Rien ne s'oppose à la nuit
Chapitre 53
du docteur D. qui scande ses années de torpeur, la plupart des textes écrits M is à part Recherche esthétique, qui date de 1978 et s’achève par l’affirmation de l’inceste, et le journal du vide rédigé à la demande par Lucile datent des années quatre-vingt-dix. Je parle de ceux sur lesquels elle a travaillé et qui sont dactylographiés. Ils se situent donc entre la sortie de son dernier séjour à Sainte-Anne et le commencement de ses études d’assistante sociale, dans ce moment qui marque en quelque sorte le début de sa renaissance.
C’est au cours de cette période que Lucile a écrit le récit de son premier internement (dont j’ai retranscrit quelques extraits et retrouvé un exemplaire sur lequel figurait une date écrite de sa main), ainsi qu’un texte intitulé No romantica, consacré à Graham, le clochard violoniste, après qu’elle eut appris que ce dernier venait d’être retrouvé mort, assassiné dans son squat.
À ce texte, s’ajoute un autre, dont je ne gardais aucun souvenir et que je pense n’avoir jamais lu avant d’entreprendre cette enquête. Il n’existe qu’en un seul exemplaire et porte sur son enfance. Elle y évoque la mort accidentelle d’Antonin, l’absence totale de souvenirs qui précède cette perte, et la douleur qui s’ensuit : « Jamais plus l’enfance ne fut harmonie. » Au fil des pages, Lucile évoque sa mère devenue inaccessible, les séances de photo auxquelles Liane ne l’accompagne plus, les taxis qu’elle prend seule pour y aller. Les quelques souvenirs liés à ses années d’enfant vedette sont introduits par ces mots : « J’étais une enfant très belle et ça m’a coûté cher. »
Les textes de Lucile sont confus, ils n’obéissent à aucune chronologie, aucune logique, se construisent par fragments, se terminent comme ils ont commencé, avec brutalité.
Mais en fouillant dans le carton que m’a confié Manon, j’ai trouvé quantité de notes et de papiers en vrac, avec ou sans indication de dates, ainsi qu’un certain nombre de cahiers intimes, toujours interrompus, dont seulement quelques pages sont utilisées.
Dans ces notes, sous diverses formes, l’idée de la mort est toujours présente.
L’ennui n’est jamais passager. Il y a bien un remède à cet ennui, mais il est radical et désagréable pour les autres (certains vieilliront, d’autres mourront).
J’aimerais avoir une maladie incurable et mourir jeune. L’année dernière, je n’ai pas eu un rhume.
Pourtant, dans certains de ces fragments, Lucile se montre sous un jour plus fantaisiste. Par exemple, alors qu’elle retrouve le goût de plaire et commence à fantasmer sur le pharmacien de son quartier, Lucile entreprend la rédaction d’un ouvrage qu’elle intitule de manière pragmatique : Journal
d’une entreprise de séduction sur la personne d’un pharmacien du 15 e arrondissement. Elle y relate de manière précise et circonstanciée les différents achats effectués dans l’officine (dentifrice, Doliprane, brosse à dents, bonbons sans sucre) et les prétextes plus ou moins plausibles qui lui permettent d’entrer en contact avec ledit pharmacien. Un coricide liquide (Le Diable enlève les corps) lui vaut une longue explication sur la manière dont il doit être utilisé et conservé au réfrigérateur. Lucile conclut : Cinq minutes de bonheur pour 11,30 F.
Mais au fil de ses visites, Lucile découvre que la jeune femme présente dans la boutique, qu’elle avait prise pour une simple préparatrice, est, selon toute vraisemblance, l’épouse du propriétaire. Découverte qui lui inspire cette réflexion : Détourner un pharmacien juif du droit chemin sous l’œil de sa femme, il ne faut pas que je me cache que cela va être difficile.
Lucile s’amuse encore un peu, relate quelques épisodes peu concluants, puis capitule.
Parmi les fragments laissés par Lucile sur lesquels je me suis arrêtée : un texte sur mon fils encore bébé, né trois ans après ma fille, dont la peau neuve et le babil l’émeuvent, un conte humoristique écrit à l’intention de ma fille, un paragraphe abasourdi sur le suicide de Pierre Bérégovoy, un texte inspiré sur les mains d’Edgar, l’aquarelliste, quelques poèmes d’une grande beauté.
Et puis, sur une feuille volante, cette phrase qui me fait sourire : « À Pierremont, je dis non. »
Je n’avais jamais pris conscience à quel point l’écriture avait été présente dans la vie de Lucile, et encore moins combien l’avait occupée le désir de publier.
Je l’ai compris en découvrant les pages déchirées d’un cahier qui date de 1993, dans lesquelles Lucile énonce clairement ce projet et fait référence à de précédents échecs.
Fragments d’autobiographie. Je pense que c’est un titre déjà utilisé, mais qui conviendrait bien pour mes textes. Je vais les présenter de nouveau à quelques éditeurs pas encore déterminés en y ajoutant Recherche esthétique. Je n’arrive pas à me replonger dans une optique littéraire, rien ne me tente comme sujet.
(…)
Manon va m’apporter la petite machine électronique, je vais reprendre tous mes textes un par un, me replonger dedans et puis les taper avec une pagination continue.
Dans les pages d’un cahier, j’ai trouvé une lettre de refus provenant des Éditions de Minuit.
Quelques années plus tard, lorsque Lucile a écrit un texte sur Nébo, elle me l’a soumis pour relecture avant de l’envoyer, sous le pseudonyme de Lucile Poirier (Lucile, en quelque sorte, a donc choisi elle-même son nom de personnage) à un nombre restreint d’éditeurs. J’espérais pour elle que ce texte serait publié. Comme les autres, il procède par fragments et souvenirs, auxquels s’ajoutent des poèmes, des lettres, des pensées. De tous ceux qu’elle a laissés, Nébo me semble le plus abouti. J’ignorais qu’il n’était pas sa première tentative de publication. Lucile reçut, dans les semaines qui suivirent, autant de lettres de refus.
Lorsque j’ai su que Jours sans faim allait paraître, je lui ai donné à lire le manuscrit. Un samedi soir où elle devait venir chez nous pour garder nos enfants, Lucile est arrivée ivre, le regard dilué. Elle avait passé l’après-midi à lire le roman, elle l’avait trouvé beau mais injuste. Elle a répété : c’est injuste. Je me suis isolée avec elle, j’ai tenté de lui dire que je comprenais que cela puisse être douloureux, que j’en étais désolée, mais il me semblait que le livre révélait aussi, si besoin en était, l’amour que j’éprouvais pour elle. Dans un sanglot, Lucile a protesté : ce n’était pas vrai, même au pire de la torpeur, elle n’était pas comme ça. Je l’ai regardée, j’ai dit : si.
Je ne lui ai pas dit qu’elle avait été pire, pire que ça.
Le soir même, nous ne sommes pas sortis, je ne voulais pas la laisser seule et saoule avec mes enfants. Lucile est restée dîner avec nous.
Par la suite, je lui fus reconnaissante d’accepter l’existence de ce livre et de suivre avec intérêt l’accueil qu’il reçut. Quelques années plus tard, elle m’a dit un jour qu’elle l’avait relu et qu’elle avait été impressionnée par sa maîtrise.
Lucile n’a jamais voulu venir à aucune de mes lectures ou rencontres en librairie, fussent-elles à deux pas de chez elle, par pudeur ou par timidité. Même plus tard, pour mes autres livres. Je crois qu’elle avait peur d’être jugée, comme si le monde entier avait lu mon premier roman, ne pouvait manquer de la reconnaître et de la montrer du doigt.
Sur chacun de mes livres, Lucile s’est montrée circonspecte et bienveillante comme elle l’a été sur tout ce qui, à ses yeux, concernait ma vie intime. Lucile n’était pas du genre à imposer ses commentaires. Mais d’un mot ou d’une seule phrase, elle a souvent validé mes choix les plus périlleux.
Ai-je pris à ma charge, sans le savoir, le désir de Lucile ? Je ne sais pas. Lorsque j’ai publié pour la première fois, je n’ai pas eu le sentiment d’accomplir quelque chose dont elle avait rêvé ni d’être dans le prolongement d’une démarche inaboutie ou inachevée. Lors des échanges que nous avons pu avoir, Lucile n’a jamais établi aucun lien, ni opposition, entre mon désir d’écrire et le sien, et a gardé secrètes la plupart de ses tentatives de publication. Il me semble, pour elle comme pour moi, qu’il s’agissait d’autre chose.
L’écriture de Lucile est infiniment plus obscure, plus trouble et subversive que la mienne. J’admire son courage et les fulgurances de sa poésie.
Il m’est parfois venu à l’idée que si Lucile n’avait pas été malade, elle aurait écrit davantage, et peut-être publié ses textes.
Je me souviens d’une interview de Gérard Garouste, diffusée sur France Inter, qui m’avait beaucoup frappée. Le peintre s’inscrivait à l’encontre de l’idée reçue selon laquelle un bon artiste se doit d’être fou. À titre d’exemple, il évoquait Van Gogh, dont on a l’habitude de dire que le génie est indissociable du délire. Selon Garouste, s’il avait pu bénéficier des médicaments dont la psychiatrie dispose aujourd’hui, Van Gogh aurait laissé une œuvre encore plus complète. La psychose constitue un sérieux handicap, pour un artiste comme pour n’importe qui.
Aujourd’hui, ma sœur et moi seules avons accès aux textes de Lucile, à leur douleur et à leur confusion.
Ces textes me rappellent à l’ordre et me questionnent sans cesse sur l’image que je donne d’elle à travers l’écriture, parfois malgré moi.
Lorsque j’écris sa renaissance, c’est mon rêve d’enfant qui ressurgit, ma Mère Courage érigée en héroïne : « Lucile laissa derrière elle ses heures parmi les ombres. Lucile, qui n’avait jamais pu monter à la corde, se hissa hors des profondeurs, sans que l’on sût véritablement comment, en vertu de quel élan, de quelle énergie, de quel ultime instinct de survie. » À la relecture, je ne peux ignorer la mère idéale qui plane malgré moi sur ses lignes. Non contente de s’imposer sans que je la convoque, la mère idéale s’écrit dans un lyrisme de pacotille.
Oui, Lucile a fini par sortir de dix années d’hébétude, d’anesthésie. Oui, Lucile a repris des études, a réussi son examen, a trouvé son refuge. Lucile est devenue une assistante sociale hors-pair, investie dans son travail et d’une grande efficacité. Ce n’est pas un mensonge, ce n’est qu’un aspect de la vérité. Car au fond je sais que Lucile est toujours restée suspendue au-dessus du vide et ne l’a jamais quitté des yeux. Même plus tard, même quand elle a été elle-même en position de recevoir la détresse des autres et de tenter d’y remédier.
Bien plus que la mienne, l’écriture de Lucile (son désordre, ses impasses) donne à voir la complexité de sa personne, son ambivalence, la jouissance secrète qu’elle a éprouvée tout au long de sa vie à frôler les lignes, à entamer son corps et sa beauté.
À l’âge de treize ans, Lucile fumait ses premières cigarettes seule dans sa chambre, les jambes coupées, renversée par le vertige. Aujourd’hui quand je la lis, il me semble que Lucile n’a rien aimé tant que boire, fumer et s’abîmer.