Rien ne s'oppose à la nuit
Chapitre 19
Liane était tombée enceinte. La nouvelle avait d’abord provoqué une A près sept années sans grossesse, alors qu’elle avait renoncé depuis longtemps à faire mine de suivre la méthode de contraception Ogino, agitation étrange, teintée d’inquiétude. On avait perdu l’habitude. Mais Liane était restée sereine, son corps s’était arrondi, sa peau s’était tendue, elle n’avait pas attendu pour aller chercher au grenier le lit à barreaux, les langes, les boîtes à musique et les vêtements rangés depuis longtemps. Elle avait recommencé à dormir l’après-midi, profitant de ces quelques heures de silence qui n’appartenaient qu’à elle, maintenant que Violette était entrée à l’école. Les mains sur son ventre, dans la chaleur épaisse de l’édredon, Liane s’était réjouie. Les aînés vivaient leur vie, commençaient à flirter, étaient invités à des rallyes et des surprises-parties. Ils ne tarderaient pas à partir. Les petits n’étaient plus si petits, et même Violette, son amour de petite fille, avait appris à lire et à écrire. Liane aurait bientôt quarante-trois ans. Elle avait donné naissance à sept enfants, sans compter Jean-Marc, et ne connaissait pas de sensation plus pleine, plus intense que de sentir un petit être bouger dans son ventre, puis de le tenir contre elle, cherchant son sein avec avidité.
Liane avait vécu cette grossesse comme aucune autre auparavant. Elle avait profité de la lenteur à laquelle l’obligeait son état et regardé ses seins grossir. Elle n’avait pas été malade, ni fatiguée, rien ne lui avait semblé plus facile, plus évident. Aucun souci n’était venu entacher ces quelques mois de douceur, les enfants l’avaient aidée et Georges était d’excellente humeur. Bien sûr, il rentrait tard le soir, partait parfois en voyage, entretenait avec certaines femmes des relations particulières. Devait-elle s’en plaindre ? Il voyait des femmes en tête à tête, leur prodiguait des conseils, leur présentait des gens, leur faisait découvrir Paris. Parfois même invitait-il ces femmes à dîner. Elles étaient jeunes et le regardaient avec admiration.
Dès le début, Liane avait compris une chose : si elle commençait à imaginer, une seconde, une toute petite seconde, à quelles caresses Georges pouvait s’adonner avec d’autres femmes, si elle se laissait aller à une image, une seule, elle était morte. Elle avait de la chance, une très grande chance. Elle aimait son mari et son mari l’aimait. Elle devait s’en réjouir et ne rien laisser ternir sa joie. Georges voulait les femmes, toutes les femmes, il n’en restait pas moins son époux, son chéri, car ainsi l’appelait-elle, y compris quand elle parlait de lui à quelqu’un d’autre. La vie à Versailles était infiniment plus douce que celle qu’ils avaient connue rue de Maubeuge. Elle disposait maintenant d’une aide à domicile, d’une machine à laver à essorage automatique et d’un robot mixeur venu des États-Unis, elle en avait fini avec les comptes d’apothicaire et les lignes de dépenses serrées les unes derrière les autres, sans rien de l’autre côté pour garantir l’équilibre. Un nouvel enfant ne lui faisait pas peur. Liane, malgré ses nombreuses grossesses, avait gardé sa taille fine et sa silhouette sportive. Lorsqu’elle sortait le soir avec Georges, elle se maquillait un peu, fumait quelques cigarettes menthol, passait sa main dans ses cheveux, riait aux éclats.
Elle croyait que son corps n’était plus fertile et voilà qu’elle était de nouveau enceinte : elle était la plus heureuse des femmes. Justine, Milo et Jean-Marc trépignaient d’impatience. Violette, un peu inquiète de perdre sa place, se serrait contre sa mère.
Cet enfant serait le dernier, inattendu, inespéré : un cadeau de Dieu.
Lorsque l’été arriva, Liane et Georges envoyèrent leur tribu dans la maison de Pierremont, sous la responsabilité des aînés. Lisbeth avait dix-huit ans, Barthélémy dix-sept, Lucile seize. Liane resta à Versailles avec son gros ventre, dans l’attente de la naissance. Au mois d’août, ils partiraient tous ensemble en Espagne, à Alicante, où Georges, cette année encore, avait loué un grand appartement.
Au début de juillet, une fin d’après-midi, Liane perdit les eaux, appela Georges à l’agence et, accompagnée d’une voisine, partit en hâte pour la clinique parisienne dans laquelle elle était inscrite. Elle y accoucha en moins de deux heures d’un magnifique petit garçon aux cheveux presque blancs. Georges arriva peu après la bataille.
À Pierremont, on apprit la nouvelle le soir même par téléphone. Tom était né ! Lisbeth et Lucile achetèrent du cidre pour fêter l’événement et invitèrent quelques amis à poursuivre la soirée. Selon Georges, le bébé était magnifique, et plus costaud encore que tous les autres ! Les aînés levèrent leur verre et trinquèrent à l’arrivée de Tom. Quelqu’un avait apporté une guitare, les cigarettes ne manquaient pas, la soirée se poursuivit tard dans la nuit.
Au petit matin, Milo, Justine et Violette (alors respectivement âgés de douze, dix et huit ans) profitèrent de la torpeur du lendemain de fête pour rejoindre leurs propres copains et partir en expédition, après avoir pioché dans le réfrigérateur de quoi pique-niquer. Ils prirent le chemin de la rivière et décidèrent d’aller jusqu’au barrage. Une fois sur place, ils montèrent sur la passerelle afin d’observer la situation. On ne sut jamais si Violette était passée dessus ou dessous la rambarde. De deux mètres cinquante de haut, elle tomba la tête la première sur la dalle de béton. Il se passa plusieurs secondes avant que les autres enfants se rendent compte qu’elle n’était plus là. Violette gisait dans vingt centimètres d’eau, face contre la dalle. Lorsque Neneuil, le plus âgé de la bande, s’en aperçut, il la rejoignit en quelques sauts et eut le réflexe de la retourner.
Lucile avait été réveillée par les hurlements. Elle qui mettait tant de temps à se lever avait bondi du lit, la gorge serrée comme si une main l’étranglait. Elle enfila un pantalon et courut derrière les enfants jusqu’au barrage. Lorsqu’elle découvrit Violette étendue sur le sol, elle faillit vomir de terreur. Elle s’approcha, ses jambes tremblaient, ses mains aussi, elle crut un instant qu’elle allait s’évanouir. Violette était livide, les yeux à peine ouverts. Lucile eut envie de prendre sa sœur dans ses bras mais elle se rappela ce qu’elle avait appris : il ne fallait pas bouger quelqu’un d’accidenté. Lisbeth avait appelé les secours, ils n’allaient pas tarder. Lucile prit la main de Violette, chercha des mots pour la rassurer, mais aucun mot ne lui venait à l’esprit, seulement des cris, des hurlements sourds, qui se heurtaient les uns aux autres sans qu’un seul son pût sortir de sa bouche. Dans l’ambulance, Lucile se tint à côté de sa sœur, le ventre tordu par l’angoisse, hypnotisée par le sang qui s’écoulait des oreilles de Violette et imprégnait maintenant son pyjama en éponge, une tache rouge d’abord, puis le pyjama tout entier. Violette délirait.
Il fallut appeler Georges à l’agence. Lisbeth affronta les questions de son père et sa voix blanche, anéantie. Violette avait été prise en charge par l’équipe médicale, elle était consciente, elle avait mal, oui, très mal, ils n’avaient rien dit, non. Rien.
Alors que Georges était encore sur la route entre Paris et Joigny, Liane vit arriver à son chevet le médecin qui l’avait accouchée. Il prit quelques précautions oratoires et lui annonça qu’elle allait devoir être très courageuse. L’enfant qu’elle venait de mettre au monde n’était pas un enfant comme les autres. Tom était atteint du syndrome de Down, une maladie qu’on commençait à mieux connaître et que l’on appelait désormais trisomie 21. Et comme Liane ne réagissait pas, le médecin ajouta en prenant soin de détacher chaque syllabe :
— Votre fils est mongolien, madame Poirier.
Le médecin conseilla à Liane de confier le bébé à l’Assistance publique. Un enfant comme celui-là, qui plus est au sein d’une famille nombreuse, ne présageait que catastrophes. Son développement intellectuel serait extrêmement limité et les structures d’accueil manquaient. Tom serait un souci permanent. Autant dire la vérité : toute leur vie, ils le traîneraient comme un boulet. Liane, abasourdie, répondit qu’elle en parlerait à son mari. Elle regarda Tom dans le berceau qui était à côté d’elle, ses minuscules poings serrés, le duvet blond sur son crâne, sa bouche incroyablement fine et dessinée. Le bébé cherchait son pouce et émettait un bruit de succion. Il lui sembla surtout qu’il était comme tous les autres : incapable de survivre seul.
Les jours qui suivirent furent marqués par une grande confusion. Violette, victime d’une fracture du crâne, avait échappé de peu au pire mais devait rester trois semaines à l’hôpital. Liane, coincée à la clinique, dut attendre une dizaine de jours pour aller voir sa fille.
Georges fit la navette entre Paris, l’hôpital de Joigny et la maison de Pierremont.
Au début d’août, toute la famille partit pour Alicante, à l’exception de Violette dont la convalescence nécessitait qu’elle demeurât plusieurs heures par jour allongée et dont l’état était incompatible avec la chaleur. Elle fut confiée à la sœur de Georges et passa la fin de l’été avec ses cousins.
En septembre, quand toute la famille fut de retour à Paris, Georges prit Tom sous le bras et fit le tour des hôpitaux. Son fils ne resterait pas handicapé. Georges multiplia les tests, les examens complémentaires, les avis et les contre-avis, se procura tout ce que la recherche avait écrit sur le sujet dans les vingt dernières années, assista à des conférences et rencontra toutes sortes de gourous. Il allait trouver une solution, dût-il traverser les océans. Ce ne fut pas utile. Le chromosome supplémentaire sur la vingt et unième paire chromosomique avait été découvert en France, deux ans plus tôt, par le professeur Lejeune, qui avait établi, pour la première fois au monde, le lien entre l’état de déficience mentale et l’aberration chromosomique, et lui avait donné le nom de « trisomie 21 ». Georges, après des semaines de démarches, d’audaces et de courriers scandalisés, finit par rencontrer le professeur Lejeune. Si Tom avait un chromosome en trop, il suffisait de le lui enlever. Le médecin l’accueillit dans son bureau et passa plus d’une heure avec lui. Il n’était pas envisageable de détruire le chromosome supplémentaire, mais il serait peut-être un jour possible de le neutraliser. La trisomie 21 devait être considérée comme une maladie et non comme un handicap. Dans un futur lointain, la médecine serait peut-être en mesure de guérir ou d’atténuer la déficience intellectuelle. Mais pas maintenant.
Georges repartit dans un état de grande tristesse. Il prit une décision qui allait modifier de manière sensible le cours de sa vie : il consacrerait à cet enfant toute son énergie et développerait au maximum ses capacités.
Pas une seconde, ni pour Georges, ni pour Liane, il ne fut question de mettre Tom en institution.