Rien ne s'oppose à la nuit

Delphine de Vigan · Chapitre 54 sur 60

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Rien ne s'oppose à la nuit

Chapitre 54

 

quittait Liane pour sillonner les routes de France, avait trouvé dans quelques A près la disparition de sa dernière agence de publicité, Georges avait travaillé pendant plusieurs années dans la formation professionnelle. Il Chambres de commerce un public d’étudiants adultes auxquels il enseignait le marketing et la publicité et qu’il laissait, à l’issue de chaque stage, enthousiastes et conquis. Après sa retraite, Georges, fort du succès obtenu par Tom au championnat Handisport, réussit à créer et à faire vivre, à quelques dizaines de kilomètres de Pierremont, un club de ski nautique pour handicapés mentaux. Puis il continua de vieillir et, la mélancolie venant avec l’âge, abandonna peu à peu ses différentes activités.

L’enregistrement des cassettes pour Violette l’occupa pendant plusieurs mois, ainsi que le journal d’humeur qui leur succéda, auquel il s’adonna pendant deux ou trois années. Puis Georges ne trouva plus rien d’autre à écrire que quelques courriers indignés et rageurs adressés aux institutions et aux médias. Il restait des heures seul dans son bureau où il somnolait assis, ou bien écoutait sur un vieux magnétophone les vieilles chansons qu’il avait tant aimées.

Au fil des années, Georges avait perdu le goût du verbe et du paradoxe, l’envie d’en découdre, de parlementer. Georges avait été un père fascinant et destructeur, un grand-père farfelu et séducteur, il devint un vieil homme aigri. L’amertume l’avait submergé.

À la fin de sa vie, Georges, me semble-t-il, a coupé tout contact avec les siens, à l’exception de Liane dont il jalousait la clémence, de Tom auquel il avait consacré tant d’espoir et de patience, et sans doute de Violette, qui a toujours fait preuve à son égard d’une indulgence supérieure à la moyenne familiale.

Georges ne supportait plus la plupart des gens, l’idée de leur présence, l’attention de Liane dont ils le privaient. Quelques années plus tôt, alors que j’étais venue annoncer à ma grand-mère la naissance prochaine de leur premier arrière-petit-enfant, agacé par la joie débordante de Liane, Georges, dans un effet théâtral et réprobateur, avait quitté la cuisine après avoir lancé sur un ton glacial : « On n’a pas fini d’en entendre parler. » La naissance de ma fille et de mon fils l’a laissé de marbre. Georges avait eu sa dose (on peut le comprendre) et l’idée de la descendance plus ou moins nombreuse qu’il ne tarderait pas à avoir ne lui procurait aucune joie. Georges avait dorénavant d’autres préoccupations, en particulier l’heure de l’apéritif qui, au fil des années, n’avait cessé d’avancer. Le vin l’avait rendu joyeux, puis hargneux, désormais le vin l’abrutissait et l’envoyait se coucher, au grand soulagement de tous. Georges montait l’escalier de son pas lourd, Liane lui avait volé la vedette depuis longtemps.

Au fil des années, Liane était devenue pour ses petits-enfants une sorte d’icône sportive et vivace, à laquelle, chacun à sa manière, nous rendions hommage. Sa gaieté, sa foi, sa drôlerie étaient irrésistibles. Nous aimions la musique de sa voix et celle de son rire, la poésie de sa langue, son vouvoiement affectueux, tout droit sorti de la Comtesse de Ségur. Son lexique (épatant, formidable, magnifique, gondolant) était à l’image de sa personne et de son enthousiasme sans cesse renouvelé. Jusqu’à soixante-quinze ans au moins, fidèle à ses justaucorps satinés, Liane a donné deux fois par semaine un cours de gymnastique célèbre dans tout Pierremont. Elle y a longtemps assuré le catéchisme ainsi qu’une journée de permanence à la bibliothèque municipale.

Les frasques de Liane alimentaient notre gazette familiale. Un jour, au fin fond de la cave de Pierremont, alors qu’elle était seule dans la maison et âgée de plus de quatre-vingts ans, Liane avait basculé la tête la première dans la cuve étroite de l’adoucisseur d’eau. Seuls ses mollets dépassaient. Au prix d’un effort surhumain, elle avait réussi à se redresser.

Un autre jour, ma grand-mère avait avalé sous mon regard effaré un demi-litre d’essence. À l’aide d’un tuyau, elle avait entrepris de transvaser dans le réservoir de sa voiture le carburant acheté à prix réduit et stocké dans un bidon. Et n’avait rien trouvé de mieux à faire que d’amorcer le siphon avec sa bouche, ce qui avait, semble-t-il, fort bien fonctionné. Liane avait toussé, craché, vomi, était passée par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, s’était pliée en deux, avait titubé et manqué de s’évanouir. Je la voyais déjà succomber sous mon regard impuissant, lorsqu’elle s’était redressée et m’avait déclaré, les yeux cernés de mauve et un sourire écœuré aux lèvres : « C’est infect. »

Un autre jour encore, pendant plusieurs minutes, Liane était restée suspendue au-dessus du vide, vaguement accrochée au télésiège dont elle avait raté la montée, et sur lequel Manon et Antoine, son mari, tous les deux terrorisés, essayaient de la hisser.

Liane, dont les formes généreuses avaient fini par fondre, devint cette petite silhouette en perpétuel mouvement – à l’exception de la sieste qu’elle s’accordait chaque jour devant un quelconque feuilleton de télévision – ce lutin infatigable qui montait et descendait ses escaliers dix fois par jour, de plus en plus courbée. Jusqu’au bout, Liane a lutté contre l’immobilité.

À la fin de sa vie, Georges parlait peu, seulement quelques gouttes de fiel, distillées dans un soupir. L’exaspération et l’ennui avaient déformé son visage et sa bouche ne pouvait plus se départir d’un pli de dégoût. On y réfléchissait à deux fois avant de prendre le train pour Pierremont, peu à peu l’aigreur de Georges avait découragé les visiteurs. Il était malade et refusait de se soigner. Parfois Georges tombait par terre, comme ça, d’un seul coup, d’une chaise ou d’un tabouret. Le corps de Georges était énorme et ankylosé, il fallait appeler Tom pour le relever. Tom entrait alors dans la cuisine, soupirait à son tour, glissait ses bras sous les aisselles de son père et tirait. Mais Tom vivait depuis quelques années dans un foyer pour handicapés, proche du centre spécialisé dans lequel il travaillait, et ne rentrait à Pierremont que les week-ends.

Un soir d’hiver, au moment de se coucher, Georges s’effondra au pied de son lit. Il resta allongé par terre, Liane ne put le relever. Tom n’était pas là, Liane couvrit son mari, songea qu’elle aurait plus de force le lendemain. Mais au matin, elle n’y parvint pas davantage. Georges semblait paralysé. Lorsque le Samu arriva, il entra dans une crise de démence sans précédent qui le conduisit à l’hôpital psychiatrique d’Auxerre.

Georges était atteint du syndrome de Korsakov, son foie et tout son organisme étaient rongés par l’alcool. À partir de ce jour, il cessa de s’alimenter. Il fut transféré dans un centre de fin de vie, dans lequel il mourut quelques semaines plus tard.

Liane et lui s’étaient promis de rester ensemble jusqu’au bout, et de mourir dans la maison de Pierremont. Liane avait laissé partir Georges à l’hôpital, elle en était mortifiée.

Lucile prit une pellicule entière de photos de Georges, étendu sur son lit de mort.

La messe eut lieu en l’église de Pierremont. Tom était devant moi, engoncé dans son costume, submergé par un chagrin qu’il ne pouvait contenir. Bientôt je n’entendis plus que ça, les sanglots et les gémissements de Tom, une mélopée enrouée qui couvrait la voix du prêtre et ne semblait jamais devoir s’arrêter, qui honorait les morts et les douleurs enfouies.