Les démons de Berlin
Chapitre 63
63
L’appartement était modeste, une pièce carrée avec un espace cuisine aménagé dans un recoin, un lit d’appoint et une porte vitrée qui devait ouvrir sur la salle de bains. Sous la seule fenêtre, donnant sur la cour d’un ensemble d’immeubles résidentiels, une table ronde accueillait une carte de Berlin couverte de signes au stylo et au feutre. Sauer avait déjà vu une carte semblable dans la cachette de Bernie, et il avait déjà vu aussi l’homme qui était en train de l’étudier, assis sur une chaise à la peinture écaillée. Le contraste entre l’endroit où il s’était entretenu avec lui la veille et celui où il le retrouvait à présent était si vif que Sauer avait l’impression de rêver.
« Herr Sauer, dit l’homme en levant les yeux de la carte. Nous nous revoyons plus tôt que prévu.
– Herr Goering », répondit Sauer.
Le ministre de l’Intérieur était en uniforme, son chapeau posé sur ses énormes cuisses. Même s’il savait que c’était impossible, Sauer se demanda s’il pouvait avoir grossi depuis la veille.
« J’ai appris que vous avez découvert la cachette des terroristes, dit Goering en baissant de nouveau les yeux sur la carte. Des communistes et des juifs, si j’ai bien compris. Rien de surprenant à cela. »
Sauer déglutit sans rien dire.
« Vous avez attrapé la fille aussi, n’est-ce pas ?
– Oui, répondit Diels. Pour le moment, je la garde au commissariat. Cependant, il semblerait que son rôle était secondaire, ajouta-t-il en jetant un regard à Sauer. Enfin, peu importe. Ce qui compte, c’est d’avoir étouffé leur projet dans l’œuf. »
Goering acquiesça énergiquement. Ses doigts boudinés couverts de bagues couraient sur la carte entre les différents noms soulignés et entourés, comme dans ce jeu pour enfants où il faut relier tous les points sans jamais relever le stylo de la feuille. « Quelle était la date prévue ?
– Le 3 mars », répondit Diels du tac au tac.
Sauer ne comprit qu’alors ce qui se passait sous ses yeux.
Ce jeu de miroirs n’en finira-t-il donc jamais ?
« Comme je l’imaginais, dit Goering. Et quelle était la cible ?
– Sur ce point, nous avons moins de certitudes. Ainsi que vous pouvez le constater, plusieurs lieux étaient envisagés. À ce stade, l’endroit précis n’avait pas été arrêté. Peut-être qu’ils avaient quelques préférences, nous le découvrirons bientôt avec leurs interrogatoires.
– La gare, la poste centrale, le métropolitain d’Alexanderplatz…, lut Goering. Uniquement des lieux publics. Ils voulaient faire un massacre.
– Et dire que les communistes se présentent comme des amis du peuple », commenta Diels en adressant un nouveau regard malicieux à Sauer.
Allons bon, tu n’étais pas de son côté ? se demanda ce dernier. Pourquoi est-ce que tu lui mens ?
« Herr Sauer, s’exclama Goering. La nation vous doit beaucoup. En retrouvant Mlle Rach, vous avez permis d’éviter une série de terribles événements dont les conséquences auraient été affreuses. Maintenant, avec les preuves que nous avons rassemblées, nous sommes en mesure de décocher le premier coup à l’ennemi rouge. Tout est prêt, Diels ?
– Oui, monsieur le ministre.
– Alors fais ce que tu as à faire.
– Maintenant ? demanda Diels, surpris.
– Bien sûr. Pourquoi voudrais-tu attendre ?
– Il serait peut-être plus stratégique de laisser le temps à mes hommes d’obtenir un aveu écrit de la part des conspirateurs que nous avons arrêtés…
– Tu veux dire les sous-fifres de Torgler et Dimitrov ? »
Diels hocha la tête. « Réfléchissez-y. Deux hommes si proches d’un député allemand et d’un envoyé soviétique… Si leur implication était prouvée de manière irréfutable, cela justifierait la nécessité des mesures que nous prenons auprès de la communauté internationale. »
Goering médita quelques instants sur les propos de son protégé. Il était manifestement partagé. Il devait assez peu apprécier de recevoir des conseils de ses subalternes, mais celui de Diels était plus que sensé. Alors il trouva un moyen de le faire sien : « Après tout, c’était ce que nous avions à l’esprit depuis le début, tu te souviens ? Agir au moment de notre anniversaire. Un geste symbolique. Un nouveau départ. Bien, attendons mardi. Mais pas plus. Mars doit marquer le début d’une nouvelle ère. Le premier du mois, je veux que tous nos ennemis soient derrière les barreaux. » Une pensée lui traversa l’esprit, et ses yeux brillèrent d’un éclat rusé. « Avec ça, Himmler et Heydrich vont se retrouver sur la touche jusqu’à la fin des temps.
– C’était bien là notre objectif, répondit Diels. Votre manœuvre s’est parfaitement déroulée.
– Fort bien, dit Goering en se levant, satisfait. Mon travail ici est terminé. Et le vôtre aussi, dit-il en tendant la main à Sauer. N’ayez crainte, je saurai m’acquitter de ma dette auprès de vous l’heure venue. »
Espérons qu’elle ne viendra jamais, pensa Sauer en lui serrant la main, aussi molle qu’une motte de beurre laissée à l’air libre.
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