Rien ne s'oppose à la nuit

Delphine de Vigan · Chapitre 56 sur 60

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Rien ne s'oppose à la nuit

Chapitre 56

 

l’hôpital. Elle ne disposait pas des annuités qui lui auraient permis de À la veille de ses soixante ans, Lucile effectua les démarches nécessaires pour repousser son départ en retraite et continuer de travailler à toucher une pension à taux plein, se plaisait dans son poste et redoutait l’inactivité.

Peu de temps après avoir obtenu cette dérogation, Lucile, qui se plaignait d’une douleur à l’épaule, consulta sa généraliste. Cette dernière lui prescrivit une radio des poumons.

La radio révéla une tache au poumon droit. Des examens complémentaires furent requis.

Lucile m’appela un soir et m’annonça sur ce ton catégorique et fébrile qui n’appartenait qu’à elle qu’elle avait un cancer du poumon. Elle ne disposait alors d’aucun résultat, je tentai de la rassurer. Elle devait attendre d’en savoir plus, ce n’était peut-être pas si grave, il ne fallait pas dramatiser, à quelle date était prévu son scanner ?

Je me souviens très bien d’avoir terminé cette conversation sur un ton léger, d’avoir raccroché et de m’être dit : elle a un cancer et elle le sait.

L’été précédent, Lucile s’était plainte à plusieurs reprises d’une fatigue inhabituelle. Lors d’un week-end à Pierremont où nous nous étions retrouvées Manon et moi, nos enfants et Lucile (en l’absence de Liane qui laissait volontiers sa maison l’été), nous avions mis son épuisement sur le compte de son travail, des transports, de son manque de sommeil, de l’insonorisation déficiente de son appartement HLM, du rythme parisien, voire de sa mauvaise volonté à l’égard des tâches domestiques. Puis Lucile avait rejoint Manon pour une semaine de vacances où elle s’était bien reposée.

À l’issue des examens complémentaires, Lucile eut confirmation de son intuition.

Elle nous demanda dans un premier temps de ne pas en parler, effectua tous les rendez-vous nécessaires à la mise en place du protocole. Elle devait dans un premier temps subir une opération qui permettrait l’ablation de la tumeur (celle-ci semblait relativement bien placée), puis une chimiothérapie, puis une radiothérapie.

Lucile attendit le dernier moment pour avertir sa famille.

Elle se plaignit de la réaction de Liane, qui selon elle, n’en fit pas grand cas. Liane s’en foutait, n’en avait jamais rien eu à foutre.

Le jour où Lucile entra à l’Institut Montsouris, je déjeunai avec elle

dans un café du 14 e arrondissement, à deux pas de l’appartement de la rue Auguste-Lançon (où nous avions vécu avec elle et Gabriel), à deux pas du parc Montsouris, où elle nous promenait quand nous étions enfants, à deux pas de l’appartement de Bérénice, à deux pas de l’hôpital Sainte-Anne.

Ces années m’apparurent dans une sorte de vertige, étalées sur la nappe de papier, sans que je puisse les relier les unes aux autres, tandis que Lucile se tenait devant moi, tendue, et tentait de faire bonne figure. Lucile avait arrêté de fumer, son avenir s’énonçait en termes de cures, de cycles, de rayons, de cathéter, elle essaya néanmoins de parler d’autre chose, me posa quelques questions sur la sortie de mon livre et sur la manière dont les choses évoluaient dans mon entreprise, où je traversais une période difficile.

Lucile fut opérée le lundi matin. Il ne fut pas possible de la voir en réanimation, nous avions été prévenues qu’il faudrait attendre le lendemain. Nous pûmes néanmoins, dès sa sortie du bloc, obtenir des nouvelles par téléphone. L’opération s’était bien passée, bien qu’il ait fallu lui enlever deux côtes, sur lesquelles des métastases s’étaient développées.

Le lendemain, je quittai mon entreprise au plus tôt pour aller voir Lucile. Prisonnière des drains et des tuyaux, elle venait de réintégrer sa chambre, tenta de refaire surface malgré les doses de morphine qui endiguaient sa douleur, et prononça quelques mots.

Pendant plusieurs jours, nous nous relayâmes Manon et moi à son chevet.

Le quatrième ou cinquième jour après l’opération, je trouvai Lucile assise dans son lit, très perturbée et d’humeur agitée. À peine étais-je entrée dans sa chambre qu’elle m’attrapa le bras et me supplia de la sortir de là. Elle m’expliqua dans une grande confusion qu’elle était victime de mesures punitives de la part du personnel soignant, elle en voulait pour preuve que sa télévision avait été trafiquée de telle sorte qu’elle ne pouvait accéder qu’à une seule chaîne, la six, qu’elle détestait comme je le savais, et sur laquelle se succédaient à longueur de journée des émissions plus stupides les unes que les autres, en outre destinées à lui nuire. Je devais la croire sur parole et m’organiser avec Manon, qu’elle avait eue au téléphone le matin même, pour la sortir de là au plus vite.

Dans l’état de faiblesse physique dans lequel elle était, sa panique me bouleversa. Je compris aussitôt ce qui se passait.

J’allai trouver une infirmière qui, dans un soupir sonore et avant même que je puisse lui poser la question qui m’inquiétait, m’informa que Lucile était une patiente difficile. Et pour cause. Les indications concernant la reprise de son traitement, interrompu pour l’opération en raison de l’insuffisance respiratoire qu’ils pouvaient engendrer, s’étaient perdues en route. Lucile était sous haute dose de morphine sans le moindre médicament pour contrebalancer.

J’eus un échange assez sec avec l’infirmière qui s’engagea à en parler au médecin. Les choses rentrèrent dans l’ordre dès que Lucile arrêta la morphine et recommença à prendre ses médicaments.

Lucile sortit quinze jours plus tard de l’Institut, où je vins la chercher en taxi pour l’emmener directement chez Manon.

Manon s’était organisée pour accueillir Lucile chez elle, le temps de sa convalescence. Je n’avais pas proposé de la prendre chez moi, non seulement par manque d’espace, mais surtout parce que j’en étais incapable. Malade ou pas, je n’imaginais pas pouvoir supporter Lucile plus de quelques jours. J’admirais ma sœur d’avoir été capable de le faire.

Je sais combien Lucile lui en fut reconnaissante.

Lorsqu’elle retrouva une mobilité et des forces suffisantes, Lucile réintégra son petit appartement où les plantes, que j’avais régulièrement arrosées, avaient survécu à son absence.

Un dimanche après-midi, Lucile arriva chez moi à l’heure que nous avions fixée pour boire un thé et me déclara sans préalable – comme elle m’avoua l’avoir annoncé à Manon la veille – qu’elle n’irait pas plus loin. Elle avait réfléchi, l’opération était nécessaire, la tumeur avait été enlevée, mais elle refusait de subir une chimiothérapie.

Je suis incapable de dire ce qui se passa à ce moment-là dans ma tête, quel court-circuit immédiat, d’une violence rare, eut raison de ma pudeur et de mes réserves : j’éclatai en sanglots et hurlai à Lucile qu’elle n’avait pas le droit de faire ça. Ma panique et ma véhémence semblèrent l’ébranler. Face à ma détresse, elle baissa sa garde. Je réussis à obtenir qu’elle me laisse prendre un nouveau rendez-vous avec l’oncologue (qu’elle avait déjà vu mais auquel elle m’avoua n’avoir rien dit de sa décision) afin qu’il lui exposât devant moi les conséquences d’une telle décision. Je voulais qu’elle en mesure pleinement la portée, ensuite, si elle maintenait son choix, je le respecterais.

Lucile accepta.

Quelques jours plus tard, je l’accompagnai à Saint-Louis où le médecin, qui en avait vu d’autres, acheva de la convaincre.

Je ne m’attarderai pas sur les quelques mois que Lucile passa en chimiothérapie. Aujourd’hui, chacun de nous côtoie quelqu’un qui endure ou a enduré l’extrême violence du cancer et des traitements qui l’accompagnent.

Lucile ne perdit pas ses cheveux, prit du poids, resta des heures allongée chez elle, abîmée par la fatigue, enfla sous l’effet de la cortisone.

Puis Lucile enchaîna sur les rayons qui lui brûlèrent la peau.

Pendant tout ce temps, je crois que Manon et moi avons été aussi présentes que nous pouvions l’être, chacune à notre manière. Pour ma part je m’étais rapprochée de Lucile, lui téléphonais davantage, me déplaçais plus souvent pour la voir.

Pendant tout ce temps, il ne me fut pas possible de prendre Lucile dans mes bras, pas une seule fois, ni d’enrouler son épaule, ni même de poser ma main sur la sienne. Lucile était raide, insaisissable, se tenait à distance, drapée dans sa douleur. Au-delà des baisers rapides du bonjour et de l’au revoir, sur lesquels nous ne nous attardions pas, l’attitude de Lucile, depuis si longtemps, décourageait tout contact physique.

Je ne sais plus exactement à quel moment nous avons appris que Liane avait un cancer du pancréas et qu’il ne lui restait que quelques mois à vivre.

Lucile sortit de cette année de traitement exsangue et épuisée. Pour des raisons administratives, parce qu’elle avait basculé en longue maladie, elle ne put prolonger sa dérogation et fut contrainte de constituer son dossier de retraite. Ce fut pour elle un choc, elle espérait, à terme, reprendre son travail.

Compte tenu de la classification de son cancer, Lucile rechercha sur Internet les statistiques de récidive. À l’horizon de cinq ans, seulement 25 % des patients avaient survécu. Je m’insurgeai contre cette démarche, lui démontrai que cela n’avait aucun sens, lui fis promettre de ne pas recommencer.

Trois mois après la fin des traitements, Lucile fit une première batterie d’examens. Son amie Marie l’accompagna à la consultation d’oncologie. Lucile allait pouvoir souffler, les résultats étaient bons.