Rien ne s'oppose à la nuit
Chapitre 30
C e matin, Barthélémy, qui vit dorénavant à Marseille, m’a téléphoné en réponse à quelques précisions que je lui avais demandées par e-mail. Il m’a demandé si j’avançais, j’ai répondu que ça allait. J’aurais voulu lui dire combien j’étais soulagée d’être sortie de l’enfance de Lucile, ce temps lointain et secret sur lequel je n’ai jamais eu la moindre prise, qui n’a cessé de se dérober à mesure que je croyais m’en approcher. Je ne voulais pas l’inquiéter.
Dès lors que Lucile est devenue mère, c’est-à-dire dès lors que je suis apparue dans la vie de Lucile, j’ai abandonné toute tentative de récit objectif à la troisième personne. Sans doute m’a-t-il semblé que le je pouvait s’intégrer dans le récit lui-même, tenter de l’assumer. C’est un leurre, bien entendu. Qu’ai-je vu du haut de mes six mois, de mes quatre ans, de mes dix ans (et même de mes quarante) ? Rien. Et pourtant je continue de dérouler l’histoire de ma mère, je mêle à mon regard d’enfant celui de l’adulte que je suis devenue, je m’accroche à ce projet ou bien il s’accroche à moi, je ne sais lequel de nous deux est le plus encombrant. J’aimerais pouvoir raconter Manon, l’inclure davantage dans mon récit, mais il me semble que c’est impossible sans prendre le risque de la trahir. L’écriture ne donne accès à rien.
Comme Barthélémy, les gens me demandent si j’écris, où j’en suis, ou bien si cela avance. Ceux qui savent hasardent une timide question, évitent de nommer l’entreprise, l’entourent poliment de périphrases ou de points de suspension.
J’évoque alors avec force détails les affres dans lesquelles je me débats, les stratégies matinales pour retarder le moment de m’y mettre (remplir le lave-linge, vider le lave-vaisselle, remplir le lave-vaisselle, vider le lave-linge), mes somatisations diverses (lumbago, contractures musculaires, crampes, torticolis) visant à m’empêcher de m’asseoir devant mon ordinateur, les cheveux que je m’arrache au sens propre comme au figuré, les vingt-cinq cigarettes que je rêve de fumer d’affilée sans reprendre mon souffle, les pastilles-à-la-menthe-à-la-framboise-au-caramel-aux-pins-des-Vosges que je suçote avec passion puisque je ne fume plus, ce sentiment de me battre au sens physique du terme, d’en découdre pour de bon. Et à propos de coudre : les ourlets, les trous, les boutons qui patientaient depuis des semaines, devenus soudain si urgents. J’en rajoute un peu, je force le trait, mieux vaut en rire, n’est-ce pas, bref, je dédramatise. La vérité est que je ne suis pas sûre de tenir la distance, d’arriver au bout, que j’ai le sentiment d’être piégée par ma propre démarche, dont l’impérieuse nécessité n’est plus si évidente.
Mais rien, pourtant, ne peut m’arrêter.
Parfois je rêve que je reviens à la fiction, je me roule dedans, j’invente, j’élucubre, j’imagine, j’opte pour le plus romanesque, le moins vraisemblable, j’ajoute quelques péripéties, m’offre des digressions, je suis mes chemins de traverse, je m’affranchis du passé et de son impossible vérité.
Parfois je rêve au livre que j’écrirai après, délivrée de celui-ci.