Rien ne s'oppose à la nuit
Chapitre 39
psychologues et des psychiatres, de passer des tests, de répondre à des L ’enquête sociale eut lieu dans les mois qui suivirent sa sortie de la clinique. À plusieurs reprises, on nous demanda de rencontrer des questions, de dessiner sur des feuilles blanches des familles et des maisons, de les colorier à l’aide de feutres de couleur.
Lucile, Gabriel et Marie-Anne, sa femme, ainsi que quelques membres de la famille, furent également entendus.
À l’issue de cette enquête, le rapport médico-psychologique recommanda que la garde des enfants soit confiée à Gabriel et qu’un large droit de visite et d’hébergement soit accordé à Lucile.
Dans le même temps, Lucile fut licenciée de son travail et interdite bancaire. Elle avait trente-trois ans et venait de perdre à peu près tout ce qui la maintenait en vie.
Pendant quelques mois, elle continua de payer l’appartement de la rue du Faubourg-Montmartre, devenu trop grand pour elle, dans l’espoir que nous y reviendrions. Elle s’inscrivit au chômage, prit des cours intensifs d’anglais, se laissa bercer par un écho lointain qui ne lui parvenait que par bribes.
Pendant plusieurs années, Lucile vécut sous camisole chimique.
Son regard était fixe, embué, une pellicule fangeuse semblait s’y être collée. Derrière les yeux, on pouvait deviner les comprimés pris à heure fixe, les gouttes diluées dans des verres d’eau, le temps étale et sans relief. C’était un regard qu’on ne captait pas, qui se fixait au sol ou un peu plus haut, juste au-dessous de la ligne d’horizon.
Parfois Lucile gardait la bouche ouverte, sans s’en rendre compte, bâillait à s’en décrocher la mâchoire. Ses mains tremblaient à cause des médicaments, sa jambe aussi quand elle était assise, un mouvement saccadé, plus visible encore, qu’elle ne pouvait maîtriser. Lorsque Lucile marchait, les bras repliés à hauteur de la taille, ses mains avaient l’air de deux cadavres. Lucile ressemblait à tous les gens qui prennent des neuroleptiques à haute dose, leur regard est le même, ils se tiennent de la même façon, leurs gestes ont des allures mécaniques. Ils sont loin, comme protégés du monde, rien ne semble pouvoir les atteindre, leurs émotions sont contenues, régulées, sous contrôle.
Voir Lucile comme ça fut insupportable. Il n’y eut pas de mots pour traduire la révolte ni la douleur, juste parfois l’envie de la secouer pour que quelque chose sorte d’elle, un rire, un sanglot, un minuscule cri.
Elle ne quitterait cet état léthargique que pour revenir au délire, quelques années plus tard. En attendant elle tentait de survivre, de combler le temps devenu si vide.
Violette lui téléphonait, l’incitait à sortir, l’emmenait au cinéma, où Lucile s’endormait presque chaque fois.
Les dimanches où nous n’étions pas là, Lucile retrouvait d’autres amis à la piscine. Là comme ailleurs, il s’agissait de la maintenir hors de l’eau.
Un week-end sur deux, nous prenions le train pour la retrouver, elle nous attendait à la gare Montparnasse, ensemble nous empruntions le métro jusqu’à la station Rue Montmartre, dont le nom aujourd’hui a disparu et dont les escaliers interminables achevaient, si besoin en était, de nous couper les jambes. Pourtant, au fil des mois, le lien se reconstruisait, hésitant, fragile.
Lucile voulait entendre notre nouvelle vie, nous racontions notre petit frère, l’école, le collège, le lycée, les copines, les voisines, le cheval, les claquettes, les chiens, la cantine, mais au fond nous ne disions rien, ni dans les lettres ni de vive voix. Rien ne pouvait être dit.
Lors de ces week-ends Lucile invitait nos amies d’enfance, multipliait les attentions, tentait à sa manière de nous rendre les choses plus douces.
Je retrouvais les souvenirs d’un temps lointain, je flânais avec mes amies sur les grands boulevards, j’allais au cinéma.
Je crois que c’est à cette époque que j’inventai, avec plusieurs d’entre elles, le jeu de Maître Capello, une parodie de programme télévisé que nous enregistrions sur magnétophone et qui nous valut de mémorables fous rires.
Lucile ne lisait plus, n’allait plus voir les expositions de peinture qu’elle aimait tant, en notre absence restait allongée sur son lit pendant des heures, le regard dans le vide. Lucile était suivie par un psychiatre qui lui prescrivait les médicaments et un psychothérapeute qu’elle voyait deux fois par semaine, avec lequel elle avait entrepris un travail au long cours, dont les séances se heurtaient à son mutisme. Lucile n’avait rien à dire.
Elle se battait pour nous offrir son visage le moins abîmé, le moins fatigué, elle se battait pour rester en vie. Pour nous, Lucile se levait, s’habillait, se maquillait. Pour nous, elle sortait acheter les gâteaux du dimanche midi.
Chaque geste lui coûtait cher, nous ne pouvions l’ignorer.
Pendant quelques mois, Lucile avait cherché du travail comme secrétaire, et répondu de son écriture tremblante à trois ou quatre annonces. Il fallait se rendre à l’évidence, elle était incapable de passer un entretien d’embauche.
Lorsque l’argent avait manqué pour garder l’appartement de la rue du Faubourg-Montmartre, grâce à la garantie de quelques proches, Lucile avait déménagé dans un petit deux pièces sur cour, situé rue des Entrepreneurs,
dans le 15 e arrondissement.
Au printemps suivant, l’effervescence de l’élection présidentielle de 1981 sembla sortir Lucile de son silence. Pour la première fois depuis longtemps, elle parut concernée par quelque chose qui se situait à la fois à l’extérieur d’elle et en dehors de nous. À tâtons, elle exprima un désir, c’était si rare, tenta de m’expliquer pourquoi. De ces quelques échanges, je conclus que François Mitterrand était de toute évidence l’homme de l’avenir : notre sauveur. François Mitterrand incarnait le renouveau, le recommencement, la parole si précieuse de Lucile, son espoir conjugué, la preuve tangible qu’elle était encore des nôtres. La force tranquille, voilà ce dont nous avions besoin, et qu’en douceur tombent les remparts du silence et de la solitude.
Je venais d’avoir quinze ans, je m’opposai à Gabriel de la seule manière qui fût possible. Je voulais parler de la peine de mort, je voulais parler du déterminisme social, je voulais parler des pays sous-développés, dénoncer la vie étriquée des notables de province, je montais le volume de mon électrophone pour écouter mes disques, parmi lesquels figurait en bonne place le chanteur Renaud qui répétait : Société, société, tu m’auras pas. Fini les rêves de confort et de conformisme, de bourgeoisie paisible, de moquette épaisse et d’intérieurs immaculés, j’étais devenue une rebelle.
Le 10 mai 1981, dans le train qui nous ramenait d’un week-end fébrile passé chez Lucile (nous l’avions accompagnée jusque dans l’isoloir), quelques minutes après vingt heures, un contrôleur SNCF triomphant fit le tour des wagons pour annoncer la victoire de la gauche. La moitié des passagers l’applaudit tandis que l’autre accusait la nouvelle dans un silence consterné. Les portables n’existaient pas, nous bûmes les paroles du messager, il le savait, oui, il venait de l’apprendre grâce à la radio qui reliait le conducteur du train au poste central, c’était sûr, sûr et certain, autour de 52 %. Entre la gare de Versailles et celle de Dreux, tandis que le train traversait la campagne, il m’apparut que nous étions sauvées. François Mitterrand était président de la République.
À la descente du train, nous foulâmes un sol neuf. À la nuit tombante, une voie lumineuse s’était ouverte sous nos pieds, dont nous ignorions encore les conquêtes, les méandres et les revers. Gabriel était venu nous chercher à la gare, il était tendu, tendu comme chaque fois que nous rentrions de Paris, tendu parce que François Mitterrand venait de l’emporter.
Le soir, je m’endormis en pensant à ma mère, je l’imaginai place de la Bastille où je savais pourtant qu’elle était incapable d’aller, je l’imaginai au milieu de la liesse et de la foule qui ne cessait de grandir, Lucile dansait, faisait tourner sa jupe à fleurs, elle était heureuse.
Quelques mois plus tard, j’écoutais en boucle la chanson de Barbara consacrée à ce jour de 1981 et à l’espoir qu’il contenait encore.
Regarde, quelque chose a changé, l’air semble plus léger, c’est
indéfinissable.
Regarde, sous le ciel déchiré, tout s’est ensoleillé, c’est indéfinissable.
Un homme, une rose à la main, a ouvert le chemin, vers un autre
demain…
On a envie de se parler, de s’aimer, de se toucher.
Et de tout recommencer.