Rien ne s'oppose à la nuit
Chapitre 3
de l’été 1954, à la veille de ses huit ans. Désormais, l’idée de la mort ferait L a possibilité de la mort (ou plutôt la conscience que la mort pouvait surgir à n’importe quel moment) entra dans la vie de Lucile au cours partie de Lucile, une faille, ou plutôt une empreinte, indélébile, comme plus tard la montre ronde aux traits épais qu’elle ferait tatouer à son poignet.
À la fin de juillet, Liane et les enfants étaient partis à L., un petit village d’Ardèche où vivaient les parents de Georges. Quelques cousins germains les y avaient rejoints, seul Barthélémy manquait à l’appel, si turbulent au cours des semaines qui avaient précédé les vacances que ses parents avaient décidé de l’envoyer en colonie. Liane était enceinte de sept mois. Lucile regrettait l’absence de son frère aîné qui, depuis toujours, remplissait l’espace de son agitation, de sa parole taquine et de ses audaces imprévisibles. Barthélémy, pensait-elle, pour encombrant qu’il fût, faisait diversion.
Les journées s’écoulaient dans la chaleur du mois d’août, douces et pleines, les enfants jouaient dans le jardin, se baignaient dans l’Auzon, fabriquaient des objets avec la glaise de la rivière. Dans la grande maison d’instituteurs située au milieu du village, Liane, aidée par ses beaux-parents, pouvait se reposer. Georges était resté travailler à Paris.
Un après-midi, alors que Lucile s’exerçait au piano, des cris avaient envahi le jardin. Pas les cris des jeux et des disputes qu’elle n’entendait même plus, non, des cris plus aigus encore, d’effroi, qu’elle ne connaissait pas. Lucile s’était arrêtée, mains levées sur le clavier, elle avait guetté les mots, sans parvenir à les comprendre, pourtant la petite voix de Milo – ou bien était-ce celle d’un autre enfant ? – avait fini par l’atteindre, parfaitement distincte : « Ils sont tombés, ils sont tombés ! » Lucile avait senti son cœur battre dans son ventre, et puis dans la paume de ses mains, elle avait attendu encore quelques secondes pour se lever. Quelque chose était arrivé, elle le savait, quelque chose d’irrémédiable. Ensuite elle avait entendu le hurlement de Liane, et s’était précipitée hors de la maison. Elle avait découvert les enfants rassemblés autour du puits, Justine accrochée à la jupe de sa mère, tandis que Liane, penchée sur le trou noir dont elle ne percevait pas le fond, hurlait le prénom de son fils.
Antonin et son cousin Tommy jouaient sur les planches de bois qui recouvraient le puits lorsque celles-ci avaient cédé. Sous les yeux des autres enfants, les deux garçons étaient tombés. Tommy avait aussitôt refait surface, on distinguait sa présence, on pouvait lui parler, l’eau était glaciale mais il semblait tenir. Antonin n’avait pas réapparu. Le temps que les pompiers arrivent, il avait fallu retenir Liane qui voulait plonger, ses beaux-parents s’y étaient mis à deux pour l’immobiliser. Au bout de quelques minutes, Tommy avait commencé à pleurer, sa voix résonnait d’une manière étrange, à la fois lointaine et proche, Lucile avait pensé qu’un monstre peut-être le guettait par en dessous, ou lui grignotait les pieds, prêt à l’entraîner vers les profondeurs du néant.
Pendant tout ce temps elle était restée en retrait, un mètre derrière sa mère qu’elle regardait se débattre avec une violence qu’elle ne lui connaissait pas. Pour la première fois Lucile avait récité ses prières en silence, toutes celles qu’elle connaissait, le Notre Père et le Je vous salue Marie, sans hésiter, sans se tromper. Les pompiers étaient arrivés, équipés de leur matériel, on avait envoyé les enfants chez les voisins. Ils avaient longtemps cherché le corps d’Antonin avant de le trouver. Le puits donnait sur une citerne. Antonin était mort d’hydrocution.
Georges était revenu en urgence de Paris. On avait habillé Antonin de blanc, on l’avait allongé dans la chambre du dernier étage, et Liane avait expliqué aux enfants qu’Antonin était devenu un ange. Désormais, il vivait au ciel, tout là-haut, et pouvait les regarder.
Lors de la veillée, seules les aînées avaient eu le droit de le voir. Pendant les prières, Lucile avait caressé les mains potelées de l’enfant mort, froides et souples, mais au fil des heures les mains d’Antonin étaient devenues rigides et Lucile avait commencé à douter de sa prochaine résurrection. Elle avait regardé son visage lisse, ses bras étendus le long du corps, sa bouche entrouverte comme s’il venait de s’endormir et respirait encore.
L’enterrement eut lieu quelques jours plus tard. Lisbeth et Lucile étaient habillées de la même robe (on avait bricolé une tenue de circonstance à partir de ce qu’il y avait dans les bagages) et, serrées l’une contre l’autre, affichaient cet air d’importance que leur conférait leur statut d’aînées. Une fois le cercueil descendu en terre, elles s’étaient tenues à côté de leurs parents, droites comme des i, tandis qu’ils recevaient les condoléances. La famille et les voisins avaient défilé dans leurs tenues sombres, Lisbeth et Lucile avaient observé le rituel : les mains qu’on serrait ou posait sur l’épaule, les embrassades, les sanglots retenus, les chuchotements au creux de l’oreille, mots de consolation et de courage dont elle ne percevait que le sifflement ou le souffle compassionnel, dix fois, vingt fois répétés. Bientôt elles n’avaient plus entendu que ça, se regardant l’une et l’autre à chaque nouveau chuintement, et peu à peu le fou rire était monté, irrépressible. Georges les avait envoyées se calmer plus loin.
Antonin était devenu un ange et les regardait. Lucile imaginait son petit corps suspendu dans l’air, bras en croix, en apesanteur.
Pendant quelques jours encore elle avait cru à son retour, et qu’ensemble ils garderaient les chèvres au-dessus du village, iraient voir les
bébés lapins de Mme Lethac, qu’ils longeraient le lit asséché de la rivière pour y découvrir des gisements d’argile.
À la fin du mois, une amie de la famille était partie chercher Barthélémy dans le Sud. Quand Barthélémy était revenu de sa colonie, son frère était mort et enterré. Il avait pleuré pendant trois jours sans que rien ne pût l’apaiser. Il avait pleuré à grand bruit, jusqu’à l’épuisement.
Désormais la mort d’Antonin ne serait plus qu’une onde souterraine, sismique, qui continuerait d’agir sans aucun bruit.