Les démons de Berlin
Chapitre 5
5
L’automobile de Julian était garée dans la rue, juste en face de la gare. Sauer imaginait que le jeune homme allait le guider à travers des escaliers de service et des passages secondaires, faisant preuve de la même circonspection qu’à Vienne, mais ils sortirent par l’entrée principale comme si de rien n’était, sans même vérifier qu’ils n’étaient pas suivis, à croire qu’être en Allemagne plutôt qu’en Autriche était un gage de sécurité. C’était pourtant ici, en Allemagne, que le danger couvait.
« Il y a quatre millions d’habitants à Berlin, lui répondit Julian quand il l’interrogea à ce sujet. La probabilité que quelqu’un te reconnaisse est infime. Tu es déjà venu dans la capitale ? »
Sauer secoua la tête.
« C’est une ville à part, unique. Le nombril du monde », s’enorgueillit Julian, comme si c’était lui qui l’avait conçue et construite de ses propres mains.
Ils montèrent dans son auto, une petite décapotable sportive. « C’est quelle marque ? demanda Sauer.
– Une Fafnir, répondit Julian en faisant vrombir le moteur. Une Fafnir 471. On n’en produit plus, et c’est bien dommage. »
Ils s’insérèrent dans la circulation, dont la densité frappa Sauer. Entre les fiacres, les automobiles, les motocyclettes, les autobus à étage, les tramways et les fourgons, on se serait cru à une parade plus que sur une route. Que l’on puisse circuler en évitant les accrochages relevait du miracle. À côté, Munich et Vienne faisaient l’effet de bourgades de province.
Julian était comme un poisson dans l’eau dans ce tohu-bohu. Il conduisait d’une main, fouillant la boîte à gants de l’autre. « Maintenant qu’on est seuls et que personne ne peut nous écouter, je vais te donner quelques informations supplémentaires sur l’opération dans laquelle Rosa est impliquée. »
Sauer détourna les yeux de la route et de ses néons étincelants. Il ignorait où ils se trouvaient exactement, mais le quartier lui semblait très animé. À sept heures du soir, les trottoirs débordaient d’hommes et de femmes qui marchaient bras dessus bras dessous. Par la vitre entrouverte, l’air glacial sentait la neige.
« L’attentat, dit Julian, reprenant le mot employé par Sauer, devait avoir lieu ici, à Berlin. Ici, on a des soutiens partout, même dans la police. Et, vu la taille de la ville, les cachettes et les portes de sortie ne manquent pas. Maintenant que Rosa a disparu, ça joue en notre défaveur : on la cherche depuis des jours, on recourt à tous les moyens à notre disposition tout en essayant de ne pas faire trop de bruit, mais on ne trouve pas l’ombre d’une piste. Si elle s’est terrée quelque part, on n’arrivera pas à mettre la main sur elle tant qu’elle ne l’aura pas décidé. Si, par malheur, elle est aux mains de l’ennemi, la liste des endroits où elle pourrait être tenue prisonnière est infinie. C’est pour ça que je compte beaucoup sur le message de la carte postale. À ton avis, pourquoi Rosa l’a envoyée à Munich ? Et pourquoi Gerlich nous l’a transmise ici, à Berlin ?
– Comme je t’ai dit, pour la déchiffrer, j’ai besoin de livres, répondit Sauer.
– Bon. Demain matin, on t’emmènera à la bibliothèque.
– On ? »
Julian ne répondit pas : il accéléra et doubla un autobus à étage, puis il lui fit une queue de poisson et quitta le boulevard pour s’engager dans une longue rue étroite, dont Sauer n’eut pas le temps de lire le nom. Quelques mètres plus loin, la Fafnir ralentit et s’arrêta. « Descends, dit Julian. Je cherche une place et je te rejoins pour t’accompagner à ta chambre. »
En attendant sur le trottoir avec son sac en bandoulière, Sauer examina la façade de l’édifice, qui portait le numéro 33. On y pénétrait par une grande porte à deux battants dans laquelle avait été découpée une porte plus petite. À côté d’elle, une plaque métallique indiquait : « Pension Linke – Bâtiment A, 1er étage ». Pour le reste, le bâtiment était si anonyme, avec ses cinq étages crépis de gris, qu’il aurait aussi bien pu abriter des appartements, des bureaux, une caserne ou un hôpital. La plupart des fenêtres sans volets étaient éclairées, mais les rideaux tirés ne permettaient pas d’apercevoir l’intérieur. Les trois petits balcons à chaque étage semblaient inutilisés.
« Me voilà », dit Julian en le rejoignant, les clés de la voiture à la main. Le porte-clé, remarqua Sauer, représentait un dragon crachant du feu. « Allons-y. »
En réponse à leur coup de sonnette, la petite porte s’ouvrit dans un déclic électrique. Arrivés au portail qui fermait la cour intérieure, ils empruntèrent l’escalier du bâtiment de gauche. Au premier étage, une porte entrouverte les attendait, à côté d’une plaque identique à celle que Sauer avait vue dans la rue. Il en conclut que, cette nuit, il dormirait donc dans la pension Linke.
« Nous voilà, annonça Julian en poussant la porte.
– Bonsoir Herr Julian », répondit une voix féminine.
Les deux hommes se retrouvèrent devant une femme grande et sèche, à l’épaisse chevelure noire rassemblée dans une queue-de-cheval et au visage émacié parsemé de taches de rousseur. Elle devait avoir quarante ans, peut-être un peu plus, mais la peau de son visage était lisse et ses yeux, qui fixaient Sauer avec une curiosité non dissimulée, étaient ceux d’une jeune fille. La couleur de sa robe, noire comme la nuit, et l’alliance accrochée autour de son cou indiquaient clairement son statut. « Bonsoir, Herr Rach, dit la veuve avec un léger mouvement de tête.
– Bonsoir à vous. Enchanté.
– Frau Linke t’hébergera pendant toute la durée de ton séjour à Berlin », dit Julian. Il se tourna vers la femme : « Sa chambre est prête ?
– Oui, répondit-elle. C’est la chambre habituelle. » Elle les précéda dans le couloir.
L’ameublement et la décoration du vaste appartement – huit pièces au moins, estima Sauer – étaient de facture traditionnelle : papier peint, plafond orné de moulures, meubles d’époque et bibelots sur les étagères et les guéridons. Les livres et les plantes présents un peu partout le rendaient accueillant, bien plus que la plupart des pensions que Sauer avait fréquentées jusque-là.
Ils dépassèrent plusieurs portes, dont une ouverte sur un salon éclairé par les flammes d’une cheminée – « C’est un espace commun, vous pouvez y passer autant de temps que vous le souhaitez » –, puis s’arrêtèrent devant une porte en bois blanc percée de deux hublots opaques. La veuve tira une clé de la poche de sa robe et la glissa dans la serrure. « Le petit déjeuner et le dîner sont compris, dit-elle en allumant la lumière. En ce moment, je n’ai qu’un autre pensionnaire, vous ne serez pas gêné par la foule. Le matin, je suis disponible à partir de six heures trente. Le soir, je me retire à neuf heures. »
La chambre était spacieuse, six mètres sur six, avec un grand lit à baldaquin d’un côté et un secrétaire avec une chaise de l’autre. Au fond, derrière deux petits fauteuils brodés de motifs floraux, il y avait une porte-fenêtre, qui donnait probablement sur un des balcons que Sauer avait vus depuis la rue, et, derrière un rideau en velours vert, se cachait un luxe rare en des lieux pareils : une salle de bains privative.
« Je vous laisse. Si vous avez besoin de quelque chose, vous me trouverez dans le salon commun », dit Frau Linke en déposant la clé sur le guéridon à côté de la porte.
« Pas mal, non ? » dit Julian en levant la tête pour regarder les scènes mythologiques peintes au plafond. L’artiste n’était pas un maître – on peinait à distinguer Ariane du Minotaure –, mais la vue d’ensemble était de bel effet. « Je crois qu’autrefois c’était la chambre de maître », ajouta-t-il. Puis, plus bas : « Frau Linke est une des nôtres. Tu es à l’abri, ici. »
Sauer lui jeta un regard interrogateur.
« Je veux dire que tu peux lui faire confiance. Tu n’es pas le premier hôte de la résistance qui loge dans cette chambre.
– C’est un de vos soutiens en ville, donc, dit Sauer, se souvenant du terme employé précédemment par son interlocuteur.
– Voilà. Je te laisse, maintenant, tu dois être fatigué par le trajet, même si tu as dormi. On ne pourra pas faire grand-chose d’autre aujourd’hui, vu qu’à cette heure les bibliothèques et les librairies sont fermées. Mieux vaut que tu te reposes, tu auras besoin d’énergie dans les jours à venir. Je passerai te prendre en voiture tôt demain matin, disons à sept heures, et on commencera les recherches », conclut Julian en se dirigeant vers la porte. Quand il eut la main sur la poignée, il se tourna une dernière fois. « Tu sais quoi ? Maintenant que tu es là, j’ai la sensation qu’on retrouvera Rosa bientôt, saine et sauve.
– J’ai la même sensation », répondit Sauer, même si ce n’était pas vrai.
On ne la trouvera pas bientôt, dit la voix impitoyable qui habitait sa tête.
Et elle ne sera pas saine et sauve.
Sauer attendit deux heures avant de passer à l’action. Quand il eut la certitude que la pension était endormie, il ouvrit son sac. À l’intérieur, bien enveloppé dans les habits de rechange qu’il avait pris presque au hasard avant de partir, se trouvait le seul objet dont il avait vraiment besoin à Berlin : son pistolet. À l’époque où il vivait à Munich, il ne l’avait jamais sur lui, mais les événements de septembre 1931 l’avaient convaincu qu’il y avait une différence entre vivre en pacifiste et mourir désarmé. À la fin de la guerre, il s’était juré de ne plus jamais braquer une arme contre un autre homme, et il y était plus ou moins parvenu, même quand il travaillait dans la police criminelle, mais sa position actuelle était bien différente et le danger auquel il faisait face aussi. Les journaux qu’il lisait tous les matins relayaient les déplacements de Hitler, Goering, Himmler et Hess, mais pas ceux de l’Ennemi qui travaillait avec eux – l’homme, ou plutôt la bête, qui avait failli les tuer, Rosa et lui. Si la crème du nazisme était ici, à Berlin, alors il y était sans doute aussi, et la prochaine fois qu’il le verrait, Sauer comptait bien l’affronter à main armée.
À dix heures précises, il éteignit la lampe. Il récupéra la clé de la chambre, l’enfila dans la serrure et la tourna doucement, s’enfermant à l’intérieur. Puis il glissa la clé dans sa poche et colla son oreille à la porte. Pas un bruit. Le couloir était désert.
Alors, il traversa sa chambre d’un pas décidé et ouvrit la porte-fenêtre. Ainsi qu’il l’avait supposé, le balcon donnait sur la rue. À droite de la rambarde, il vit une corniche de cinquante centimètres de large, traversée deux mètres plus loin par une descente de gouttière en cuivre apparemment solide.
Espérons qu’elle le soit vraiment, se dit Sauer en enjambant le balcon. Depuis la corniche, il s’empara du tuyau et passa une jambe de l’autre côté. Il s’accroupit et laissa glisser ses pieds contre le mur. Ils devaient pendre à deux mètres du trottoir. Une hauteur suffisante pour se blesser s’il se réceptionnait mal, mais il n’avait pas d’alternative : si Frau Linke était une amie de Julian, il ne pouvait pas lui faire confiance non plus.
Il compta jusqu’à trois et lâcha prise.
Sa courte chute se conclut par un bruit sourd et un élancement dans les genoux. Déséquilibré, Sauer tomba à la renverse et se retrouva sur le dos. Par chance, son écharpe et son chapeau amortirent le choc au niveau de la nuque.
Il se releva en se frottant le cou et jeta un regard alentour : aucun témoin.
La chance est avec toi.
Il se dirigea vers le boulevard par lequel il était arrivé avec Julian, ne s’arrêtant qu’un instant pour lire le nom de la rue : Emserstrasse. Il ne lui évoquait rien, ce qui n’était pas étonnant : il n’avait pas mis les pieds à Berlin depuis plus de dix ans, et c’était déjà une grande ville à l’époque. Personne ne pouvait espérer connaître toutes les rues.
Tu es déjà venu dans la capitale ?
Sauer sourit.
Mutti aurait qualifié sa réponse de « dissimulation ».
En revanche, il connaissait le boulevard. Comment aurait-il pu l’oublier ? Avec ses trois kilomètres de boutiques, restaurants, hôtels de luxe et galeries d’art, le Kurfürstendamm était une des artères les plus importantes de la ville, et indubitablement la plus élégante. La journée, les platanes ombrageaient les promenades de la grande bourgeoisie, qui déambulait dans l’atmosphère internationale de ce quartier enserré entre Charlottenburg et Schöneberg, mais le soir, c’étaient les jeunes gens et les riches qui occupaient ses larges trottoirs pavés, où se trouvaient certains des établissements les plus célèbres du pays : entre ses bars, cinémas, théâtres, salles de bal et cabarets, le Ku’damm fournissait aux Allemands en quête de divertissement l’offre la plus riche et la plus osée du monde.
Encore la chance, pensa Sauer. Ou peut-être un signe du destin, car certes cela faisait plus de dix ans qu’il n’était pas venu à Berlin, mais il avait toujours deux amis sur qui compter en ville, dont un, le plus fiable, travaillait précisément sur le Kurfürstendamm.
Jeunes, Bernie et lui avaient été inséparables, et quand la vie les avait éloignés au lendemain de la guerre, ils avaient noué un pacte.
Nous y voilà, se dit Sauer en marchant à grands pas sur le boulevard éclairé.
L’heure est venue de faire payer les dettes.
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