Rien ne s'oppose à la nuit

Delphine de Vigan · Chapitre 43 sur 60

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Rien ne s'oppose à la nuit

Chapitre 43

 

Francis-de-Pressensé (dans laquelle personne, à part quelques amis et deux L e brouillard dans lequel Lucile était entrée dura près de dix ans. Au cours de cette période, elle abandonna sa boutique de la rue ou trois curieux, ne s’aventurait jamais) et trouva un travail comme secrétaire chez un éditeur de livres scolaires. Il me semble, mais je n’en suis pas sûre, qu’elle fut présentée chez Armand Colin par une jeune femme qu’elle avait rencontrée dans ce quartier. Son travail consistait essentiellement à taper des pages à la machine et à exécuter quelques tâches administratives. Lucile ne s’en sortit pas si mal, elle fut confirmée après sa période d’essai. Travailler, là ou ailleurs, devint pour elle une épreuve comme l’était le reste de sa vie, et chaque fin de week-end, l’idée d’une nouvelle semaine l’étranglait d’angoisse et lui paraissait infranchissable.

Je crois qu’après coup, lorsque Lucile en est sortie, ces dix années ne constituèrent pour elle qu’un seul bloc, sans entaille et sans relief, dont elle ne pouvait distinguer les différentes périodes, un seul bloc dont elle n’avait gardé qu’un souvenir douloureux, empesé, uniformément opaque, bien qu’elle ait connu au cours de cette période deux nouvelles phases maniaques.

La première eut lieu après mon bac, alors que je revenais tout juste vivre à Paris et que je m’étais installée avec elle dans le petit deux pièces de la rue des Entrepreneurs. Lucile avait posé son matelas et ses palettes dans le salon, tandis que je dormais dans l’un des petits lits de la chambre où Manon, qui vivait toujours en Normandie, me rejoignait un week-end sur deux. Je venais d’entrer en hypokhâgne, découvrais la vie d’étudiante et retrouvais un rythme parisien. Lucile menait cette vie monotone et régulière qui dissimulait mal son désordre intérieur, sortait parfois de sa torpeur, par à-coups, de manière brutale, au détour d’une phrase ou d’une lubie. Peu à peu, apparurent les signes d’une rechute que je ne tardai pas à reconnaître. Lucile commença à s’affairer, à acheter de nouveaux ustensiles de cuisine (dont une cocotte minute SEB) évoqua des augmentations à venir dont le montant semblait démesuré, ainsi qu’une prime exceptionnelle qui devait nous permettre, avec Manon et Tom, de partir à Djerba pour les vacances de Noël. Lucile multiplia les allées et venues sous des prétextes divers, échafauda des plans et des projets, et puis un soir, ne rentra pas. Je l’attendis jusque tard dans la nuit, elle finit par surgir avec ce regard qui venait de si loin, me raconta une folle soirée passée chez Emmanuel Kant, et sa première rencontre avec Claude Monet qui ne serait pas la dernière, elle en était sûre, car ce dernier était charmant et ils avaient beaucoup sympathisé. Je téléphonai aux sœurs de Lucile. Justine prit les devants et toutes les précautions possibles pour prévenir son travail, où l’on commençait à s’étonner de son agitation soudaine et de l’argent qu’elle avait distribué dans les couloirs aux pauvres gens qui n’étaient pas plus pauvres qu’elle.

En peu de temps, quelque chose s’organisa qui conduisit Lucile dans un pavillon de l’hôpital Sainte-Anne où elle passa plusieurs semaines.

Lors des visites que je fus bientôt autorisée à lui rendre, en marge de la cité et pourtant en son sein même (car Sainte-Anne est une véritable ville dans la ville), je découvris une forme de misère et d’abandon dont j’ignorais l’existence. Au détour d’une lecture, je m’étais interrogée sur le sens exact du mot déréliction, l’avais cherché dans le dictionnaire. L’illustration m’en était donnée. Ici, des femmes et des hommes se traînaient dans des couloirs surchauffés, passaient des journées entières devant un téléviseur mal réglé, se balançaient sur des chaises ou se réfugiaient sous des couvertures qui n’avaient pas grand-chose à envier à celles des prisons. Certains étaient là depuis des années, sans perspective d’un ailleurs, parce qu’ils constituaient un danger pour eux-mêmes ou pour les autres, parce qu’il n’y avait pas d’autre endroit où les mettre, parce que leur famille avait renoncé depuis longtemps. Au retour de ces visites, hantée par ces atmosphères, j’écrivais les portes refermées derrière moi, les trousseaux de clés qui tintent, les malades qui errent dans les couloirs, le bruit des transistors, cette femme qui répétait Mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonnée, cet homme qui demandait une cigarette à quiconque pénétrait dans son champ de vision, jusqu’à dix fois de suite, ces corps mécaniques, désarticulés, ces chairs amollies par l’inactivité et l’ennui, ces regards fixes, ces pas traînants, ces êtres que rien ne semblait pouvoir sortir de là et que les médicaments empêchaient de hurler.

Au bout de quelques jours, Lucile avait fait la connaissance de tout le pavillon, qu’elle tenait, à chacune de mes visites, à me présenter. Madame R., Monsieur V., Nadine, Hélène, Madame G., une véritable tournée des popotes qui se terminait généralement par cette longue femme habillée de noir, qui me regardait avec le même air halluciné et répétait à Lucile elle est belle votre fille sur un ton de malédiction. Lucile partageait sa chambre avec une Hongroise à la peau transparente dont le visage semblait avoir échappé au temps.

J’avais dix-sept ans, j’ignorais tout de la maladie mentale. Les regards croisés dans ce pavillon de détresse me poursuivaient parfois pendant des jours.

Au bout de quelques semaines, Lucile eut le droit de sortir en permission. Un samedi après-midi, j’allai la chercher à Sainte-Anne où elle m’attendait, assise sur une chaise, les mains nouées et posées sur son petit sac à main. Nous passâmes quelques heures dehors, après avoir pris le bus pour regagner le quartier où nous vivions. Au Monoprix, une voix suave et chantante nous promit des prix fous, 50 % de réduction sur tout le linge maison, les draps, les serviettes, les housses de couette, des prix fous dont il ne nous restait que quelques minutes pour profiter. À propos de folie, j’étais terrorisée à l’idée que Lucile se sauve, qu’elle échappe à ma vigilance, ou qu’elle ne veuille plus retourner à l’hôpital. Mais le soir venu, Lucile commença de regarder sa montre, elle avait peur d’être en retard, il ne fallait pas rater l’heure du dîner, ni celle des médicaments, Lucile ne se fit pas prier pour repartir. Là-bas elle se sentait bien, à l’abri d’elle-même, elle était si fatiguée.

Il y aurait d’autres permissions, d’autres après-midi volés à l’air saturé du pavillon, d’autres moments de liberté, loin des heures vacantes passées dans cette salle commune qu’aucun courant d’air ne traversait jamais.

Dans le train qui nous conduisit pour un week-end à Pierremont, Lucile, que le délire n’avait pas encore tout à fait quittée, parla à tout le monde dans un anglais de cuisine qui réjouit l’ensemble du wagon. Je ne savais plus comment l’arrêter, mimais de pâles excuses derrière son dos. Lucile voulait s’asseoir ici et pas là, puis là et pas ici, demanda à l’un des passagers de se déplacer, à un autre de pousser son sac, would you mind please virer your bag somewhere else because you know it is difficult for me to stay here, I mean in a train. I’m sorry I’m desease you know, but let me introduce you my daughter she is very gentle but a bit susceptible.

Au Noël suivant, il ne fut plus question de Djerba ni d’aucune plage, Manon me rejoignit à Paris et nous emmenâmes Lucile à Pierremont où se préparaient depuis des semaines de grandioses festivités. Cette année-là, le thème du réveillon reposait sur trois couleurs : rouge, blanc et argent. Nous respectâmes le code vestimentaire, échangeâmes toutes sortes de cadeaux symboliques ou de magnifiques « bon pour », écrits avec amour, tout le monde était fauché. Lucile avait réintégré sa place de figurante et ne prononça pas un mot.

Lorsque Lucile sortit de l’hôpital, quelques semaines plus tard, je quittai son appartement. Je ne voulais plus vivre avec elle. J’entamai une série de cohabitations plus ou moins joyeuses, au gré des opportunités, qui durèrent presque deux années.

Lucile reprit son travail, où l’on eut la clémence de la garder.

Manon recommença ses visites du week-end.

Je rêvais pour elle d’un temps apaisé, d’une surface de réparation, n’avais pourtant rien d’autre à lui offrir que ma présence chez Lucile lorsqu’elle y venait, le temps d’un déjeuner, d’une balade, d’un dîner, et ma volonté brute et sans doute aveugle de nous sortir de là.

À cette même époque Lucile rencontra Edgar, un peintre aquarelliste dévasté par l’alcool, que le talent n’avait sauvé de rien. Edgar devint son amant, ils burent ensemble, des litres et des litres de bière, Lucile enfla à vue d’œil et s’éloigna davantage encore.