Rien ne s'oppose à la nuit
Chapitre 29
pendant plusieurs semaines et où je fus inscrite dans une école de quartier. L orsque Lucile quitta Gabriel, elle avait vingt-six ans. Elle trouva d’abord refuge chez ses parents, à Versailles, où nous habitâmes De cette période, je garde l’image confuse d’un tableau couvert de lignes tracées à la craie blanche que les autres enfants savaient lire et qu’il m’était impossible de déchiffrer. Mon père finit par venir nous récupérer, puis nous fûmes de nouveau enlevées par Lucile, puis de nouveau par Gabriel, jusqu’à ce qu’une ordonnance de non-conciliation fût enfin signée.
Plus tard, Lucile s’installa avec un autre homme dans un appartement de
la rue Mathurin-Régnier, dans le 14e arrondissement. Elle avait rencontré Tibère quelques mois plus tôt par l’intermédiaire de Barthélémy, lequel était devenu directeur artistique junior dans une agence de publicité. Tibère était un géant à la chevelure orange, photographe indépendant et naturiste convaincu. Vu d’en dessous, il venait d’un autre monde et nous inspirait un vague sentiment de peur. Le seul souvenir précis que j’ai de cet entre-deux – outre les carrés de chocolat que Lucile faisait fondre sur du pain pour notre goûter et le programme de télévision que je regardais le jeudi dans lequel un garçon avec une cape prénommé Samson racontait des histoires aux enfants – est celui d’une rage de dents qui la terrassa pendant plusieurs jours. Lucile pleurait de douleur. C’est l’une des toutes premières images que j’ai de ma mère, chargée déjà de mon impuissance face au mal qui la submerge.
Le divorce de mes parents fut d’une banalité terrible, dominé par une bataille sans pitié pour la garde des enfants, menée sur la base des témoignages plus ou moins complaisants rassemblés par les deux parties. Le jugement fut prononcé aux torts de Lucile (dont l’infidélité fut démontrée par un constat d’adultère dressé par huissier). Celle-ci obtint la garde (ou Gabriel la lui concéda, selon les versions). Je venais d’avoir six ans, Manon en avait deux.
Lucile avait trouvé un travail comme secrétaire dans une petite agence de publicité, où elle avait été choisie parmi une centaine de candidates. Elle seule avait croisé Gilberte Pasquier.
À la rentrée suivante, Lucile et Tibère cherchèrent un endroit où se poser. Lisbeth s’était mariée quelques années après Lucile et s’était installée dans l’Essonne. Par l’intermédiaire du mari de Lisbeth, Lucile et Tibère apprirent qu’un pavillon se libérait non loin de chez eux. Au moment de constituer le dossier, la légende raconte que Tibère, dépourvu de papiers d’identité, présenta sa carte de naturiste. Le bail fut établi. Nous emménageâmes à Yerres, à une trentaine de kilomètres de Paris. La cité des Grands-Godeaux se répartissait de part et d’autre de la rue qui portait le même nom. D’un côté étaient alignés quelques immeubles de brique rouge, de l’autre, une dizaine de pavillons se dispersaient autour d’étroits chemins recouverts de goudron rose. Un peu plus loin, en direction de la gare, on trouvait une boulangerie, une pharmacie et une boutique Coop.
Julien, le fils de Tibère, vint vivre avec nous. Manon entra à l’école maternelle tandis que je commençais mon CP. Quelques jours après la rentrée, Lucile fut convoquée par la directrice de l’école qui la sermonna : il était tout à fait nuisible pour les enfants d’anticiper le programme scolaire. Lucile découvrit ainsi que je savais lire et écrire ; il fut décidé de me laisser sauter une classe.
Ce jour-là peut-être, et pour longtemps, naquit en Lucile l’idée que, quoi qu’il arrive, je tirerais mon épingle du jeu.
Au cœur des années soixante-dix, Yerres fut pour nous le commencement d’une vie nouvelle, dans mon souvenir entourée d’un halo étrange et lumineux. Lucile et Tibère peignirent le parquet du salon en blanc et les matelas posés à même le sol, qui faisaient office de canapés, furent teints en vert. Peu à peu, notre pavillon fut envahi d’un bordel joyeux et incalculable, à l’image de notre mode de vie, dont les rares interdictions relevaient davantage de la météo ou de l’humeur que du savoir-vivre. Nous pouvions poser nos coudes sur la table et lécher nos assiettes, dessiner sur les murs, aller et venir comme bon nous semblait, nous passions le plus clair de notre temps dehors, avec les autres enfants. Nous avions peur de Monsieur Z., le voisin d’en face, dont on racontait qu’il ne supportait pas le bruit et n’hésitait pas à sortir sa carabine, nous avions peur du chien jaune, qui venait de nulle part et rôdait devant les immeubles, la queue basse et l’air sournois, nous avions peur de l’exhibitionniste qui avait surgi d’un buisson, un soir d’hiver, alors que nous sortions du centre culturel. Notre territoire, pourtant, ne cessait de s’étendre.
Le soir, des amis et des amis d’amis venaient dîner, boire un verre, partager quelques joints. Une épaisse fumée envahissait le salon. Notre alimentation était essentiellement composée de coquillettes et de spaghettis, agrémentés ou non de sauce tomate, et nous roulions dans une vieille 403, également peinte en vert. Lucile se rendait tous les jours à Paris, Tibère se promenait nu dans la maison, volait des rôtis sous cellophane à la boutique Coop et, entre deux prises de vue, jouait les hommes au foyer.
Dans le quartier, le bruit commença à courir que notre maison était un repaire de hippies et de drogués, ce qui me fut répété à l’école, sans trouver dans mon esprit de véritable écho. Nous étions différents, nous ne ressemblions pas aux autres familles, le reste m’échappait, ne revêtait aucune signification. Tous les jeudis midi, j’étais invitée à déjeuner chez une petite fille de ma classe, dont la mère se vantait ensuite de m’offrir le seul bifteck que je mangeais de la semaine. Lorsque Lucile l’apprit, je cessai d’y aller.
Nous ne tardâmes pas à faire la connaissance des Ramaud, une famille de sept enfants élevés par leur mère, qui vivaient dans le pavillon d’à côté. Entre leur maison et la nôtre s’instaura un genre de libre circulation des biens (goûters, jeux, stylos, poupées) et des personnes, qui se prolongea pendant plusieurs années. Je rêvais d’avoir un soutien-gorge comme celui d’Estelle, l’aînée des filles, et, comme elle, de plaire aux garçons.
Nous nous regroupions plus ou moins par âge, et parfois tous ensemble pour de vastes jeux. Avec mes copines, je répétais à l’infini les chorégraphies de Claude François qui étaient le clou des spectacles gratuits que nous donnions sur la pelouse commune.
Sandra habitait dans l’un des immeubles de la cité. Malgré les rumeurs, ses parents l’autorisaient à venir chez nous, et même à y rester dormir. Elle fut ma première amie d’enfance. Le mercredi, comme d’autres enfants du quartier, Sandra allait au catéchisme. On pouvait y déguster du quatre-quarts et y boire du jus d’orange jusqu’à plus soif. Je réclamai d’y aller, Lucile refusa.
À notre manière, nous menions une vie régulière, les choses se répétaient et se ressemblaient, Lucile travaillait à Paris, Tibère s’occupait des courses et de la maison.
Un week-end sur deux, Gabriel venait nous chercher. Il garait sa BMW devant la maison, nous attendait dans la rue, nous étions les reines du monde.
Pour les petites vacances ou d’autres week-ends, nous allions parfois à Pierremont, où Liane et Georges s’étaient installés. Mes grands-parents avaient quitté Versailles, l’agence de Georges avait fait faillite, à l’exception de Tom, les frères et sœurs de Lucile étaient partis.
L’année de mes sept ans, Lucile m’emmena à Londres. J’ignore quel événement fut à l’origine de ce voyage, peut-être l’âge de raison que je venais d’atteindre. Aux puces de Portobello, Lucile dénicha parmi les fripes deux mini-jupes en tergal (une rose, une verte, les deux en forme de trapèze) qu’elle acheta pour moi. Je les ai portées jusqu’à ce qu’elles m’arrivent au milieu des fesses et elles furent, pendant des mois, les pièces maîtresses de ma garde-robe (leur succéda un pantalon en velours lisse Newman couleur pêche, récupéré de la fille d’une amie, dont je fus tout aussi fière).
Rien n’était grave, ni les morpions que Lucile et Tibère attrapèrent au cinéma de Brunoy (selon la version officielle) et qui s’installèrent pour quelque temps dans nos cheveux d’enfants (Manon en avait jusque dans les sourcils), ni les matins où nous arrivions en retard à l’école, ni celui où j’entrai dans ma classe la tête encore couverte de Marie-Rose, dont l’odeur de vinaigre était reconnaissable à cent mètres (Lucile n’avait pas eu le temps de me rincer les cheveux), ni la fin des rôtis et des poulets sous cellophane (Tibère s’était fait prendre à la boutique Coop), ni l’insistance de Julien, qui me demandait de caresser son sexe jusqu’à l’éjaculation, ce que j’acceptais de faire à l’unique condition d’envelopper ma main dans un gant de toilette.
Cette époque abrite ses zones d’ombre.
L’été, nous partions dans le camp naturiste de Montalivet où Lucile et Tibère louaient un bungalow au milieu des pins. Nous y retrouvions leurs amis, une communauté à géométrie variable qui nous précédait, nous accompagnait ou nous rejoignait, les uns passaient, les autres restaient, plantaient leur tente dans la forêt. Nous étions nus sur le sable, nus au supermarché, nus à la piscine, nus sur les sentiers couverts d’épines et mon amie Sandra, qui venait avec nous en vacances, fut priée de prouver de visu l’existence de son coup de soleil pour avoir le droit d’entrer sur la plage avec une culotte de maillot de bain.
Les photos de ces années, pour l’essentiel prises par Tibère, sont celles que je préfère. Elles racontent une époque. J’aime leurs couleurs, leur poésie, l’utopie qu’elles contiennent. Lucile en possédait quelques tirages. Après sa mort, j’en ai fait développer d’autres, retrouvés chez elle dans un carton sous forme de diapositives. Il y a celle de ma mère, au milieu de la foule, prise lors d’une manifestation dans le Larzac. Une autre où Lucile, vêtue d’un pantalon pattes d’éléphant en damier multicolore, tient Manon dans ses bras. Parmi ces photos, une série m’enchante et me bouleverse : Manon, dont la petite robe verte et blanche semble tout droit sortie d’une reconstitution Seventies, joue avec un tuyau d’arrosage, la peau cuivrée, les cuisses potelées, dans une succession de grimaces invraisemblables. Il y a celle encore où nous posons tous ensemble (une douzaine de personnes) nus comme des vers devant le bungalow de Montalivet, les petits devant et les grands derrière, parfaitement alignés, le menton levé et le sourire estival.
Sur certains de ces clichés, on retrouve Lisbeth, Justine, ou encore Violette, je crois que c’est une période où Lucile est moins seule, où elle se rapproche de ses frères et sœurs. Lucile sert parfois de modèle à Tibère, il me semble qu’elle n’a jamais été aussi belle.
Dans la lumière rasante d’une fin de journée, Tibère photographie Manon et Gaëtan (le fils d’une amie de Lucile), qui marchent de dos sur la plage. Ils se donnent la main, hâlés et culs nus, le sable leur colle à la peau. De ce cliché, Tibère tirera un poster dont des milliers d’exemplaires seront vendus dans tous les supermarchés de France.
Dans ma collection particulière figure également une photo de Manon et moi à Yerres, cartables sur le dos, alors que nous nous dirigeons vers l’école. Dans la rue des Grands-Godeaux, nous nous sommes retournées pour faire face à l’objectif, je porte un mini kilt invraisemblable, au retour des vacances nos cheveux sont presque blancs.
Ces images, et chacun de leurs détails (vêtements, coupes de cheveux, bijoux) font partie de ma mythologie personnelle. Si les époques se résument au lieu qui les contient, Yerres reste pour moi l’emblème d’un avant. Avant l’inquiétude. Avant la peur. Avant que Lucile déraille.
Avec le temps, voilà donc ce qui l’emporte, la mémoire a fait son tri.
Il y a quelques mois, un journaliste qui me soutient depuis longtemps et dont j’apprécie la délicatesse m’a contactée pour savoir si j’acceptais de participer à la série sur les lieux des écrivains qu’il préparait pour la radio. Avais-je un lieu phare ? Station balnéaire, maison de famille, cabane d’écriture perdue au milieu des bois, falaise battue par les flots ? J’ai aussitôt pensé à Yerres, a priori moins en accord avec sa grille d’été. Il a accepté. Yerres fut pour moi une forme d’âge d’or, cela m’appartient, cela d’ailleurs n’appartient qu’à moi. Je ne suis pas sûre que Lucile, ni Manon, l’évoqueraient de cette façon.
Nous y avons vécu quatre ans, deux années avec Tibère, puis deux années sans lui. Lucile l’a quitté je crois, ou bien ils se sont séparés. Tibère était pour elle l’homme du départ, de la transition. Il nous a laissé Julien, son fils, qui est resté vivre avec nous jusqu’à notre propre déménagement.
De la période qui suivit le départ de Tibère, je garde des souvenirs plus diffus. Les gens qui entourent Lucile ne sont plus tout à fait les mêmes, certains ont disparu, d’autres se sont ajoutés, d’autres se contentent de passer.
C’est à cette époque que Lucile rencontra Nébo, dont elle tomba éperdument amoureuse et qui resta, jusqu’à la fin de sa vie, son grand amour meurtri. Nébo était d’origine italienne, ses cheveux étaient d’un noir qui semblait inaltérable, et ses yeux, vert d’eau. Il était d’une beauté et d’un magnétisme qu’on ne pouvait ignorer. On disait de lui que c’était un homme à femmes, un homme qui ne s’attachait pas, c’est en tout cas le souvenir que j’en ai, cette réputation sulfureuse qui l’entourait et le rendait inaccessible. Pendant quelques mois, Nébo passa des soirées dans notre salon au parquet blanc, apparut par intermittence, avec ou sans ses amis, ne tenta d’établir aucun contact avec nous. J’écoutais les conversations des adultes, les noms qui y circulaient, Freud, Foucault, Wilhelm Reich, tentais de retenir des sigles que je ne comprenais pas.
Estelle Ramaud fit sa communion solennelle et reçut à cette occasion une montre et des soutiens-gorge de dentelle. Je fus frappée par une crise mystique et exigeai de faire la mienne sur-le-champ, ce à quoi il me fut répondu que, d’une part, je n’allais pas au catéchisme et, d’autre part, n’avais pas encore de poitrine.
Nous fûmes cambriolés une première fois, les bijoux de Lucile et le tourne-disque furent emportés.
Lucile décida de mettre un peu d’ordre dans le pavillon et que dorénavant nous rangerions nos chambres.
Lucile commença à travailler pour un fabricant de sacs à main en cuir de toutes les couleurs.
Nébo resta quelques mois auprès de Lucile, puis la quitta. Il laissa derrière lui une empreinte douloureuse et énigmatique, et Lucile tout entière à son chagrin.
Autour de nous le cercle se rétrécit, les matelas verts perdirent leur couleur, la peinture du parquet commença de s’écailler.
Lucile partait tôt le matin et rentrait tard le soir, nous traînions du côté des tirettes à un franc, nous jouions aux billes sur les allées de goudron rose, nous écoutions Dave et Ringo sur des mange-disques, nous coupions les cheveux des poupées. Entre la sortie de l’école et l’heure du retour de Lucile se déployait un temps où l’enfance était reine, un temps vagabond que suffisait à combler la dégustation d’un roudoudou, un temps qui filait entre nos doigts poisseux et semblait n’avoir aucune limite.
Certains soirs, sur le pont qui surplombait les voies, dans la lumière pâle des réverbères, rassemblés en comité d’accueil, nous guettions le train qui ramenait Lucile de Paris. Par-delà notre insouciance, sans doute commencions-nous à prendre conscience que quelque chose de lourd pesait sur elle, quelque chose qui était lié à la solitude et à la fatigue, quelque chose contre quoi nous ne pouvions rien.
Le dernier été que Julien passa avec nous, Lucile nous emmena dans l’Isère où elle avait loué une maison. Sur l’autoroute, les gendarmes arrêtèrent la 403 vert pomme. La voiture était trop vieille, ou pas en règle, il y avait un problème. Lucile parlementa, argumenta, cela nous parut compliqué. Et puis soudain Lucile se mit à pleurer, le visage caché dans ses mains. Les gendarmes nous laissèrent repartir.
À Blandin, dans cette maison immense perdue au milieu des terres agricoles, Lucile commença de peindre. Elle avait emporté avec elle sa boîte d’aquarelle, dont les couleurs – terre de Sienne, rouge vermillon, bleu cobalt – me fascinaient. Nous fîmes la connaissance de Marcel, un agriculteur du coin. Âgé d’une trentaine d’années, il vivait chez ses parents et n’avait pas d’enfants. Il nous adopta le temps d’un été, nous montra comment traire des vaches, nous transporta des journées entières sur son tracteur, nous fit découvrir l’obscurité des étables. Il fut notre héros.
À la fin du mois, nous rentrâmes à Yerres pour préparer nos cartons. Lucile avait décidé de quitter le pavillon et Julien devait repartir vivre avec sa mère. Nous laissâmes derrière nous les murs salis, la peinture écaillée du parquet, le jardin où s’emmêlaient les herbes sauvages.
Nous fîmes nos adieux à M me me Ramaud (la voisine) et à M Gilbault (la mère de mon amie Sandra), nous fîmes la promesse de nous donner des nouvelles, de nous rendre mutuellement visite, de ne pas nous perdre de vue.
Lucile laissa aux enfants du quartier le souvenir ému et admiratif que, des années plus tard, ils évoqueraient pour nous. Lucile était une maman plus jeune que les autres, portait des robes légères et des talons hauts, travaillait à Paris et marchait d’un pas de danseuse.
Lucile, lorsqu’elle parlait des autres mères ou s’adressait à elles (même lorsqu’elle a connu leurs prénoms et que ces femmes l’ont appelée par le
sien) disait « me me M Ramaud » ou « M Gilbault ». Il y avait dans ce Madame une forme de respect dû sans doute à la différence d’âge mais surtout, me semble-t-il, à l’idée que ces femmes étaient, plus qu’elle ne le serait jamais, des dames, ancrées dans l’existence et capables de s’y maintenir.