Rien ne s'oppose à la nuit

Delphine de Vigan · Chapitre 51 sur 60

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Rien ne s'oppose à la nuit

Chapitre 51

 

horrifiée : « ma puce ». L orsque ma fille est née et qu’on m’a tendu son petit corps pour que je le prenne contre moi, j’ai prononcé à voix haute ces mots qui m’ont

« Ma puce », c’est ainsi que m’appelait Lucile, lorsque j’étais enfant, et bien plus tard encore, dans des moments de confidences ou d’apaisement. J’ignorais avant sa naissance si mon bébé serait une fille ou un garçon. Quel que soit le sexe, je ne m’étais pas posé une seconde la question de savoir de quel genre de petit nom stupide je l’affublerais, mon chat, mon lapin, mon cœur, ma biche, mon bibou, mon trésor, ma beauté, mon ange.

Mon bébé était une fille et mes premiers mots furent : « ma puce ».

À partir de l’âge de quatorze ans, ne pas ressembler à ma mère a constitué pour moi une préoccupation majeure, un objectif prioritaire. Je ne voulais en rien être semblable à Lucile, ni sur le plan physique, ni sur le plan psychologique, et recevais comme une insulte toute comparaison hâtive établie entre nous. De fait, la ressemblance que mon père soulignait parfois entre Lucile et moi (qu’il était bien le seul à voir, car c’est à lui, physiquement, que je ressemble le plus) n’était pas un compliment.

Pendant des années, j’avais eu honte de ma mère devant les autres, et j’avais eu honte d’avoir honte. Pendant des années, j’avais tenté de fabriquer mes propres gestes, ma propre démarche, de m’éloigner du spectre qu’elle représentait à mes yeux. Même maintenant qu’elle allait mieux, je ne voulais pas davantage lui être semblable, je voulais être l’inverse d’elle, refusais de suivre ses traces, j’évitais au contraire toute similitude et m’appliquais à emprunter les directions les plus opposées.

Alors pendant quelques mois, me reprenant sans cesse, je me suis efforcée d’appeler ma fille par toutes sortes de petits noms ridicules, et puis j’ai fini par capituler. J’appelais ma fille « ma puce », voilà tout, et, sans doute par contagion, son père aussi.

Lorsque ma fille eut quelques mois, je la confiai à ma mère. Je ne me souviens plus de quelle manière ni en quels termes je me suis posé cette question, ni même si je me la suis posée. Lucile aimait prendre ma fille dans ses bras, s’occuper d’elle, revendiquait son rôle de grand-mère. Petit à petit, elle est venue la garder à la maison quand nous sortions le soir, puis, plus tard, l’a accueillie chez elle.

Manon à ce moment-là me signifia sa désapprobation : si un jour elle avait un enfant, jamais elle ne pourrait le confier à Lucile. Je fus désemparée. J’entendis la souffrance de Manon, sa peur irrésolue, m’interrogeai sur mon choix : instinctif. (Quelques années plus tard, Manon a eu deux filles, que Lucile a souvent gardées.)

Lucile fut une grand-mère singulière, j’y reviendrai.