Rien ne s'oppose à la nuit

Delphine de Vigan · Chapitre 4 sur 60

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Rien ne s'oppose à la nuit

Chapitre 4

 

grésillait le signal de la porte d’entrée. Malgré le froid Lucile avait chaud. L ucile et Lisbeth guettaient par la fenêtre de la chambre rose des filles, le corps penché en avant, tendues sur la pointe des pieds dès que Elle étouffait même. À son retour de l’école Liane s’était demandé si sa fille n’avait pas de la fièvre, mais au moment de chercher le thermomètre le bébé s’était mis à pleurer. Quelques semaines plus tôt, une petite fille rose prénommée Violette était sortie du ventre de Liane, belle et ronde comme un baigneur, qui éclatait de rire quand on la chatouillait. Lucile d’abord avait été déçue : le bébé ressemblait à tous les autres. Mais les sourires de Violette, l’intérêt qu’elle portait à ses aînés (elle agitait les bras dès que l’un d’eux entrait dans la pièce), ses cheveux fins sur lesquels Lucile s’amusait à souffler pour qu’ils volettent au-dessus de sa tête, avaient eu raison de ses regrets. Certes, Violette n’était pas noire et ne lui serait pas exclusivement réservée, mais Liane, tout entière accaparée par le bébé, ne passait plus ces longs moments, assise dans la cuisine, le regard dans le vide. Violette réclamait bras, biberons et attention. Avec elle étaient revenues l’odeur sucrée du talc, et celle, plus acide, de la crème pour les fesses. Pourtant l’air de l’appartement restait chargé d’amertume, comme saturé. Georges rentrait le soir et parfois s’asseyait sans un mot, harassé, le visage figé.

Ni Lucile, ni aucun de ses frères et sœurs, n’avait vu ses parents pleurer.

Lucile souffla devant elle et observa la buée formée par son haleine. La cour était silencieuse. Lisbeth trépignait d’impatience. À côté d’elles, Justine jouait sur le lit avec une vieille poupée dont elle changeait la couche pour la dixième fois. Les garçons s’étaient repliés dans leur chambre, Barthélémy ayant ordonné une retraite expectative que Milo, air renfrogné et moue boudeuse, avait suivie à la lettre.

Il allait arriver. D’une minute à l’autre. On entendrait les pas dans l’escalier, le bruit de la clé dans la porte, et puis il serait là, dans le salon, il serait là pour toute la vie. À quoi ressemblait-il ? Avait-il des habits, des chaussures, ou bien marchait-il tout nu, enveloppé dans une robe de bure comme un mendiant ? Était-il sale ? Savait-il jouer à cache-cache, à chat glacé, faire le cochon pendu ?

N’y tenant, plus, Lisbeth sortit de la chambre pour glaner quelques nouvelles. Elle revint bredouille. Liane n’en savait pas davantage, il fallait attendre. Leur père était parti le chercher, ce n’était pas tout près, il y avait peut-être eu des embouteillages.

Il allait arriver. D’une minute à l’autre. Était-il grand, plus grand qu’Antonin, ou bien au contraire tout maigre et tout petit ? Aimait-il les épinards, le boudin blanc ? Portait-il des cicatrices sur le corps, sur le visage ? Aurait-il un sac, une valise, ou bien un baluchon accroché au bout d’un bâton, comme dans les contes d’Andersen ?

De lui, on savait peu de choses. Il s’appelait Jean-Marc, il avait sept ans, il avait été battu par sa mère, lui avait été enlevé. Il s’appelait Jean-Marc et il faudrait être gentil avec lui. C’était un enfant martyr. Le mot avait circulé dans la fratrie aux heures de la nuit, martyr comme Jésus-Christ, martyr comme Oliver Twist, martyr comme saint Étienne, saint Laurent et saint Paul. Désormais Jean-Marc allait vivre sous leur toit, dormirait dans le lit d’Antonin dont il porterait sans doute les vêtements, irait à la messe et à l’école, monterait dans la voiture pour partir en vacances, il serait leur frère. Quand ce mot vint à sa pensée, Lucile sentit, sous le coup de la colère, l’accélération de son cœur. À ce même moment, on sonna à la porte.

Les filles se précipitèrent au-devant de leur père. Lucile vit le visage de Georges, ses traits tendus, fatigués, la route avait dû être longue. L’espace d’une seconde, une seconde à peine, Lucile eut le sentiment que son père doutait. Et si Georges regrettait d’être allé chercher l’enfant ? Et si son père, qui leur annonçait depuis plusieurs semaines l’arrivée du garçon et insistait sur la nécessité de l’accueillir comme s’il était des leurs, ne voulait plus de lui ?

Jean-Marc se tenait derrière Georges, caché par le grand corps qu’il suivait d’un pas hésitant. Georges attrapa l’enfant et l’incita à se montrer. Lucile observa Jean-Marc, un rapide coup d’œil d’abord, de haut en bas et de bas en haut, puis elle chercha son regard. Le visage du garçon était pâle, d’une pâleur extrême, il avait des cheveux noirs, un pull trop court, élimé, il tremblait. Ses yeux s’étaient enfoncés dans le sol, son corps replié comme sous la menace d’une gifle. Une par une, Lisbeth, Lucile et Justine s’avancèrent pour l’embrasser. Barthélémy et Milo finirent par sortir de leur chambre, arborant tous deux le même air dubitatif, et toisèrent l’enfant. Milo ne put s’empêcher de lui sourire. Jean-Marc était de la même taille que lui. Son sac semblait presque vide, Milo pensa qu’il pourrait lui donner quelques affaires, par exemple les soldats de plomb qu’il avait en double ou le jeu de cartes dont il ne se servait plus. Milo eut envie de prendre Jean-Marc par la main et de l’entraîner derrière lui, mais lorsqu’il découvrit l’air hostile qu’affichait Barthélémy, il renonça.

Lucile, comme les autres, ne pouvait détacher son regard du garçon. Elle cherchait sur son visage les traces de coup, les plaies purulentes, les cicatrices à peine refermées. Jean-Marc n’avait pas l’air si martyr que ça. D’ailleurs il n’arborait ni plâtre, ni pansements, ni béquille, ne boitait pas, ne saignait pas du nez. Et s’il n’était qu’un imposteur ? Un voyou que l’on croisait dans les livres ou le long des chemins de campagne, la mine grise et maculée de terre, qui cherchait refuge dans les familles pour mieux les déposséder de leurs biens ? L’enfant finit par lever les yeux, son regard s’arrêta sur Lucile, comme stupéfait. Yeux noirs, agrandis, aussitôt ramenés vers le sol. Lucile remarqua alors ses ongles sales, les zones glabres et blanches que laissait entrevoir sa tonsure, les cernes noirs, comme creusés par les larmes. Elle se sentit envahie d’une grande tristesse, soudain partagée entre l’envie de chasser l’enfant et de le prendre dans ses bras.

Liane demanda à Jean-Marc s’il avait fait bon voyage, s’il était fatigué, s’il avait faim. Aucun son ne sortit de sa bouche, et il sembla avoir toutes les peines à hocher la tête dans un sens ou dans l’autre. Georges proposa à Lisbeth de lui faire visiter l’appartement. Lisbeth invita Jean-Marc à la suivre, elle commença par la chambre bleue des garçons, le reste des enfants s’engagea derrière eux, se poussant du coude, on entendit des rires, puis des chuchotements, Jean-Marc avait des chaussettes d’une drôle de couleur. Barthélémy resta en retrait. De loin, il observait le garçon et il n’y avait rien, rien en lui qui pût supporter la comparaison. Jean-Marc était petit, brun et sale et avec un peu de chance, il était muet. Comment son père avait-il pu croire qu’il pourrait remplacer Antonin par un plouc pareil, un plouc, oui, comme disait Georges lui-même qui fustigeait les ploucs du monde entier et venait, sans le savoir, d’en introduire un dans sa propre maison ? Barthélémy sentit enfler en lui une douleur brutale, comme s’il venait d’ingérer un corps étranger, un caillou recouvert de terre ou un bout de verre. Jamais il ne pourrait aimer Jean-Marc, ni même devenir son ami, ni même sortir dans la rue avec lui, encore moins jouer au parc ou sur la plage, jamais il ne pourrait lui confier un secret ni conclure aucun pacte avec lui. Et l’autre pourrait le regarder avec son air de chien battu et ses bras maigrichons, il ne céderait pas. Son frère était mort et son frère était irremplaçable.