Les démons de Berlin

Fabiano Massimi · Chapitre 64 sur 87

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Les démons de Berlin

Chapitre 64

64

 

 

Mutti et Johanna arrivèrent une minute après le départ des deux hommes, comme si leurs entrées et sorties respectives avaient été organisées à l’avance. Diels avait salué Sauer avec un regard mystérieux, lui promettant qu’ils se reverraient bientôt, ce qui avait assez peu inquiété Sauer, trop occupé à essayer de digérer la quantité d’informations qu’il avait entendues lors de ce court entretien avec Goering. Plusieurs rouages tournaient dans son cerveau – un ministre qui prend la peine de se déplacer dans un taudis, le chef de la police politique qui lui ment sur les détails d’un attentat –, mais l’un d’eux ne cessait de se bloquer, et Sauer s’efforçait en vain de comprendre pourquoi.

La gare, la poste centrale, le métropolitain à Alexanderplatz, avait dit Goering en lisant la carte.

La gare, la poste centrale, le métropolitain à Alexanderplatz.

Pourquoi ces mots l’obsédaient-ils ?

Le fil de ses pensées fut interrompu par l’arrivée de ses deux acolytes, qui apportaient des nouvelles peu réconfortantes.

« Ils sont entre les griffes de Mannheimer », annonça Mutti d’une voix sombre en franchissant le seuil.

Ce dernier nom ne disait rien à Sauer, qui lui répondit par un regard interrogateur.

« Un ancien collègue, spécialisé dans les interrogatoires. Il a pris sa retraite l’an dernier, ce qui en a soulagé plus d’un. Ses méthodes sont très efficaces, mais un peu extrêmes.

– Il a été rappelé pour l’occasion, expliqua Johanna, l’air écœuré.

– Et Rosa ? » s’enquit Sauer.

Mutti s’appuya lourdement à la chaise où Goering était assis peu avant. « Elle est juste en garde à vue.

– Vous l’avez vue ?

– Non, mais ça doit aller pour elle. Mieux que pour les autres, du moins. Diels a ordonné qu’elle ne soit pas interrogée avant son retour. »

Sauer hocha la tête. Sur ce point au moins, il a dit la vérité. « On peut lui faire confiance ? demanda-t-il.

– Bien sûr que non, répondit Mutti. C’est le chef de la police politique, et ce n’est pas en faisant preuve d’honnêteté qu’on arrive à des postes pareils.

– Je l’ai entendu parler avec Goering. Il lui a raconté des tas de mensonges et de demi-vérités, par exemple que Rosa est peu impliquée dans l’attentat. » Et qu’il était prévu pour le 3 mars, alors qu’à moi il a dit demain, ajouta-t-il dans son for intérieur.

« Tiens, tiens. Diels balade Goering, fit Mutti. Il travaille pour quelqu’un d’autre, lui aussi ? Ou alors il ne se fie même pas à son protecteur ?

– En tout cas, conclut Johanna, on ne peut pas rester ici. Il faut qu’on trouve un endroit où passer la nuit. »

Mutti acquiesça. « Je sais où on peut aller. Un endroit où personne ne pensera à venir te chercher.

– Et ensuite ? demanda Sauer.

– Ensuite, on prendra la poudre d’escampette. Berlin devient trop dangereux. » Puis il fixa son ami d’un autre œil et ajouta : « Je l’ai trouvé. »

Sauer n’eut pas besoin de demander qui ou quoi. Il avait saisi au vol. « Dans les archives ? »

Mutti opina. « J’ai pensé au nom qu’a mentionné Himmler, “Frick”, et à partir de là j’ai resserré les recherches. Tu avais raison, Siggi. Veitchen avait déjà frappé. Jeune, quand il était encore seulement Wernher Frick, neveu du ministre de l’Intérieur, si tu veux tout savoir. Il a été associé à un meurtre à Hambourg. Une prostituée enlevée, droguée, massacrée et défigurée à l’acide. La police est remontée jusqu’à lui, mais les preuves ont miraculeusement disparu. Et par la suite le chef de la police locale a fait carrière dans le Parti.

– Ils cherchaient Rosa et ils ont lancé un sadique à ses trousses, murmura Sauer.

– Chiens, souffla Johanna.

– Tout est clair, maintenant, conclut Mutti. On est les gentils, Himmler et ses sbires sont les méchants, l’attentat a été empêché. Il ne nous reste plus qu’à récupérer Rosa et à filer d’ici aussitôt que possible.

– Oui », approuva Sauer tandis que le dernier rouage – la gare, la poste, le métropolitain d’Alexanderplatz – se débloquait soudain, lui permettant de voir l’intégralité du mécanisme. « Tout est clair, maintenant. »

 

Il se laissa emmener à l’endroit où ils passeraient la nuit, et quand ils arrivèrent il comprit que Mutti avait raison : personne ne penserait à venir les chercher ici, dans la pension abandonnée de Frau Linke. Traumatisée par la découverte du corps de Maria Hegel chez elle, la veuve avait quitté les lieux. L’appartement désert était plongé dans la pénombre, et une vague odeur de sang semblait encore flotter dans l’air.

« Il y a assez de chambres, dit Mutti en ouvrant avec un double des clés qu’il avait subtilisé à la veuve la veille au soir. Prenons-en une chacun et relayons-nous pour monter la garde. »

La neige avait recommencé à tomber. Ils allumèrent le feu dans la cuisine et mirent de l’eau à bouillir pour réchauffer leurs lits. Dans le garde-manger, ils trouvèrent du pain rassis mais pas encore moisi qu’ils se partagèrent, avec un bout de fromage et un bocal de cornichons du Spreewald. « C’est frugal », se plaignit Mutti, mais quand il découvrit une bouteille de jus de pomme son humeur s’améliora.

On ne pouvait pas en dire autant de celle de Johanna, qui n’avait pas décroché un mot de tout le trajet et évitait soigneusement le regard de Sauer. Celui-ci n’imaginait que trop bien pour quelle raison, mais pour l’heure il n’avait pas l’énergie de s’occuper d’elle : le mécanisme qu’il avait découvert tournait vertigineusement devant ses yeux, et à chaque tour de nouveaux détails s’ajoutaient, confirmant son fonctionnement et l’urgence de l’interrompre, s’il était encore temps.

Cependant, il devait d’abord se reposer : la journée avait été affreusement longue et compliquée. Alors il demanda à faire le premier tour de garde, de vingt-deux heures à une heure du matin. Il espérait ainsi pouvoir ensuite dormir six heures d’affilée et, au réveil, en meilleure forme, il saurait quoi faire.

Mais garder les yeux ouverts s’avéra plus difficile que prévu. Le feu dans le poêle, la neige qui tombait, légère et régulière, de l’autre côté de la fenêtre, l’obscurité au-delà de la porte de la cuisine, le réveil métallique qui tictaquait sur une étagère : tout conspirait à accroître sa torpeur, dont les ronflements de Mutti, qui lui parvenaient depuis le fond du couloir.

Il était épuisé, terriblement épuisé, et la tiédeur du poêle l’enveloppait comme une couverture. La tentation de poser sa tête sur la table était immense, et il mobilisait le peu d’énergie qui lui restait à résister à cette envie. Il devait se trouver une occupation, une chose sur laquelle se concentrer. L’opuscule. Il allait relire l’opuscule dérobé à Himmler.

Il avait oublié qu’il l’avait dans sa poche jusqu’à ce que la phrase de Goering le lui rappelle. Il l’ouvrit à la dernière page, où quelqu’un avait écrit des mots au crayon à papier.

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parlement musée métro bijouterie

ministère bibliothèque bateau grand magasin

police train restaurant cabaret

 

La gare, la poste centrale, le métropolitain d’Alexanderplatz, avait dit Goering. Des cibles possibles. Des lieux publics très fréquentés.

Ce n’étaient pas ceux-là, se dit Sauer en étudiant la liste. Ce ne sont pas ceux-là.

Police.

Musée.

Grand magasin.

Que faisait cette liste entre les mains de Himmler ?

Il passa de longues minutes à y réfléchir sans trouver de réponse. Puis il s’endormit.

« Qu’est-ce que tu lis ? » demanda une voix féminine dans son dos.

Sauer ouvrit instantanément les yeux, et le sentiment de culpabilité lui donna un coup de fouet.

« Quoi ? » dit-il pour gagner du temps et essayer de reprendre ses esprits.

Johanna se saisit de l’opuscule. « Tu l’as trouvé ici ?

– Oui, mentit Sauer. Dans un tiroir. C’est de la propagande.

– Frau Linke est communiste. Julian me l’avait dit. »

Johanna parcourut l’opuscule, mais elle s’interrompit avant de voir la liste à la dernière page et le reposa sur la table. « Quelle heure est-il ? demanda-t-il.

– Onze heures et quart, répondit Johanna. Tu t’étais déjà endormi ?

– Non, dit Sauer. Peut-être, se corrigea-t-il. Je ne sais pas. »

Elle lui adressa un sourire doux et s’assit en face de lui. « Il faut qu’on parle », déclara-t-elle en le regardant droit dans les yeux pour la première fois depuis cet après-midi.

« Qu’on parle de quoi ? répondit Sauer, feignant l’innocence.

– D’elle. De vous. Et de nous. »

Un ange passa.

« Tu l’aimes encore, reprit-elle.

– C’est une question ?

– C’est un constat.

– Un constat erroné, alors.

– J’ai vu comme elle te serrait contre elle. Comme elle t’embrassait. Elle est encore amoureuse.

– C’est elle qui m’a quitté, à Vienne.

– Elle le regrette, visiblement. »

Sauer ne savait pas quoi répondre. Il se contenta de hausser les épaules.

« Elle t’aime et tu l’aimes.

– Non.

– Tu crois que non, mais en fait si. Les femmes sentent ce genre de chose.

– Les femmes peuvent se tromper.

– Tu es venu jusqu’à Berlin pour la chercher. Tu risques ta vie pour elle.

– Pas par amour. »

Johanna resta silencieuse un instant. « Pourquoi alors ? »

Par instinct ? Gratitude ? Sens du devoir ? « Je ne sais pas. »

Ils ne dirent plus rien, se contentant de se regarder dans les yeux dans la lumière chaude des flammes.

« Tu sais comment la libérer ? finit par murmurer Johanna.

– Non. Mais on trouvera un moyen.

– Et après vous partirez ?

– Et après on partira. »

Cette réponse déplut à Johanna. Son regard se durcit et elle serra les dents.

« Tu peux venir avec moi, si tu veux », ajouta Sauer.

Il ne savait pas pourquoi il avait dit cela. Par instinct ? Gratitude ? Sens du devoir ? Mais c’était ce qu’il fallait dire, car elle lui sourit. Elle tendit une main pour serrer la sienne, puis se leva et le regarda longuement. « Je retourne me coucher. Demain va être une rude journée. »

Elle se pencha pour l’embrasser, un baiser léger et furtif, puis se tourna et quitta la pièce.

 

Dix minutes après, Sauer était devant la porte de Johanna, l’oreille collée contre le bois pour savoir si elle dormait déjà. Quand il entendit sa respiration régulière, il sut qu’il était l’heure de passer à l’action.

Il traversa le couloir obscur avec ses chaussures à la main puis, arrivé à la porte d’entrée, il fit doucement tourner la clé dans la serrure, baissa lentement la poignée et sortit de l’appartement.

Quand il quitta l’immeuble, les cloches de la Gedächtniskirch sonnaient minuit.

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