Rien ne s'oppose à la nuit

Delphine de Vigan · Chapitre 32 sur 60

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Rien ne s'oppose à la nuit

Chapitre 32

 

souvenirs concernant Lucile. Personne ne se rappelait l’endroit où elle L ors des entretiens que j’ai menés, les années que nous avons passées à Bagneux sont celles à propos desquelles j’ai recueilli le moins de travaillait, quelles étaient ses occupations, ses fréquentations, ni la manière dont elle avait traversé ces années. Je crois que peu à peu Lucile s’est isolée de ses amis, de sa famille, qu’elle s’est s’éclipsée, afin de dissimuler ses propres errances ou tenter, comme les autres, de mener sa propre vie.

Au fond d’un carton que je trimballe de cave en cave, j’ai retrouvé le journal intime que j’ai commencé à l’âge de douze ans. Concernant cette époque et pour les dix années qui suivent, il est mon plus précieux matériau.

Au commencement de ces pages, d’une écriture hésitante, je parle de Lucile, de la distance qui se crée entre elle et moi, de ma peur grandissante de la trouver par terre le soir, en rentrant du collège. Lucile est en sursis et nous vivons Manon et moi dans la hantise de l’événement ou du détail qui la fera sombrer.

La période dite des suicides figurait parmi les thèmes de mon guide d’entretien (car bientôt Baptiste, le cousin germain de Lucile, qui vivait également à Clamart et qui est le père de l’enfant de Justine, se tirera, lui aussi, une balle dans la tête). Au-delà de mes propres souvenirs, je voulais revenir sur l’ampleur de la déflagration : savoir ce qui, autour de ces morts, s’était dit, murmuré, chuchoté – quelles hypothèses ou quelles certitudes, de quelle manière il avait été possible de survivre à ça.

Si l’on s’intéresse à la trajectoire de Lucile, à ce qui la conduit, dans les mois qui suivront, à sortir pour de bon du réel, rien de cela ne peut être ignoré.

La légende raconte que tous les trois, Niels, Milo et Baptiste, un soir qu’ils avaient un peu d’argent à flamber et dînaient dans un grand restaurant, ont fait la promesse de mettre fin à leurs jours. La légende parle d’un pacte, passé entre eux, dont Lucile connaissait l’existence, voire auquel, de manière tacite, elle s’était associée. Encore aujourd’hui, au cours des entretiens que j’ai menés, plusieurs personnes en ont évoqué l’hypothèse ou restent convaincues de l’existence de ce pacte. Quant au restaurant où il aurait eu lieu, certains évoquent Lasserre, d’autres le Pré Catelan. Justine, à qui j’ai posé la question, ne croit pas que ce pacte ait vraiment existé.

Parce qu’on me l’avait conseillé à plusieurs reprises, j’ai vu pour la première fois Mourir à trente ans. Le film de Romain Goupil raconte l’engagement politique au plus jeune âge, le combat, le désenchantement. Il s’agit de prendre en compte l’époque, de considérer de quelle manière elle interfère. Cela est vrai pour tous les trois. Au moment où ces suicides ont eu lieu, cette vision politique ou philosophique du passage à l’acte l’a parfois emporté sur le reste. Plus tard, d’aucuns se sont interrogés sur la manière dont ces désillusions étaient entrées en résonance, pour chacun d’eux, avec des failles infiniment plus intimes.

Tous ceux qui ont côtoyé Niels se rappellent à quel point l’idée du suicide était omniprésente dans son discours. Alain, qui était son cousin et l’un de ses meilleurs amis, m’a raconté quelques souvenirs qu’il avait de lui, la manière dont Niels avait évoqué devant lui sa relation avec Lucile, et m’a confié la photocopie du journal que ce dernier avait tenu sur un cahier d’écolier, durant les deux semaines qui ont précédé sa mort. J’espérais y trouver trace de ma mère, ce n’est pas le cas. Le texte procède par bribes, décousues, raturées, asphyxiées, il me semble qu’il n’y a plus de place pour personne.

À chacun des frères et sœurs de Lucile, j’ai demandé de me parler de Milo, disparu si jeune. Dans cette fratrie de neuf enfants, il est le troisième frère mort. J’ignore si ces douleurs s’additionnent ou se multiplient, mais je pense que, pour une même famille, cela commence à faire beaucoup.

Et Lisbeth de me répondre, avec l’humour provocateur qui est le sien :

— Oh, tu sais, on commençait à avoir l’habitude.

De Milo, on raconte qu’il était fragile, qu’il s’était beaucoup opposé à son père, qu’il avait été détruit par lui, n’avait jamais vraiment trouvé sa place, qu’il était le plus proche de Jean-Marc et avait donc été particulièrement affecté par sa mort, qu’il vivait de petits boulots, avait cru à la révolution, buvait beaucoup pour son âge, qu’il avait eu un gros chagrin d’amour, qu’il était né deux semaines après terme, qu’il était maladroit et faisait tout tomber, qu’il était le premier de la fratrie à avoir eu son bac. Et à Georges qui lui demandait sur un ton solennel ce qu’il allait en faire, Milo avait répondu, écrasant sa cigarette dans un sourire victorieux : partir en vacances, longtemps.

À Lucile, il avait offert les paroles d’une chanson de Mouloudji, recopiées de sa main, que tous les deux chantaient à l’époque et que nous chantions avec elle, dont je n’ai pas oublié l’air, ni le dernier couplet.

Autant de pavés par le monde

De grands et de petits pavés

Que de chagrins encavés

Dans ma pauvre âme vagabonde.

Je meurs je meurs de tout cela,

Je meurs je meurs de tout cela,

Et ma chanson s’arrête là.

Un samedi matin, Milo est parti de chez lui, a acheté un pistolet dans une boutique (alors qu’il n’avait pas de port d’armes), a pris un train de banlieue et s’est enfoncé dans une forêt, quelque part à l’Est, m’a-t-on dit. Personne ne se souvenait du nom de cet endroit (je l’ai retrouvé dans un texte écrit par Lucile, il s’agit du Fort de Chelles) que Milo avait choisi vraisemblablement parce qu’il ne signifiait rien pour sa famille et qu’aucun souvenir n’y était attaché. Quelques heures plus tard, un marcheur l’a vu de loin, étendu sur le sol. Il a pensé à un homme ivre, a poursuivi son chemin. Le lendemain, le marcheur l’a retrouvé dans la même position. Cette fois, il s’est approché. Milo avait ses papiers sur lui, Liane et Georges ont reçu l’appel de la gendarmerie. Ensuite, ils ont prévenu leurs enfants. Sauf Violette, qui venait tout juste de partir en vacances.

Comme je l’ai fait pour les autres, j’ai écouté pour les retranscrire les enregistrements des trois entretiens que j’ai menés auprès de Violette, chez elle ou chez moi, stockés sur mon ordinateur en format MP3. Au moment où elle évoque le suicide de Milo et ce détail – on ne juge pas utile de la prévenir parce qu’elle est en vacances dans la Drôme – Violette s’interrompt et s’éclipse quelques minutes. En son absence, on m’entend dire à voix haute : « C’est dingue, ça. » Quand Violette revient dans la pièce, je m’étonne auprès d’elle qu’on ne l’ait pas avertie. Cela ne semble pas la choquer. J’argumente : te prévenir pour partager le choc, l’effroi, pour que tu puisses aborder la douleur en même temps que les autres. Le fait est qu’elle n’apprend la nouvelle que huit jours plus tard, à son retour. Entre-temps, Barthélémy est allé reconnaître le corps avec son père à l’Institut médico-légal et Milo a été enterré à L., à côté d’Antonin et de Jean-Marc. Violette rentre de ses vacances juste à temps pour la messe qui a lieu à Pierremont. Celle-ci est suivie d’une collation à laquelle sont conviés les membres de ma famille, les amis, les voisins. Ce moment est dominé par la souffrance de Georges, un paquet de haine compacte, amère, jetée à la face de tous.

À l’écoute de l’enregistrement, j’entends combien l’évocation de cette journée est douloureuse pour Violette, combien il lui est pénible d’en parler. Sa voix s’altère davantage encore lorsqu’elle évoque les souvenirs qu’elle et les autres sœurs de Lucile ont retrouvés à Pierremont au moment de vider la maison. Liane, ma grand-mère, avait rassemblé pour chacun de ses fils disparus quelques objets fétiches. Pour Antonin, une minuscule valise en carton, un cahier d’écolier, une carte écrite avec application, à l’occasion de la fête des mères. Pour Jean-Marc, un cahier, une médaille de natation et une croix scout en bois sculpté. Pour Milo, réunis dans le sac en plastique transparent qui a probablement servi à les lui restituer, sa carte orange, un briquet, et l’agenda sur lequel il avait écrit ces mots, à la date exacte de son passage à l’acte…

— Sur lequel il avait écrit quoi ?

Cette fois Violette pleure. D’une voix étranglée, je m’entends lui proposer un mouchoir qu’elle accepte. S’ensuit un silence de quelques secondes pendant lequel nous ne pouvons articuler un mot ni l’une ni l’autre, et puis je relance d’une voix qui cherche sa propre détermination : « Sur lequel il avait écrit quoi ? » Je ne pleure pas. Je veux savoir. Je suis une sadique, voilà tout, un vampire avide de détails, je remue le couteau dans la chair et me repais du bruit humide des entrailles, je patouille avec délectation, splash, splash, j’enfonce au plus profond, voilà à quoi je pense à ce moment-là, et voilà à quoi je pense encore lorsque j’écoute le fichier.

Violette se mouche à grand bruit, puis finit par terminer sa phrase :

— Sur lequel il avait écrit : « Je vous demande pardon, je n’ai jamais voulu vivre. »

S’ensuit un nouveau silence de deux ou trois minutes, d’un poids infini, et puis soudain nous éclatons de rire. Pliées, écroulées, mortes de rire. Entre deux hoquets, je murmure : la torture…

Violette rit de plus belle et m’avoue qu’elle est venue à reculons (c’est la deuxième fois que nous nous voyons), elle n’en avait aucune envie, mais vraiment aucune, elle s’est même demandé pourquoi j’y vais et puis elle a pensé qu’il le fallait. C’était important.

Violette me demande si je me rends compte des effets que provoque ma démarche, car maintenant les frères et sœurs de Lucile en parlent entre eux, ils se racontent ce qui ne se raconte plus depuis longtemps, ce que chacun connaît de l’histoire des morts et des vivants. Et Violette prononce ces mots qui me font sourire : tu sais, ça fait bouger le système.

Plus tard dans la conversation que j’écoute encore, pour en saisir le moindre souffle, ne rien perdre du cadeau qu’elle m’a fait, comme les autres, en acceptant de se prêter au jeu, Violette me dit qu’elle a hâte de lire le livre. Cela la touchera, pense-t-elle, de lire ma Lucile. Elle précise :

— Parce que je crois malgré tout qu’elle vous a permis d’entrer dans la vie de plain-pied. Il y a des photos de Lucile d’une douceur, tu sais, dans cette famille, que je ne connais que d’elle.

Alors je tente d’expliquer ce que je voudrais parvenir à écrire. Au moment où je mène ces entretiens, plusieurs semaines avant de commencer, je n’ai aucune idée de ce qui m’attend. Car c’est exactement ça : je voudrais rendre compte du tumulte, mais aussi de la douceur. Ma voix s’altère, cette fois c’est moi qui faiblis.

Soudain, mon ordinateur qui est resté en veille nous annonce d’une voix féminine et solennelle (comme à peu près trois fois par jour) :

— LA BASE VIRALE VPS A ÉTÉ MISE À JOUR.

Violette me regarde, malicieuse, et me demande :

— T’es contente ?