Rien ne s'oppose à la nuit

Delphine de Vigan · Chapitre 9 sur 60

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Rien ne s'oppose à la nuit

Chapitre 9

 

visible du chagrin s’était dissoute dans l’eau usée des vaisselles et des L ’automne était venu et il avait semblé à Lucile que les choses, si elles ne recouvraient pas leur disposition initiale, s’apaisaient ; la part lessives, et le ventre de Liane, depuis plusieurs mois, demeurait vide. Jean-Marc avait trouvé sa place à table et dans la chambre des garçons, il ne hurlait plus au milieu de la nuit et ne baissait plus les yeux quand on lui parlait. Jean-Marc était entré dans le cadre, souriait sur les photos, s’était fondu dans l’espace comme s’il avait toujours été là. On avait presque oublié qu’il venait d’ailleurs. Lucile songeait que sa famille avait peut-être trouvé là sa forme définitive, trois garçons, quatre filles – une configuration qui lui semblait amplement suffisante dans la surface qui leur était impartie et lui conférait une place honorable parmi les aînés. Quoi qu’il advînt, elle restait la préférée de son père, celle sur qui le regard de Georges se posait en premier, celle qui toujours bénéficiait de ses encouragements, de son sourire et de ses indulgences, malgré le peu de goût pour l’école dont elle faisait preuve et la faiblesse de ses résultats. Georges mieux que quiconque percevait l’esprit singulier de sa fille, la pertinence de son vocabulaire, l’acuité de son regard. Lucile espérait que les choses se prolongeraient ainsi, dans cette géométrie invisible qui les reliait les uns aux autres, dorénavant stabilisée, et à laquelle chacun semblait s’être adapté. Elle éprouvait un besoin étrange de permanence, redoutait les départs, les sorties, l’éloignement.

Lorsque ses parents annoncèrent qu’ils étaient invités à Londres par l’un des clients de Georges et qu’ils y partaient pour le week-end, Lucile accueillit la nouvelle comme l’imminence d’un tremblement de terre. Un week-end entier. Ce temps lui paraissait infranchissable et l’idée qu’un accident grave pût survenir en l’absence de Liane et Georges comprima sa respiration. Pendant quelques minutes, Lucile regarda dans le vague, absorbée par les visions d’horreur qu’elle ne pouvait chasser, chocs, chutes, brûlures, concernant tour à tour chacun de ses frères et sœurs, avant de se voir elle-même glisser sous le métro. Elle perçut soudain combien ils étaient vulnérables, combien leur vie au fond ne tenait qu’à un fil, à un pas inattentif, une seconde de moins, ou de trop. Tout, et surtout le pire, pouvait arriver. L’appartement, la rue, la ville contenaient un nombre infini de dangers, de possibles accidents, de drames irréparables. Liane et Georges n’avaient pas le droit. Elle sentit les larmes couler sur ses joues, se recula d’un pas pour se cacher derrière Lisbeth qui écoutait son père avec attention.

Georges continuait de leur expliquer l’organisation du week-end, lequel se déroulerait sous l’entière responsabilité de leur sœur aînée et leur offrirait une occasion rêvée de prouver leur maturité. Les grands devraient s’occuper des petits, préparer les repas, les emmener prendre l’air au square, assurer l’intendance générale ainsi que le programme prévu par Liane, noté en détail sur un bloc quadrillé, à côté du menu des différents repas et des recommandations concernant l’utilisation des restes. Marie-Noëlle, la collègue de Georges, viendrait leur rendre visite au moins une fois dans le week-end et serait joignable à tout moment. Était-ce bien compris ?

Le périmètre autorisé restait le même : la rue Clauzel, la rue Milton, la rue Buffault, le square Montholon. Le square d’Anvers était défendu.

Lisbeth acquiesça et Barthélémy adopta son air le plus sérieux pour en faire autant. Lucile observa le visage de son frère et crut deviner combien la perspective d’un week-end sans parents l’excitait. Elle essuya ses joues d’un revers de main, mais son corps était maintenant parcouru de frissons. Elle avait peur. Elle seule avait peur. Elle seule savait combien leur existence était soumise aux planches qui cèdent, aux voitures aveugles, aux chutes vertigineuses. Au loin, les cris de ses cousins s’amplifiaient sans que personne ne semble les entendre : « Ils sont tombés, ils sont tombés ! »

Le jour venu, Liane et Georges accompagnèrent leurs baisers de recommandations personnalisées. À Barthélémy, il fut demandé d’obéir à sa sœur et de ne franchir aucune fenêtre. À Lucile, on suggéra de quitter ses livres et de participer aux tâches ménagères, aux petits d’être sages et de jouer sans bruit. Les instructions concernant les biberons de Violette avaient été écrites noir sur banc et confiées à Lisbeth.

Lucile ne pleura pas lorsqu’ils claquèrent la porte derrière eux. Elle agita la main par la fenêtre et regarda ses parents entrer dans la voiture qui les conduisait à la gare. Lorsque la voiture disparut de son champ de vision, elle songea qu’elle ne les reverrait peut-être jamais plus. Leur train pouvait en percuter un autre, le ferry disparaître dans un naufrage au milieu de la Manche, l’immeuble de Londres prendre feu. Lucile ferma les yeux pour se libérer de l’escalade catastrophique dans laquelle son imagination se laissait entraîner. Et s’ils restaient seuls, tous les sept, comme le petit Poucet, abandonné en pleine forêt avec ses frères et sœurs ? Et s’ils devaient apprendre à vivre ainsi, sans argent, sans parents ? Lucile eut le temps de voir leurs corps maigres, leurs vêtements déchirés, puis elle rouvrit les yeux. Elle était seule dans la pièce. Elle retrouva Lisbeth et Barthélémy dans la cuisine, vaguement désœuvrés, pendant quelques minutes observa leurs visages, plus pâles qu’à l’accoutumée, leurs gestes incertains. Ils n’éprouvaient aucune victoire. Comme elle, ils étaient en proie à une vaste et confuse appréhension. Un silence exceptionnel avait envahi l’appartement.

La journée du samedi se passa sans encombre, chacun exécutant à la lettre les instructions laissées. Jean-Marc organisa quelques jeux avec Justine et Milo, aussi dociles que s’ils figuraient en finale du concours national de l’enfant le plus sage. Barthélémy n’avait jamais été aussi calme ni aussi casanier. En fin de journée, Marie-Noëlle leur rendit visite pour vérifier qu’ils n’avaient besoin de rien. Elle les trouva dans les meilleures dispositions et rentra chez elle, rassurée.

Dans la nuit, Violette se mit à pleurer. Dans la petite chambre des filles, Lisbeth alluma la lumière et la prit dans ses bras pour la bercer. Violette redoubla de pleurs, son petit corps soulevé par les sanglots. Elle regardait partout autour d’elle, terrorisée. Lucile tenta à son tour de la calmer, caressa ses cheveux, embrassa ses joues. Violette hurlait de plus en plus fort, le visage de plus en plus rouge, le front brûlant. Les trois filles furent bientôt rejointes par les garçons que les hurlements avaient réveillés. On prépara un biberon, on chanta des chansons, on alluma le transistor. Mais Violette hurlait de plus belle, inconsolable. Lucile sentait la peur enfler en elle, les cris de Violette résonnaient dans sa tête, s’amplifiaient à chaque seconde. Les cris de Violette contenaient un message que Lucile ne savait pas déchiffrer, sans doute fallait-il pleurer avec elle, pleurer sur ce qui ne serait jamais dit, sur le chagrin des enfants, sur le monde bruyant qui allait toujours plus vite, ce monde rempli de dangers où ils pouvaient disparaître sans prévenir. Violette était atteinte d’une grave maladie, elle en était sûre, elle allait mourir là, sous leurs yeux et par leur faute, il fallait reprendre sa température, appeler les pompiers, la conduire à l’hôpital. Les larmes coulaient sur les joues de Lucile, des larmes que personne ne remarqua dans l’agitation qui parcourait la fratrie.

À trois heures du matin, épuisée et désemparée, Lisbeth sonna chez les voisins. Ils prirent l’enfant chez eux, finirent par la calmer et, lorsque Violette fut rendormie, la déposèrent dans son petit lit.