas un geste ! » cria Johanna, mais une ombre bougea derrière un des rideaux tirés du salon, et en sortit, un mouvement aussitôt suivi par un coup de feu.

Sauer n’eut pas le temps de réagir, ni même de voir l’action, qu’il dut reconstruire après coup. Un petit homme menu portant un pardessus beige et un chapeau beige s’élança hors de sa cachette, une arme à la main. Son but n’était pas d’ouvrir le feu, mais de trouver une issue, quelle qu’elle soit, et c’est pourquoi il tira en direction de Sauer et Mutti sans prendre le temps de viser. La balle siffla à vingt centimètres de l’oreille de Sauer, qui se jeta par terre. L’homme en beige se précipita vers la fenêtre ouverte, et il était sur la corniche au-delà de la rambarde en pierre du balcon quand un deuxième coup de feu retentit, immédiatement suivi d’un troisième. La première balle alla se ficher dans l’encadrement de la fenêtre, mais la deuxième atteignit sa cible. L’homme, déséquilibré, dodelina pendant quelques secondes, puis bascula cinq étages plus bas sans même émettre un gémissement.

Quand Sauer, Mutti et Johanna se précipitèrent pour regarder dans la rue, ils eurent du mal à en croire leurs yeux. Ils restèrent quelques secondes silencieux, regardant le corps étendu sur l’asphalte, les bras et les jambes désarticulés. « Walther », finit par souffler Johanna d’un ton incrédule.

Ils dévalèrent l’escalier pour gagner la rue. Quand ils arrivèrent aux côtés de leur collègue, une femme était penchée sur lui et lui parlait d’une voix rassurante en lui tenant la main. « Tout va bien se passer », l’entendirent-ils dire, même si un coup d’œil rapide suffisait pour savoir qu’il n’y avait rien de plus faux. Le visage de Mann présentait plusieurs fractures, ses yeux étaient comme des fissures dans un mur d’ecchymoses, et du sang coulait en abondance de son nez et de ses oreilles, mêlé à un liquide jaunâtre. Cependant, sa poitrine se soulevait encore péniblement.

« Si vous permettez, dit Mutti en s’agenouillant. Police de Berlin, ajouta-t-il. Cet homme est un collègue. Walt ? Walt, tu m’entends ?

– Laissez-moi faire, dit la femme. Pendant la guerre, j’étais infirmière.

– C’est un miracle qu’il soit encore en vie, murmura Sauer.

– Walt ! répéta Mutti en haussant la voix. Pourquoi tu as fait ça ? »

Mais Mann semblait être déjà loin, et son souffle ressemblait de plus en plus à un râle.

« Walther », lui dit à son tour Johanna, d’un ton doux. Elle prit elle aussi une main du blessé entre les siennes. Deux de ses doigts étaient cassés, la blancheur de l’os affleurait du troisième. « C’est moi. Johanna. »

Mann fronça légèrement le front.

« Tu m’entends ? Walther, ça va aller, mais il faut que tu me dises pour qui tu travailles. Il faut que tu me le dises parce que tu étais chez moi.

– J…, dit Mann d’une voix d’outre-tombe, sifflante.

– Il ne doit pas faire d’efforts, intervint l’infirmière, que Johanna foudroya du regard.

– Je quoi ? le pressa Mutti.

– Julian, souffla Mann.

– Tu travaillais avec Julian ? »

Mann ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit.

« Walther, reprit Johanna. Vous faisiez équipe, c’est ça que tu veux dire ?

– Julian… », souffla encore Mann. Puis, après une très longue pause, il ajouta : « Un d’eux.

– Un d’eux ? » insista Mutti.

Mann fit un léger mouvement de tête. « Les rouges, dit-il.

– Communiste ? » s’enquit Johanna, et Mann hocha un peu la tête.

Julian communiste. Selon Sauer, c’était improbable, mais par les temps qui couraient, tout était possible. Dont le fait que Mann considère tous les antinazis comme des communistes.

« Il m’a… trompé », ajouta Mann dans un dernier effort. Sa respiration devenait intermittente, et plus haletante.

« Et toi, pour qui tu travailles ? demanda Mutti. Qui te paie ? Pour quoi faire ? »

Mann ferma les yeux.

« Non ! s’écria Mutti. Reste avec nous ! »

Comme tiré de son sommeil, Mann rouvrit lentement les yeux.

« Tu travailles pour les nazis ? C’est ça ? »

Mann le regardait avec une curiosité détachée, comme si Mutti était un drôle d’insecte jamais vu auparavant, posé sur une fleur lointaine.

« Enfin, ta femme est juive ! dit Johanna. Comment tu pouvais travailler pour eux ? »

Alors qu’aucun d’eux n’espérait plus de réponse, l’agent Walther Mann, couché dans la rue au milieu d’une flaque de sang, réussit à prononcer un dernier mot.

« Protection. »

Et il expira.

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