Rien ne s'oppose à la nuit

Delphine de Vigan · Chapitre 42 sur 60

Pages du PDF

Rien ne s'oppose à la nuit

Chapitre 42

 

Patrick avaient acheté quelques années plus tôt une grange qu’ils avaient L ’été, Liane et Georges partaient dans un petit village du Gard, à une vingtaine de kilomètres de La Grande-Motte. Georges et son neveu aménagée afin de pouvoir y accueillir le plus grand nombre. Faute de financement, le projet initial d’hôtel-restaurant avait été abandonné et Georges, dans une période difficile, avait dû revendre ses parts à son neveu, lequel était devenu l’unique propriétaire du lieu. La famille Poirier bénéficiait néanmoins d’une invitation collective, valable pour le mois d’août, au cours duquel nous avons cohabité plusieurs étés de suite avec la famille de Patrick. Au fil des semaines, oncles, tantes, frères, sœurs, cousins, cousines, neveux et nièces défilaient à Gallargues, auxquels s’ajoutait toujours quelque ami(e) fauché(e), affaibli(e), en voie de reconstruction, qui n’était pas parti(e) en vacances depuis un an, deux ans, quatre ans, passait par là et finalement prolongeait son séjour. L’effectif global pouvait atteindre trente-cinq personnes en comptant ceux qui dormaient dans les tentes.

L’organisation était précise et connue de tous : chaque jour, un couple de deux adultes – si possible de sexe opposé mais pas nécessairement unis par les liens du mariage ni par une activité sexuelle notoire –, aidé de deux enfants et/ou adolescents, prenait en charge l’activité domestique de la journée : courses, ménage, préparation du repas du soir, remise en état des lieux pour le lendemain. Le roulement des couples dits de service était prévu en début de séjour. En dehors de cette/ces journée(s) épuisante(s), le farniente était garanti.

Lors des étés qui suivirent le premier internement de Lucile, nous rejoignîmes Liane et Georges pour deux ou trois semaines dans la grande maison de Gallargues. Lucile n’avait pas assez d’argent pour partir ailleurs et il lui était sans doute impossible de passer des vacances en tête à tête avec nous. Elle savait combien nous aimions cette parenthèse communautaire, les retrouvailles avec nos cousins, ces tablées immenses où l’on peinait à compter les convives, dont le nombre ne cessait de changer.

 

Chaque matin, armée de glacières et de serviettes, la famille se réunissait d’abord sur la rive du Ponant (lac relié à la Méditerranée et appartenant à la commune de La Grande-Motte) avant de migrer pour moitié, quelques heures plus tard, vers la vraie plage du Grand Travers. Les femmes portaient des bikinis, étalaient sur leur peau bronzée des huiles solaires aux parfums de Monoï, discutaient en fumant des cigarettes, tandis que les enfants jouaient au bord de l’eau ou se disputaient pour monter dans le bateau. Georges possédait maintenant un hors-bord de catégorie moyenne, équipé d’un moteur soixante chevaux.

Vers onze heures, Liane descendait de sa 4L, radieuse, ôtait ses invraisemblables lunettes de soleil en plastique orange, enfilait un gilet de sauvetage et slalomait en monoski sous l’œil ébahi des estivants. Elle arborait chaque jour un maillot une pièce de couleur différente, choisi chaque année dans le catalogue des Trois Suisses, qui mettait en valeur sa poitrine généreuse et la finesse de sa taille. Liane en possédait toute une collection.

Tom, après des mois de conditionnement psychique et d’entraînement intensif, sous les encouragements hystériques de la famille, avait fini par sortir de l’eau. Au fil du temps, il avait appris à fendre les flots et à skier sur un seul ski et Georges l’entraînait maintenant pour le championnat de France des handicapés.

Coiffé d’un bandana qui lui valait le surnom de Pirate, la peau brûlée par le soleil, Georges passait l’essentiel de sa journée au volant de son hors-bord, interpellait les uns, taquinait les autres, exigeait qu’autour de lui les femmes évoluent seins nus. Au fil des étés, Georges était devenu la star du Ponant. Fort de cette aura et bien que n’ayant aucun diplôme, il avait décidé d’enseigner le ski nautique. Cette activité renforçait sa notoriété, lui permettait de rencontrer des gens et de financer l’essence pour les skieurs de la famille. Georges était drôle, patient, pédagogue, la liste d’attente ne cessait de croître. Le lac était son domaine, ici comme ailleurs, la figure de Georges était incontournable.

Pour ses petits-enfants, il inventait toutes sortes de canulars, dont le plus mémorable fut sans doute la cassette de rires. Dans le jardin de Gallargues, Georges recruta une dizaine de volontaires parmi la communauté du moment. Autour du micro, dans un crescendo savamment pensé, on hoqueta, pouffa, gloussa, l’hilarité enfla jusqu’à l’authentique fou rire collectif qui nous plia tous en deux. Une fois la cassette enregistrée, le jeu put commencer. Aux abords de La Grande-Motte, la R21 de Georges s’arrêtait au feu rouge, vitres grandes ouvertes. À l’intérieur, nous étions deux, trois ou quatre, d’humeur maussade, affichant sous la direction de Georges le même air buté. Alors Georges mettait la cassette en marche, le volume réglé au maximum. À l’intérieur, il nous fallait rester de marbre, pas un sourire, pas un sourcil plus haut que l’autre. Lugubres. L’air de rien, nous guettions les réactions des voitures voisines, vers lesquelles nous finissions par nous tourner, l’œil morne, tandis qu’à l’intérieur de notre voiture la cacophonie du rire redoublait d’intensité. Compte tenu de la chaleur, la plupart des gens circulaient vitres ouvertes. Une fois qu’ils avaient localisé cette joie bruyante, les voisins nous observaient, avançaient la tête, se regardaient entre eux avec un air perplexe, et finissaient généralement par se mettre à rire. Parfois l’un d’eux surgissait à la dernière minute, sous un concert de klaxons (entre-temps le feu était passé au vert), et nous demandait quelle était notre station de radio.

Le soir, de retour à la maison de Gallargues, Georges sonnait l’heure de l’apéritif et du rassemblement. On célébrait au brut de Listel les exploits nautiques de la journée, on commentait les départs et les arrivées à venir, on réorganisait la répartition des chambres, on devisait.

J’ai aimé aussi cette maison, le monde, le bruit, les heures écrasées de soleil, les promenades du soir dans les ruelles étroites de Gallargues, les fêtes et les bals des villages alentour.

Pourtant, malgré les fous rires, les disputes, les coups de gueule et les souvenirs explosifs (cette fois où Georges, devant trente personnes, mit à la porte manu militari un représentant de chez Le Petit, invité par je ne sais qui, qui avait eu le malheur de défendre le camembert pasteurisé), ces étés bruyants et communautaires ne nous firent jamais tout à fait oublier la présence-absence de Lucile, cette manière qui était la sienne de séjourner au beau milieu du tumulte, sans jamais prendre part à quoi que ce fût.

À l’agitation ambiante, Lucile opposait son mutisme anéanti.

Lorsque je songe à cette époque, me revient un souvenir dont le goût, encore aujourd’hui, m’est amer :

À Paris, seule dans son petit appartement, Lucile avait fini par s’acheter un poste de télévision. Tous les mercredis, elle regardait la série Dallas, qui connaissait alors son heure de gloire, n’en ratait aucun épisode et ne s’en cachait pas.

Lorsque nous étions réunis en famille, l’évocation de Dallas devant Lucile devint une plaisanterie récurrente, un gag à répétition. Car pour faire sourire Lucile – exactement comme on eût déclenché chez un animal un comportement conditionné par je ne sais quel réflexe pavlovien – il suffisait de lui chanter la chanson du générique. Et tout le monde, mes cousins, mes tantes, Georges lui-même, de reprendre en cœur : Dallas, ton univers impitoyable, glorifie la loi du plus fort, Dallas, et sous ton soleil implacable, tu ne redoutes que la mort.

Alors Lucile, qui avait lu Maurice Blanchot et Georges Bataille, Lucile dont le sourire était si rare, souriait de toutes ses dents, se marrait même, et me déchirait le cœur.

Dans une colère aveugle, je rêvais de les piétiner et de les transpercer de coups de poing, je les haïssais tous, car alors me venait à l’idée qu’ils étaient coupables de ce qu’elle était devenue, et qu’ils en riaient à gorge déployée.