Rien ne s'oppose à la nuit

Delphine de Vigan · Chapitre 41 sur 60

Pages du PDF

Rien ne s'oppose à la nuit

Chapitre 41

 

jour davantage, stationnait au milieu du plateau, n’entendait pas qu’on lui L ucile s’était retirée, loin de nous, loin de tout. Elle n’était plus qu’une figurante dans un film dont le scénario semblait lui échapper chaque demandait de revenir au centre, ou au contraire de s’écarter, ne captait plus la lumière, s’en moquait, cherchait un endroit où elle pourrait passer totalement inaperçue et somnoler les yeux ouverts, sans pour autant être considérée comme absente ni démissionnaire.

François Mitterrand n’y pouvait rien.

Au cours de l’année 1982, Lucile, qui n’avait toujours pas retrouvé de travail, ouvrit avec une amie de Justine une invraisemblable boutique de brocante rue Francis-de-Pressensé, à quelques pas du cinéma L’Entrepôt. Dans un local de petite taille sans caractéristique particulière, elles rassemblèrent des bibelots, des lampes, des boîtes, des carafes, divers objets et quelques produits cosmétiques, disposés côte à côte et que rien ne reliait entre eux. Chacun avait donné ce qu’il avait, on avait vidé les placards, les caves et les greniers pour constituer un minimum de stock. La boutique presque vide était ouverte tous les jours sauf le dimanche. Lucile et Noémie s’y succédaient dans un roulement régulier, que venait rarement perturber la visite d’un client. Parfois un passant, mû par une aventurière curiosité, poussait la porte de cette ineffable Pochette Surprise. Non loin de là, Justine avait inauguré quelques mois plus tôt le Bateau de Plaisance, un bar restaurant dont le plat du jour, confectionné par Justine elle-même, ne tarda pas à faire fureur. Lucile s’ennuyait ferme au fond de sa boutique, recevait la visite des pochtrons du quartier, continuait de mener son existence ralentie, incertaine, que croisait la nôtre deux fois par mois.

Le temps d’un week-end, Lucile remplissait le réfrigérateur des produits que nous aimions, nous donnait un peu d’argent pour aller au cinéma ou acheter une gaufre. Lucile nous regardait vivre, parler et rire avec nos amies, Lucile écoutait d’une oreille distraite nos histoires sans importance, Lucile nous entendait téléphoner, prendre des rendez-vous, organiser des sorties, Lucile nous regardait terminer nos exercices de maths, nos devoirs de français, ne nous demandait rien, n’exigeait rien de nous, Lucile ne nous jugeait pas, s’abstenait de commentaire sur nos lubies enfantines ou adolescentes, nous observait à distance.

Nous étions des êtres vivants, elle pouvait le sentir, la vie en nous avait résisté.

Le temps d’un week-end, l’ensemble de sa personne était mobilisé pour être à la hauteur.

Parfois une lumière dans son regard, un trouble éphémère de son visage, un sourire, nous rappelaient quelle femme elle avait été.

À Noël, à Pâques, pour le pont de l’Ascension, celui de la Pentecôte ou de la Toussaint, nous continuions d’aller à Pierremont, où notre famille se retrouvait généralement en grand comité, oncles, tantes, frères, sœurs, cousins et cousines, auxquels s’ajoutaient toujours quelque ami(e) un peu pâlichon(ne), dépressif(ve) ou carencé(e) en globules rouges.

Liane et Georges n’ont jamais perdu le goût des grandes tablées. Quand il y en avait pour quinze, il y en avait pour vingt.

Nous prenions avec Lucile le train jusqu’à la gare de Laroche-Migennes, où Liane venait nous chercher dans l’une de ces vieilles 4L qu’elle userait, comme les précédentes, jusqu’à la corde. Je montais à l’avant, Lucile avait peur en voiture. Il était prudent de lever les jambes : le plancher était ouvert et la route défilait sous mes pieds.

Dans la salle de bains bleue de Pierremont, j’observais Liane et l’immuable rituel de la sortie de sa douche, sa friction au gant de crin, la crème Nivea dont elle s’enduisait le corps en couche épaisse, le premier soutien-gorge, le deuxième soutien-gorge, la première culotte, la deuxième culotte, la gaine, le body, la combinette, la combinaison qu’elle enfilait ensuite (je n’exagère pas), il fait un froid de canard ma reine chérie dans cette maison. Sur l’étagère, dans un gobelet en plastique, trônaient ses sept brosses à dents. Liane en possédait une pour chaque jour de la semaine : lundi bleu, mardi rouge, mercredi jaune, selon un roulement précis et parfaitement maîtrisé. Liane considérait que les brosses à dents avaient droit au repos. Six jours entre deux prestations, voilà qui autorisait une véritable récupération du poil et assurait à chacune la longévité qu’elle méritait (j’en profite pour mentionner, dans un autre registre mais qui me fascinait tout autant, le système de tendeurs à pince que Liane avait conçu et mettait en place sous le matelas de son lit, afin que le drap housse fût tendu à l’extrême. Les élastiques au coin des draps prévus à cet effet n’y suffisaient pas. Liane ne supportait pas les plis).

Dans la salle de bains de Pierremont, par un jeu de reflets entre l’armoire de toilette et l’immense miroir mural, on pouvait se voir de dos. J’y passais un certain temps, selon les âges, pour observer mes cheveux ou bien la forme de mes fesses.

Dans la salle de bains bleue de Pierremont, après une partie interminable de Trivial Pursuit, par petits groupes, nous procédions à nos ablutions du soir. Lucile était montée se coucher depuis longtemps, c’est avec Violette, Justine, ou Lisbeth que je partageais ces moments d’intimité. On échangeait les produits de toilette, on commentait les marques, on se piquait du-coton-du-shampoing-du-savon-des-cotons-tige-de-l’huile-

d’amande-douce-de-la-crème-hydratante-de-l’eau-de-rose-houlala-ça-sent-bon.

Dans la salle de bains de Pierremont, tout comme dans la cuisine jaune, on évoquait ses amours perdues, ses soupirants, ses prétendants, le temps qui passait (les chagrins aussi), la marche que l’on ferait peut-être le lendemain le long du canal, l’humeur de Georges qui devenait de plus en plus difficile, le nouveau modèle de pyjama de laine mis au point et tricoté par Liane, les anniversaires et les vacances à venir, les œufs frais qu’il faudrait aller chercher à la ferme, le gigot qu’il faudrait sortir à la première heure du congélateur.

Dans la salle de bains bleue de Pierremont, un soir d’hiver, Violette m’expliqua avec le plus grand sérieux sa propre vision de la sauvegarde de la brosse à dents. Contrairement à sa mère, Violette ne préconisait ni ne pratiquait la diversification de l’instrument. Elle optait au contraire pour un exemplaire unique de qualité supérieure. Selon elle, la préservation du poil passait avant tout par un séchage attentif et minutieux, de préférence avec une serviette de toilette entretenue à l’adoucissant.

Dans la salle de bains bleue de Pierremont, en raison du nombre, on posait sa trousse de toilette où l’on pouvait, sur un bout d’étagère ou à même le sol. Quoi qu’il arrive, on savait qu’on ne la retrouverait pas au même endroit et il n’était pas impossible qu’elle en fût tout à fait exclue. Car la salle de bains bleue de Pierremont était en premier lieu le territoire de Tom, le plus jeune frère de Lucile, dont les rituels étaient incontournables. Tom prenait plusieurs douches et bains par jour, à heures précises, affichées par ses soins sur la porte, côté palier. Tom s’était pris d’une véritable passion pour les produits de toilette, les lotions après-rasage, les savons et autres gels douche qui ne cessaient d’apparaître sur le marché des cosmétiques, déclinés en parfums multiples et prometteurs de virilité, Tom organisait son territoire comme il l’entendait. Qu’on se le dise : il n’était pas question d’encombrer le terrain.

Tom avait appris à lire et à écrire, savait compter, additionner, raconter des blagues, connaissait par cœur le générique de n’importe quel feuilleton américain et celui d’Au théâtre ce soir. Tom aimait l’inspecteur Colombo, Michel Sardou, Ric Hochet, était au comble du bonheur quand venaient ses frères et sœurs. Il rangeait sa chambre avec méticulosité, suivait de près les matches de foot de la ligue 1, supportait avec passion les couleurs d’Auxerre, reportait sur des feuilles blanches, à l’issue des journées de championnat, les scores obtenus par chaque équipe. De la même manière, Tom consignait sur des fiches un certain nombre d’informations diverses, qu’il rangeait ensuite dans des chemises en carton. Tom, tout handicapé mental qu’il fût, passait aux yeux de la famille pour un genre d’intellectuel, dont l’humour, la capacité d’imitation, les associations d’idées n’ont jamais cessé de nous sidérer.

Georges avait passé des heures avec lui, avait accompagné chaque étape de son développement, s’était battu pour qu’il aille à l’école. Georges avait fait de Tom ce garçon facétieux dont pas un seul neurone n’était resté en friche. Tom fut, je crois, la plus grande réussite de son père.

À Pierremont, les repas constituaient à la fois la principale occupation et le principal sujet de conversation : ce qu’on avait mangé la veille, ce qu’on allait manger le lendemain, ce qu’on mangerait une autre fois et selon quelle recette. D’ailleurs, on passait la journée dans la cuisine à prévoir, préparer, débarrasser, remplir et vider le lave-vaisselle, confectionner des gâteaux, des tartes, des sauces, des crèmes, des entremets, on s’extasiait sur les treize ou quinze parfums de glaces maison fabriquées par Liane, on s’arrêtait pour boire un thé, un café, un apéritif, une petite tisane, on pétrissait, touillait, on laissait mijoter à feu doux, on évoquait les uns et les autres, les études, les maladies, les mariages, les naissance, les divorces, les pertes d’emploi, on énonçait des vérités sur un ton péremptoire, on rectifiait, on se contredisait, on se poussait du coude, on s’insurgeait contre le mode opératoire retenu pour la fabrication des feuilletés aux fruits de mer.

À Pierremont, les voix finissaient toujours par monter dans les aigus, les portes claquaient, et au moment où l’on en venait presque aux mains, le minuteur en forme de pomme sonnait pour nous rappeler qu’il était grand temps de sortir le gratin du four.

À côté de nous, posée sur un tabouret, Lucile revendiquait son exception mutique et culinaire, n’avait d’avis sur rien, consentait parfois à éplucher quelques pommes de terre.

Je voudrais savoir décrire cette maison que j’ai tant aimée, les dizaines de photos de nous tous, à tous âges et à toutes époques, mélangées en vrac et collées à même le mur de la cage d’escalier, le poster de Tom aux côtés de Patrice Martin, exhibant la coupe de champion de ski nautique Handisport qu’il venait de recevoir, le poster de Liane en monoski à l’âge de soixante-quinze ans, une gerbe d’eau saluant son slalom, sa collection de Barbara Cartland réservée à ses (nombreuses) insomnies, la collection de cloches de Georges, entreposée dans l’entrée, la pléthorique batterie de cuisine de ma grand-mère, qui posséda et conserva tout ce qui fut inventé en matière d’ustensiles et de robots ménagers dans les cinquante dernières années.

Je voudrais savoir décrire cette maison ouverte aux quatre vents et en perpétuels travaux, cette vieille dame irascible et fatiguée que rien, aucune entreprise de peinture, de réfection, de rénovation, pourtant maintes fois menées au fil des années, et parfois à grand renfort humain, ne put jamais satisfaire. Telle que je l’ai connue, avec sa peinture écaillée et ses toiles d’araignée, la maison de Pierremont est restée une sorte de ruine magnifique, pétrie de rhumatismes et traversée de courants d’air, dans laquelle venaient régulièrement s’empaler les camions. Car la principale particularité de cette bâtisse tenait à son emplacement, dans le prolongement exact d’une route nationale qui constituait un important axe routier. Ainsi, il est arrivé à plusieurs reprises, et au beau milieu de la nuit, qu’un chauffeur fatigué ou inattentif, surpris par le virage en T, rentre dans la maison par la grande porte, dans un crissement de freins aigu. Plus tard, la mairie fit construire devant l’entrée des bacs de béton.

À Pierremont, quand nous étions enfants, nous dormions avec nos cousins dans la chambre dite des quatre lits, qui en comportait au minimum six et pouvait en contenir huit les jours de grande affluence. Au passage des poids lourds, les vitres tremblaient et vibraient à grand bruit, tandis qu’à travers les lattes horizontales des volets, projetée au plafond, nous regardions danser la lumière éblouissante des phares.