Rien ne s'oppose à la nuit

Delphine de Vigan · Chapitre 46 sur 60

Pages du PDF

Rien ne s'oppose à la nuit

Chapitre 46

 

Lucile lui avait répondu qu’elle avait quarante ans, pas d’amis, pas L ucile avait recommencé à boire, Manon s’en était rendu compte dès son retour de vacances. Lorsqu’elle avait essayé de lui en parler, d’amants, un travail qui l’ennuyait à mourir, il était donc normal et même souhaitable qu’elle se réfugiât dans l’imaginaire. Lucile ne pratiquait aucune dissimulation à notre égard, au contraire, nous ne pouvions ignorer la provocation qui consistait à décapsuler sous nos yeux, les unes après les autres, les bouteilles de bière, ou à afficher dans les toilettes un article portant sur les risques liés à la consommation régulière de Rohypnol, somnifère qu’elle prenait depuis des années, et les dangers de son association avec l’alcool. Je vis d’abord dans son comportement une forme d’appel au secours, un refus de nous voir grandir et nous éloigner d’elle, une volonté confuse d’inverser les rôles, de susciter notre attention. Pendant quelques semaines Manon me tint informée de l’attitude de Lucile, de plus en plus évasive et mystérieuse. En fait d’imaginaire, Lucile ressassait les intentions malveillantes qu’elle prêtait aux rares personnes qui l’entouraient, se prétendait victime d’espionnage et de diverses tentatives d’escroquerie, sans parler du gaz qu’elle avait trouvé ouvert chez elle à plusieurs reprises.

Puis Lucile se mit en tête que Manon fumait du crack, puis Lucile mit Manon à la porte de chez elle et la renvoya vivre chez Gabriel.

Lucile, ainsi que dix-sept autres salariés, venait d’être licenciée pour motif économique par l’éditeur pour lequel elle travaillait depuis quelques années. L’angoisse la submergeait.

Dans un état d’agitation qui ne présageait rien de bon, agressive, ombrageuse, Lucile multiplia les mystères sur sa vie privée, s’inventa des rendez-vous galants et des projets mystérieux, qu’elle n’évoquait devant nous qu’à demi-mot, décida de donner le congé de son appartement qu’elle voulait quitter pour une raison qu’elle ne pouvait révéler, bien qu’il s’agît d’une grande nouvelle qui devait lui permettre de nous couvrir, l’une et l’autre, de cadeaux. Quelques jours plus tard, Lucile décida de donner l’intégralité de ses affaires (meubles, vêtements, électroménager) à Emmaüs, et fixa le rendez-vous au dernier jour de son préavis. Elle était sur un gros coup. Nous apprîmes par une amie à laquelle elle avait envisagé de s’associer, que Lucile prévoyait de cambrioler le Musée de la vie romantique afin de s’emparer des bijoux de George Sand. Elle refusa la visite de Liane, qui venait régulièrement chez elle pour l’aider, raccrocha au nez de ceux qui s’inquiétaient de son moral.

En l’espace de quelques jours, Lucile était devenue injoignable. Un soir que j’avais réussi à obtenir que nous nous retrouvions au Café du Commerce, Lucile m’expliqua que l’ensemble du système micro-informatique d’Armand Colin était désormais sous son contrôle, grâce au stage de remise à niveau qu’elle avait effectué quelques mois plus tôt. D’ailleurs, sa vie entière était maintenant sous l’emprise de la logique informatique, il lui suffisait par conséquent d’appuyer sur quelques boutons pour déclencher différents événements, il arrivait néanmoins qu’elle se trompe, dans ce cas, m’expliqua-t-elle, les lumières s’allumaient et clignotaient. Pour autant, il n’y avait pas de quoi s’affoler. Elle m’avoua avoir arrêté ses médicaments. Elle n’en pouvait plus de vivre comme un légume, elle ne voulait plus de cette vie-là, gouvernée par les neuroleptiques, elle voulait vivre les choses, les ressentir, être vivante.

Quelques jours plus tard Lucile m’informa par téléphone qu’elle pensait s’installer dans une chambre de bonne dont elle refusa de me donner l’adresse. Justine et Violette envisagèrent de l’intercepter à la sortie de son travail pour la convaincre de se faire hospitaliser, mais Lucile n’y allait plus depuis quelques jours et disparut de la circulation.

Par un hasard qui n’en était sans doute pas un, je fus victime au même moment d’une infection monumentale qui, en l’espace de quelques semaines, me conduisit en ambulance, un matin d’octobre, aux urgences de l’hôpital Boucicaut. L’infection avait atteint le foie, j’étais jaune et, au sens propre comme au figuré, ne pouvais plus faire un geste. Paralysée de douleur, je n’avais pas prévenu Lucile – qui, aux dernières nouvelles,

arpentait le 14 e arrondissement sur les traces d’un clochard dont elle était tombée amoureuse –, mais Bérénice, la sœur de Gabriel, qui s’était occupée de nous lorsque nous allions à l’École dentaire et dont la présence, à plusieurs reprises, avait été pour moi salutaire. Je fus hospitalisée sur-le-champ.

 

Le soir même ou le lendemain, dans la chambre où j’avais la chance d’être seule, je vis Lucile surgir, survoltée et hors d’elle. Violette, qui était venue me rendre visite, se laissa mettre dehors sous un flot de reproches et d’insultes, un peu inquiète de me laisser seule avec Lucile qui venait de faire mine de me gifler (son geste s’était figé en l’air), me reprochant d’être malade et m’invitant à m’interroger sur ceux à qui cela profitait.

— Fais-le-moi, ton cirque, les urgences, la perfusion, me lança-t-elle, une fois la porte refermée.

Je refusai la discussion. J’avais déclaré forfait, je pouvais à peine lever le petit doigt, les choses avaient le mérite d’être claires, je voulais qu’on me foute la paix, qu’on m’oublie, je voulais être à l’abri du vaste champ de bataille que Lucile était en train de déployer. L’hôpital m’offrait en quelque sorte un espace neutre, protégé, bref une solution de repli.

Clouée sur mon lit, reliée à une imposante perfusion d’antibiotiques, face à ma mère qui voyait rouge et tournait comme un fauve dans la chambre, la situation m’apparut soudain sous son jour le plus pathétique et, au point où nous en étions arrivées, le plus comique.

Hagarde, les yeux exorbités par le manque de sommeil, une cartouche de cigarettes coincée sous le bras, Lucile repartit comme elle était venue, après m’avoir gratifiée d’un « connasse » assassin.

Violette revint dans ma chambre après le départ de Lucile qu’elle avait croisée en bas de l’escalier et qui l’avait traitée de pauvre obèse, ce qui était faux.

Lucile réapparut plusieurs fois, de plus en plus agitée, m’offrit une reproduction en résine d’une danseuse de Degas, vendue par le musée du Louvre qu’elle exigea que je pose sur la télévision (pour Manon, elle avait acheté la reproduction d’une statuette de chat égyptien datant de 300 ans avant J.-C.). Lucile évoqua les nombreux cadeaux qu’elle allait bientôt pouvoir nous offrir grâce à ses indemnités de licenciement et d’autres revenus mystérieux, me raconta Graham Hardy, son clochard alcoolique et

violoniste qui vivait dans l’un des derniers squats du 14 e, entre la rue de l’Ouest et la rue de Gergovie. Graham était le rejeton déchu d’une vieille famille écossaise, vivait de la musique admirable qu’il jouait dans le métro, une rumeur circulait dans le quartier selon laquelle il aurait fui l’Écosse après y avoir tué un homme. En l’espace de quelques visites, Lucile m’apporta des tas d’objets inutiles qui venaient de chez elle : elle était en train de vider son appartement. Je la laissai couvrir mon lit de papiers, cartons, et autres Tupperware.

Un soir, désemparée, je téléphonai à Justine puis à Violette qui avaient leur vie, leurs problèmes, leurs chagrins et n’avaient aucune envie de signer l’internement de leur sœur. Face à leurs réticences, je hurlai que je n’en pouvais plus, j’avais vingt et un ans, j’étais anéantie de fatigue et refusais de porter ça toute seule. À froid, nous en vînmes à la conclusion que le seul endroit où il était possible de mettre la main sur Lucile était ma chambre d’hôpital. Cela ne présageait pas des conditions de repos les plus favorables avant l’opération qui m’attendait, mais nous n’avions pas le choix. Lucile allait forcément revenir.

Le lendemain, Lucile débarqua dans ma chambre à dix heures du matin, plus livide que jamais, le corps secoué de tremblements. Je lui rappelai que les visites étaient interdites avant treize heures, et lui demandai de revenir dans l’après-midi. Lucile accepta mais se délesta d’abord de ce qu’elle m’avait apporté : un vaporisateur à plantes, le bonzaï de Manon, une série de vieilles peluches non identifiées, un jeu de cartes très spécial qui permettait de lire l’avenir, toute une série de babioles inutiles. Elle en avait plein les poches. Lucile m’annonça qu’elle venait de toucher le gros lot, trente mille francs net, parce qu’elle avait réussi à faire exploser la centrale Macintosh. Dans la mesure où son cas était tout à fait exceptionnel, et a priori sans précédent, la direction de Macintosh lui avait proposé un travail très lucratif et peu chronophage. Elle me promit de revenir un peu plus tard, je prévins aussitôt Justine.

L’après-midi à attendre Lucile fut terrible. Justine était venue peu de temps après mon appel, les heures s’étaient écoulées dans l’appréhension du moment où la porte s’ouvrirait et laisserait apparaître Lucile dans le guet-apens que nous lui avions tendu. Une fois de plus, j’étais coupable de haute trahison.

En fin de journée, alors que l’état de tension dans lequel nous étions n’avait cessé d’augmenter, deux amies de ma classe surgirent à l’improviste dans ma chambre, suivies de Barnabé, un garçon que j’avais rencontré quelques semaines plus tôt et avec lequel j’espérais un prochain rapprochement. Tandis que j’essayais de leur expliquer qu’il serait préférable qu’ils reviennent un autre jour, Lucile apparut comme une furie, les bras chargés de posters et de plantes.

— Cassez-vous tous, et que ça saute !

En l’espace de quelques minutes, je me retrouvai dans le couloir, attachée à mon chariot de perfusion, tandis que dans la chambre Lucile avait sauté sur Justine pour la mordre et la griffer et la traitait de tous les noms. Justine me cria de faire appeler SOS Psychiatrie, l’une de mes amies courut jusqu’à l’accueil. La porte se referma, je restai dans le couloir, pliée en deux de douleur et d’angoisse, le cœur affolé, au côté de Barnabé qui sembla soudain prendre conscience que je n’étais peut-être pas la jeune fille de bonne famille qu’il espérait avoir rencontrée. Alertées par le bruit, les infirmières vinrent en renfort, la porte s’ouvrit sur Lucile qui était à terre et semblait s’y trouver bien.

Pendant quelques secondes, je ne perçus plus rien de l’affolement qui m’entourait : allongée sur le sol, étrangère soudain à l’agitation qu’elle avait provoquée, Lucile me souriait, un sourire étrange, infiniment doux et désarmé. Le temps s’était arrêté.

Justine demanda aux infirmières de ne pas la laisser seule. Dans le couloir je vis la pâleur de son visage, défait par la tristesse, je compris combien il était difficile pour Justine d’être là, d’endosser ce rôle, cette responsabilité, et avec quelle violence ce moment s’ajoutait aux douleurs passées. Violette nous rejoignit dans le couloir, l’infirmière était restée avec Lucile, nous attendions l’arrivée de l’ambulance.

Au moment où Lucile sortit de la chambre et se mit à arroser tout le monde avec le vaporisateur pour plantes, un interne consciencieux m’attrapa par les épaules et me conduisit dans une petite pièce où il m’assit de force avec l’ordre de ne pas bouger.

Lucile finit par accepter de descendre aux urgences où l’ambulance qui devait la conduire à Sainte-Anne était arrivée. Barnabé s’enfuit, dépassé par les événements. Une de mes amies resta un moment avec moi tandis que Justine et Violette suivirent l’ambulance pour être présentes à l’arrivée de Lucile. Et puis mon amie dut rentrer chez elle.

Le moment le plus difficile fut ce passage à la solitude, elle m’était pourtant nécessaire pour pleurer.

Le soir, une infirmière à l’air entendu m’apporta un somnifère que je ne pris pas. Le lendemain matin, à la première heure, une femme à la voix fluette frappa à la porte de ma chambre.

— Bonjour, je suis la psychologue du service. Alors, il paraît qu’il y a eu un petit problème avec votre maman hier soir ? Vous souhaitez en parler ?

Dans un soupir je lui répondis que non, non merci, tout allait bien. Je la jouai comme Lisbeth : question d’habitude.