Rien ne s'oppose à la nuit
Chapitre 45
un avant-goût de paix. A vant que Lucile ne revienne une fois encore au délire, nous avons connu toutes les trois une période de douceur, une étrange parenthèse :
Quelques mois après ma sortie de l’hôpital, Manon, qui vivait chez Gabriel une situation de crise qui lui rendait la vie impossible, débarqua chez Lucile en milieu d’année scolaire. Lucile semblait aller mieux, s’accrochait à son travail, avait cessé de boire et recommençait un peu à parler.
L’année suivante, afin d’éviter de traverser chaque jour tout Paris (Gabriel avait déménagé à Neuilly où Manon était restée scolarisée), ma
sœur fut inscrite dans un collège du 15e arrondissement.
Avec Manon, Lucile dansa sur les Rita Mitsouko, prit des cours d’anglais dispensés par la Mairie de Paris, commenta les feuilletons stupides diffusés par la télévision.
Avec Manon, Lucile réapprit une forme de légèreté.
Je partageais alors un appartement avec une amie, à deux pas de chez Lucile et, après quelques mois d’incertitude, avais repris mes études. Peu à peu, j’apprenais à calmer ma vitesse, mon vertige, à accepter ma trop grande perméabilité, à apprivoiser cet appétit de vivre qui m’avait dévorée.
Lucile tentait de nous offrir à l’une et à l’autre un visage nouveau, se montrait attentive, prévenante, s’était remise à la cuisine, inventait de nouvelles recettes et, chaque semaine, me laissait, suspendu à sa fenêtre, un petit sac rempli des sucreries que j’aimais.
À la sortie de mes cours, pour un thé, un dîner impromptu ou un film au ciné-club, je passais rue des Entrepreneurs où je retrouvais ma mère et ma sœur, dont le lien, peu à peu, se tissait sur des contours nouveaux et recouvrait une forme visible. Nous échangions le récit de nos vies, celui de Lucile était toujours plus bref que les nôtres, circonspect. Le dimanche, nous allions au cinéma à Beaugrenelle ou au Kinopanorama, au printemps nous profitions des premiers rayons de soleil, allongées sur les pelouses du square Saint-Lambert ou assises sur les bancs du parc Georges Brassens. Été comme hiver, nous nous promenions pendant des heures.
Lucile a toujours aimé marcher dans Paris, explorer de nouveaux quartiers, s’arrêter pour boire un jus de fruits ou un chocolat chaud, repartir, marcher encore, se laisser porter et enivrer par la fatigue physique. Ensemble et séparément, marcher est sans doute l’activité que Manon et moi avons le plus partagée avec elle.
Ce fut une période plus douce, où pourtant le visage de Lucile s’éteignait ou se fermait d’un seul coup, où le découragement pouvait l’anéantir, au détour d’une journée de pluie, où Lucile soudain sortait de sa réserve et exprimait sa colère, parce qu’elle se sentait rejetée ou mal considérée. Nous savions combien la vie de Lucile était d’abord une affaire de posologie, combien tout cela était fragile. Mais Lucile était là, à sa manière : une présence précieuse et jamais intrusive. Ce fut un temps d’accalmie qui nous permit de reprendre des forces.
Mais une nouvelle fois, rattrapée par le ressac de sa douleur et de sa culpabilité, Lucile fit voler en éclats les prémices d’un après, les indices d’une reconstruction possible.