Rien ne s'oppose à la nuit
Chapitre 40
ralenties par l’âge, à relire des courriers administratifs, des rapports de J ’ignore au fond quel est le sens de cette recherche, ce qui restera de ces heures passées à fouiller dans les cartons, à écouter des cassettes police ou médico-psychologiques, des textes saturés de douleur, à confronter des sources, des discours, des photographies.
J’ignore à quoi c’est dû.
Mais plus j’avance, plus j’ai l’intime conviction que je devais le faire, non pas pour réhabiliter, honorer, prouver, rétablir, révéler ou réparer quoi que ce fût, seulement pour m’approcher. À la fois pour moi-même et pour mes enfants – sur lesquels pèse, malgré moi, l’écho des peurs et des regrets – je voulais revenir à l’origine des choses.
Et que de cette quête, aussi vaine fût-elle, il reste une trace.
J’écris ce livre parce que j’ai la force aujourd’hui de m’arrêter sur ce qui me traverse et parfois m’envahit, parce que je veux savoir ce que je transmets, parce que je veux cesser d’avoir peur qu’il nous arrive quelque chose comme si nous vivions sous l’emprise d’une malédiction, pouvoir profiter de ma chance, de mon énergie, de ma joie, sans penser que quelque chose de terrible va nous anéantir et que la douleur, toujours, nous attendra dans l’ombre.
Aujourd’hui mes enfants grandissent et même s’il est d’une grande banalité de dire à quel point cela m’émerveille et me bouleverse, je le dis et je l’écris, mes enfants sont des êtres à part entière dont la personnalité m’impressionne et me réjouit, aujourd’hui j’aime un homme dont la trajectoire a étrangement percuté la mienne (ou plutôt l’inverse), à la fois si semblable et si différent de moi, dont l’amour inattendu, dans le même temps me comble, me renverse et me renforce, aujourd’hui il est dix heures quarante-quatre et je suis face à mon vieux PC que je maudis pour sa lenteur mais que j’adore pour sa mémoire, aujourd’hui je sais combien tout cela est fragile et que c’est maintenant, avec cette force retrouvée, qu’il faut écrire et aller au bout.
Il sera toujours temps de pleurer.
Approcher Lucile, avec toutes les précautions du monde ou à bras raccourcis, c’est aussi approcher les autres, les vivants, au risque d’ailleurs de m’en écarter. À ma sœur, j’ai demandé comme aux autres de me parler de Lucile, de me prêter ses souvenirs.
Manon m’a raconté ce matin de janvier, et puis l’impossibilité dans laquelle elle avait été pendant plusieurs mois de s’abandonner au sommeil en présence de Lucile, ses nuits de petite fille hantées par la peur de voir sa mère surgir dans sa chambre pour terminer ce qu’elle avait commencé. Cela m’a bouleversée.
Manon m’a raconté, de son point de vue, les années qui ont suivi, les spectatrices muettes que nous sommes devenues, incapables de mettre fin à la douleur de Lucile.
Manon m’a raconté beaucoup d’autres choses qui nourrissent ce livre et que j’espère ne pas trahir.
Manon m’a fait promettre de détruire l’enregistrement de la longue conversation que nous avions eue (ce que j’ai fait), elle m’a envoyé dans les jours qui ont suivi deux textes qu’elle avait écrits, l’un après notre rencontre, l’autre au moment de la mort de Lucile.
Venant de Manon qui est si secrète, c’était un cadeau magnifique.
De cette période qui suit l’internement de Lucile il ne reste finalement que peu de traces. Le rapport de police est sordide et relativement imprécis. Le rapport de l’enquête sociale que Gabriel m’a restitué, adressé au tribunal de grande instance de Paris un an après l’hospitalisation de Lucile, fait état des différents entretiens qui ont conduit à une recommandation en faveur de Gabriel. Il décrit dans les grandes lignes les personnalités telles qu’elles sont apparues aux psychiatres, confronte les points de vue de mes parents qui réclament tous deux le droit de garde. Les inquiétudes de Lucile concernant la violence de son ex-mari ou le climat d’enfermement dans lequel elle craint que nous vivions sont signalées, ainsi que les doutes de Gabriel sur la capacité de son ex-femme à assumer la garde et la manière dont nous avons été, jusque-là, livrées à nous-mêmes. À la question de savoir si nous préférons vivre avec notre mère ou notre père, nous nous sommes, l’une et l’autre, gardées de répondre. Les psychiatres soulignent notre volonté de nous tenir à l’écart du conflit parental. En ce qui me concerne, le test de personnalité révèle une forte quête d’indépendance.
Les mots de Lucile sur les mois qui suivent son hospitalisation sont empreints de culpabilité et d’une tristesse infinie.
À propos des week-ends où nous recommençons à venir chez elle, elle écrit :
L’organisation de ces deux jours me soucie toute la quinzaine. Les retrouvailles à la gare Montparnasse, le train qui a souvent du retard, ce qu’on va manger et surtout ce qu’on va faire, se dire. Avec elles aussi, j’ai la chique coupée. Je ne sais plus comment leur parler. Je suis tombée de mon piédestal de mère. Même vis-à-vis d’elles je n’existe plus, pourtant les voir est mon seul profond plaisir-douleur dans cette vie. Désespoir de ces jours écoulés les uns après les autres, sans fil conducteur ou coupé en morceaux.
(…)
J’éprouve encore des sentiments pour mes enfants, mais je ne peux pas l’exprimer. Je n’exprime plus rien. Je suis devenue laide, je m’en fous, rien ne m’intéresse sinon d’arriver enfin à l’heure de dormir avec les médicaments. Le réveil est horrible. Le moment où je passe de l’inconscient au conscient est un déchirement. Se forcer à prendre une douche, trouver des oripeaux acceptables.
À propos du docteur D., l’analyste qu’elle verra deux fois par semaine pendant des années, Lucile écrit :
C’est la première personne au monde à qui je fais confiance. C’est énorme. Je lui dois beaucoup de reconnaissance. Je lui crie à mots feutrés mon désarroi. Je ne lui tais pas mes idées de suicide et au fil des mois des choses émergent qui seront réglées pour toujours. Ma situation avec mon père, ma mère et chacun de mes frères et sœurs. Qui s’en trouve bien, qui en profite. Ma personne éclatée dans cette terrible fratrie. Les nouvelles relations à construire, notamment avec mes filles.
Dans les affaires de Lucile, nous avons retrouvé aussi quelques papiers qui concernaient l’enquête sociale et la prise en charge financière de celle-ci. Le 2 décembre 1981, Lucile reçoit un courrier du cabinet d’avocat qui suit son dossier. Je le reproduis ici pour le post-scriptum qui le clôt : une incongruité au cœur même de la machine judiciaire, qui résume Lucile peut-être mieux qu’un livre tout entier.
Chère Madame,
Suite à l’audience sur l’opposition à taxe et pour éviter que vous ayez à régler les frais de l’expertise, il me paraît nécessaire de vous faire demander l’aide judiciaire, ce qui amènera, bien entendu, le renvoi de l’audience sur le fond.
PS : Maître J. vous remercie de la délicate pensée et du dessin dont il a beaucoup apprécié le choix des coloris.
Les photos de l’époque montrent ce que nous partageons avec d’autres (les cheveux courts, les pantalons serrés, les pulls Benetton et les écharpes de coton), et ce que nous ne pouvons partager : le regard vide de Lucile, ses épaules voûtées, sa bouche qui ne se ferme jamais tout à fait.
Je ne peux ignorer combien le livre que je suis en train d’écrire me perturbe. L’agitation de mon sommeil en est la preuve tangible.
Au lendemain d’une nuit déchirée par le hurlement strident qui me réveille moi-même (cela ne m’était pas arrivé depuis des années), j’essaie de convaincre l’homme que j’aime de ne pas s’inquiéter. Je rêvais qu’on m’enfermait.
Pourtant, je continue d’envoyer aux uns et aux autres des e-mails aussi urgents qu’impromptus, je réclame des noms, des dates, des précisions, bref j’emmerde le monde.