Rien ne s'oppose à la nuit
Chapitre 26
était tombé amoureux d’elle. Il était venu à Versailles ou à Pierremont, ne A vec Forrest, Lucile traînait sur les grands boulevards ou se réfugiait dans les salles de cinéma. Dès le premier jour, l’ami de Barthélémy l’avait plus quittée des yeux. Forrest était devenu le confident, l’amoureux chaste qui attendait son heure. Lucile ne voulait pas coucher. Elle portait les cheveux courts, coupés à la garçonne, des pulls à col roulé, des pantalons fuseau et des souliers plats, arborait de faux airs de Jean Seberg. Forrest voulait être photographe. À Pierremont, il avait pris plusieurs séries de clichés, dont une montrant Lucile, Lisbeth et Barthélémy en train de danser le long des rails du chemin de fer. Ce même jour, Lucile avait volé la lourde plaque en émail accrochée au principal poteau de la gare, abîmée par la pluie et le vent.
Ne traversez pas sans regarder dans les deux directions. Un train peut en cacher un autre.
À Paris, ils s’étaient photographiés tous les deux devant un miroir, Lucile et lui, Lucile tout près de lui. Mais Forrest ne resterait qu’un premier flirt pour Lucile, un souvenir de douceur et de tendresse.
Lucile avait rencontré Gabriel un peu plus tôt alors qu’elle était en vacances avec sa famille à Alicante. Ils s’étaient vus plusieurs étés, s’étaient étendus côte à côte sur la plage, étaient sortis en bande le soir venu. Gabriel était le plus jeune frère de Marie-Noëlle, la collaboratrice de Georges. À plusieurs reprises, Marie-Noëlle avait demandé à Georges de l’emmener avec eux, il avait besoin de changer d’air. Gabriel était beau parleur, aussi brun que Lucile était blonde, le corps fin et athlétique, à l’aise en toutes circonstances et en apparence très sûr de lui. Gabriel était venu plusieurs fois dans le vaste appartement que Liane et Georges louait dans l’Espagne de Franco, sous le soleil écrasant des mois de juillet. Le dernier été que Lucile passa avec ses parents à Alicante, elle et Gabriel firent l’amour pour la première fois.
Quelques semaines plus tard, Liane avait observé les seins de sa fille, dont la peau fine était tendue à l’extrême, chaque jour un peu plus volumineux. Lucile était enceinte. Dans le salon de Versailles, on parlementa. Compte tenu de son état, il était préférable que Lucile se marie. Elle avait dix-huit ans, elle n’était pas majeure, Gabriel en avait vingt et un. Liane et Georges se refusaient pourtant à la contraindre. Elle seule devait faire son choix. Lucile n’avait pas hésité. Elle était amoureuse de Gabriel, le temps était venu pour elle de quitter sa famille, de fonder la sienne, de vivre une vie de dame. Loin de l’effervescence, elle allait pouvoir inventer son propre espace et se mouvoir dans le silence. Jusqu’à ce jour, elle n’avait jamais su imaginer son avenir, lui attribuer une forme, une couleur. Elle n’avait jamais su se projeter dans une autre vie, inventer de nouveaux paysages. Parfois, elle en avait conclu que ses rêves étaient si grands, si démesurés, qu’ils n’entraient même pas dans sa propre tête.
Dans l’effervescence des préparatifs qui occupaient maintenant presque tout son espace mental – fiançailles, mariage, appartement à louer – Lucile s’arrêtait parfois, les yeux dans le vague, se laissait envahir par une sensation de douceur, de liberté. De tous ses frères et sœurs, elle serait la première à partir. Elle ouvrait la voie des lendemains. Pour la première fois, celle-ci lui apparaissait distinctement, claire et lumineuse.
Lucile et Gabriel se marièrent dès le mois d’octobre. Sitôt après le mariage, elle quitta la maison familiale pour un minuscule studio dans lequel ils attendirent la naissance du bébé. Au début de mars, Lucile accoucha d’une petite fille dans une clinique de Boulogne. Plus tard, Lucile
et Gabriel s’installèrent dans un appartement du 13e arrondissement.