Rien ne s'oppose à la nuit
Chapitre 50
celle de l’ T elles que je les observe aujourd’hui, il me semble que les années quatre-vingt-dix ont vu jaillir la personne recommencée de Lucile, après , celle que certains de ses amis ont connue sans jamais savoir ce qu’elle avait traversé, celle qui a marqué nos vies d’adultes et qu’ont connue nos enfants.
J’ignore quel est le lien exact entre cette personne et celle qu’elle était avant. Je ne sais pas raccorder ces images à celles que j’ai gardées de l’enfance, au halo jauni dans lequel je les trouve, elles en sont résolument disjointes.
Mais peu importe. Lucile avait passé la quarantaine, elle était redevenue une belle femme, gironde, une femme dont le regard continuait d’impressionner, dont on devinait qu’elle avait été plus belle encore, ce n’était pas une question d’âge mais de faille, quiconque rencontrait Lucile pour la première fois percevait à la fois sa beauté et la trace indélébile d’une chute. Lucile avançait sur un fil, gracieuse, un rien provocatrice, sans filet.
Lucile avait des lubies, des phobies, des coups de gueule, des coups de cafard, aimait prononcer des bizarreries – auxquelles elle-même croyait plus ou moins – passer du coq à l’âne et de l’âne au coq, se mettait martel en tête, lançait des piques, frôlait les limites, jouait avec le feu. Lucile aimait naviguer à contre-courant, mettre les pieds dans le plat, se savait sous surveillance, défiait parfois notre regard, s’amusait à nous alarmer et revendiquait sa singularité.
Lucile n’aimait pas la foule, le nombre, le monde, les grandes tablées, fuyait les mondanités, se laissait apprivoiser en tête à tête, en petit comité, ou bien au cours d’une promenade, dans le mouvement de la marche. Lucile restait secrète sur ses sentiments, ne livrait jamais le plus intime, réservait à quelques-uns le fond de sa pensée. Elle était ce mélange étrange de timidité maladive et d’affirmation de soi.
Il nous fallut apprendre à lui faire confiance, ne plus avoir peur de la rechute. Il nous fallut apprendre à sourire de ses bravades, de ses toquades, de ses fantaisies, à entendre sa méfiance, à respecter ses élucubrations, sans la soupçonner aussitôt d’être sur la mauvaise pente ou d’avoir de nouveau basculé. Lucile apprenait à flirter avec ses propres limites, à mieux les connaître, à percevoir elle-même quand elle se laissait gagner par la tristesse ou envahir au contraire par une trop grande effervescence, et retourner voir le docteur G. chaque fois qu’elle se sentait en danger.
Au cours de ces années, Manon est partie de chez Lucile pour vivre ici ou là, en quête d’un itinéraire bien à elle, qui connaîtrait ses propres méandres.
J’ai commencé à travailler, j’ai rencontré le père de mes enfants, je me suis installée avec lui, je me suis construite à ses côtés, je l’ai aimé passionnément et j’ai été intensément heureuse.
Manon et moi sommes devenues adultes, fortes de l’amour de Lucile, fragiles d’avoir appris trop tôt que la vie pouvait basculer sans préavis, et que rien autour ne serait tout à fait stable.
Lucile à sa manière suivait nos trajectoires, nous recevait à dîner, nous rendait visite au cours de ses flâneries du week-end. Lucile n’a jamais été de ces mères envahissantes qui appellent tous les deux jours et qu’il faut tenir informées des moindres détails. Avec Manon comme avec moi, elle aimait boire des pots et se promener au hasard des rues, sans but précis.
Lorsque nous allions à Pierremont avec elle, pour un week-end, une fête de famille, ou quelques jours de vacances, Lucile semblait évoluer en territoire hostile. À Pierremont, Lucile se repliait, se montrait sous son jour le plus défensif, le plus agressif. Au sein de sa famille, elle redevenait cet être sur le qui-vive, à fleur de peau.
Lucile préférait voir ses frères et sœurs en tête à tête, chez eux ou chez elle, entretenait avec chacun une relation particulière, nourrie d’amour, de gratitude et de rancœurs. Lucile n’était pas facile, imposait son rythme et ses nombreuses susceptibilités.
Pendant quelques semaines, Lucile s’inquiéta pour Lisbeth qui, selon des sources amicales, préparait son suicide. Sa sœur aînée vivait depuis quelques années dans le Sud, ses enfants, puis ceux de son deuxième mari, avaient quitté la maison. À la veille de ses cinquante ans, Lisbeth avait déclaré qu’elle n’irait pas plus loin. Elle n’avait pas envie de vieillir. Dans les semaines qui avaient précédé son anniversaire, elle avait quitté son travail et réglé un certain nombre de formalités. Dans la famille, on savait que Lisbeth était déprimée, ses intentions avaient fini par filtrer, les coups de fil s’étaient multipliés. La veille de son anniversaire, deux amies de Lisbeth débarquèrent chez elle et s’y installèrent d’autorité. Le jour de ses cinquante ans, une fête surprise organisée par ses enfants lui tira des torrents de larmes. Ses amies passèrent quelques jours chez elle, Lisbeth renonça à son projet.
L’été suivant, Lucile partit quelques jours chez sa sœur, séjour qu’elle reproduisit ensuite presque tous les étés.
(Lors des conversations que j’aurais avec elle autour de ce livre, Lisbeth, qui n’est pas à une provocation près, et avec cet humour au douzième degré qu’elle manie à la perfection, me déclarerait à propos du suicide de Lucile : « Elle m’a coupé l’herbe sous le pied, elle m’a toujours coupé l’herbe sous le pied. »)
Dans son petit appartement, Lucile s’occupait à divers rangements et réorganisations, entreprenait des chantiers de peinture ou de plantations, bref, fourgonnait. Fourgonner est une expression très répandue dans ma famille, dont j’ignore l’origine, qui signifie : entamer plusieurs activités sans s’adonner à aucune, ou encore s’agiter pour pas grand-chose. Lucile fourgonnait, donc, et c’était une excellente nouvelle : elle avait suffisamment d’énergie pour se permettre d’en gaspiller.
Aux heures d’affluence il fallait voir Lucile entrer dans le métro, sa façon d’investir l’unique siège ou strapontin vacant, comme si celui-ci lui était dû sans autre forme de procès ou en vertu d’un statut de rescapée connue d’elle seule.
Il fallait voir Lucile marcher dans la rue, à la fois si énergique et si mal assurée, son corps penché en avant, son sac plaqué contre sa hanche, cette manière de fendre la foule, d’aller droit au but, ses airs de bulldozer.
Il fallait voir Lucile jouer du coude dans la queue serrée d’un cinéma ou d’une caisse de supermarché, et dissuader d’un regard quiconque envisageait de la doubler ou avait eu le malheur, perdu dans de douces pensées, d’empiéter de quelques centimètres sur ce qu’elle considérait comme son territoire.
Il fallait voir Lucile le visage orienté vers le soleil, allongée sur la pelouse d’un square ou assise sur un banc, le plaisir et l’apaisement qu’elle y trouvait.
Un samedi midi, je reçus un appel de ma mère qui venait de rejoindre une amie à République et de se rendre compte qu’elle avait laissé chez elle de l’eau à bouillir sur le gaz. Pouvais-je me précipiter dans sa cuisine toute affaire cessante ? Épuisée par une semaine harassée, j’entrai dans une rage terrible : « Mais tu me fais chier, je vais te dire, tu me gonfles, tu m’emmerdes, comme si j’avais que ça à foutre ! » (relaté in extenso dans mon journal). J’en éprouvai un certain soulagement, pris la clé que Lucile m’avait confiée, et partis éteindre le gaz.
Puisque Lucile tenait le choc, s’armait, résistait, il nous fut possible de nous disputer avec elle, de lui signifier nos désaccords, d’élever la voix. Non que nous l’ayons épargnée lorsqu’elle était dans le silence, mais nos révoltes, alors, étaient plus sourdes, étouffées (et probablement plus violentes).
Un autre jour, c’est Lucile qui entra dans une grande colère parce que j’avais cinq minutes de retard. À tous nos rendez-vous, se plaignait-elle, j’avais cinq ou dix minutes de retard. C’était vrai. C’était le rôle des mères d’attendre, de téléphoner, de s’inquiéter (j’ai longtemps cherché, consciemment ou non, à mettre Lucile à la place que j’imaginais être la sienne).
Quelques semaines plus tard, sur un banc du square Saint-Lambert, j’annonçai à Lucile que j’étais enceinte. Elle eut un sanglot bref, porta ses mains devant son visage pour cacher son émotion. Puis elle se tourna vers moi et me demanda : vous me le donnerez à garder ?