Rien ne s'oppose à la nuit

Delphine de Vigan · Chapitre 28 sur 60

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Rien ne s'oppose à la nuit

Deuxième partie

Chapitre 28

 

partie du 13 M a mère et mon père ont vécu presque sept années ensemble, pour l’essentiel dans un appartement de la rue Auguste-Lançon, dans une e arrondissement que je connais mal. Je n’y suis jamais retournée. Lorsque j’ai commencé l’écriture de ce livre, à l’endroit de ces sept années, je pensais laisser dans la continuité une dizaine de pages blanches, numérotées comme les autres mais dépourvues de texte. Il m’est apparu ensuite que l’artifice, certes signalerait l’ellipse de manière ostensible, mais ne la rendrait pas pour autant plus acceptable, et encore moins compréhensible.

Durant ces années, mon père a travaillé pour l’agence de Georges, puis, quand celle-ci s’est arrêtée, comme directeur administratif dans une banque. Lucile ne travaillait pas, elle s’occupait de ses deux filles : moi, d’abord, puis, Manon, ma sœur, née quatre ans après moi. Lucile et Gabriel, vus de l’extérieur, formaient ce qu’on appelle un beau couple. Ils dînaient chez des amis, partaient en week-end à la campagne chez leurs parents respectifs, emmenaient leurs enfants au parc Montsouris. Ils se sont aimés, ils se sont trompés, en apparence rien que de très banal.

Je ne peux pas écrire sur le temps que Lucile a passé avec mon père.

C’est une donnée de départ, une contrainte formelle, un chapitre en creux, dérobé à l’écriture. Je le savais avant même de commencer ce livre et cela fait partie des raisons qui m’ont longtemps empêchée de m’y atteler.

Ces années ont été pour Lucile un temps de grande solitude (elle l’a souvent dit), et ont contribué à la destruction de sa personne (c’est moi qui l’écris). La rencontre de Lucile et Gabriel reste à mes yeux la rencontre de deux grandes souffrances, et contrairement à la loi mathématique qui veut que la multiplication de deux nombres négatifs produise un nombre positif, de cette rencontre ont surgi la violence et le désarroi.

Je n’ai pas interrogé mon père sur Lucile, je me suis contentée de lui demander les documents qui étaient en sa possession (le rapport de police établi quelques années après leur séparation, lors du premier internement de Lucile et celui de l’enquête sociale qui s’ensuivit, j’y reviendrai), documents qu’il m’a fait parvenir dès le lendemain par courrier, sans aucune difficulté. Alors que je prétends écrire un livre autour de la femme qu’il a peut-être le plus aimée, et haïe, mon père s’étonne que je ne fasse pas appel à ses souvenirs, que je ne veuille pas l’écouter. Mais mon père ne sait rien. Il a réécrit sa propre histoire, et par là même celle de Lucile, pour des raisons qui lui appartiennent et qu’il n’est pas le lieu ici de commenter.

Afin de faire preuve d’une prétendue cohérence dans ma démarche, je n’ai interrogé aucun des hommes qui ont partagé de près ou de loin la vie de Lucile – ni Forrest, son premier amour platonique, ni Nébo, son grand amour passionnel, tous deux pourtant présents le jour de ses obsèques. Ainsi pourrai-je argumenter et prouver à mon père qu’il ne fait l’objet d’aucune mesure discriminatoire. Je ne suis pas sûre qu’il en sera dupe.

Je n’ai interrogé aucun des hommes qui ont partagé la vie de Lucile, et, à la réflexion, il me semble que c’est aussi bien. Je ne veux pas savoir quelle épouse ni quelle amante Lucile a été. Cela ne me regarde pas.

J’écris Lucile avec mes yeux d’enfant grandie trop vite, j’écris ce mystère qu’elle a toujours été pour moi, à la fois si présente et si lointaine, elle qui, lorsque j’ai eu dix ans, ne m’a plus jamais prise dans ses bras.