Rien ne s'oppose à la nuit
Chapitre 34
lire ce que je viens de retranscrire ni ce que je m’apprête éventuellement à É crire sur sa famille est sans aucun doute le moyen le plus sûr de se fâcher avec elle. Les frères et sœurs de Lucile n’ont aucune envie de en dire, je le sens dans la tension qui entoure maintenant mon projet et la certitude que j’ai de les blesser me perturbe plus qu’aucune autre. Aujourd’hui, ils se demandent sans doute ce que je vais faire de ça, de quelle manière je vais l’aborder, jusqu’où je suis prête à aller. Dès lors que je tente de m’approcher de Lucile, je ne peux faire l’économie des relations qu’elle a eues avec son père, ou plutôt qu’il a eues avec elle. Je me dois, au minimum, de poser la question. Or la question n’est pas indolore.
Je tire à bout portant et je le sais.
Un jour que je déjeune avec ma sœur, je lui raconte la terreur dans laquelle m’a plongée la lecture du très beau livre de Lionel Duroy, Le
Chagrin[2], qui revient sur son enfance et raconte la manière radicale et sans appel dont ses frères et sœurs se sont éloignés de lui après la parution d’un autre roman, écrit quinze ans plus tôt, où l’écrivain mettait déjà en scène ses parents et la fratrie dont il était issu. Aujourd’hui encore, aucun d’entre eux ne lui adresse la parole : il est le traître, le paria.
La peur suffit-elle à se taire ?
Devant un croque-monsieur, un peu impressionnée, ma sœur m’assure de son inconditionnel soutien. Il faut aller au bout, me dit-elle, ne rien laisser dans l’ombre.
Je repars convaincue que le seul chemin possible, au point où j’en suis, au point où nous en sommes tous, est celui qui passe par ce point.
L’homme que j’aime (et dont j’ai fini par croire qu’il m’aime aussi) s’inquiète de me voir perdre le sommeil à mesure que j’avance dans l’écriture. J’essaie de lui expliquer que c’est un phénomène normal (rien à voir avec le fait que je me sois égarée dans un exercice d’un genre nouveau, rien à voir avec le matériau que je manipule, cela m’est arrivé pour d’autres livres, de pure fiction, etc.). Je joue les fières-à-bras, balaie les sollicitudes d’un revers de main.
La peur suffit-elle à se taire ?
À trente-deux ans, Lucile écrit que son père l’a violée. Elle envoie le texte à ses parents et à ses frères et sœurs, nous le donne à lire. Pendant quelques semaines, j’imagine qu’il va se passer quelque chose de très grave et de tout à fait retentissant, une implosion familiale qui ne manquera pas de provoquer de terribles dégâts. Je suis dans l’attente du drame.
Pourtant, il ne se passe rien. Nous continuons d’aller de temps en temps en week-end à Pierremont, personne ne chasse mon grand-père avec un balai, personne ne lui défonce la gueule sur les marches de l’escalier, ma mère elle-même parle avec son père et ne lui crache pas au visage. J’ai douze ans et la logique des choses m’échappe. Comment est-il possible qu’une telle révélation ne soit pas suivie d’effets ? Au collège, la grammaire est la seule matière qui m’intéresse. Pourtant à Pierremont, en l’absence de conjonction de subordination – si bien que, par conséquent, à la suite de quoi – il ne se passe rien, ni larmes, ni cri, ma mère va chez ses parents qui s’inquiètent pour elle qui a l’air si fatiguée, elle a maigri, ses traits sont tirés, elle ne dort pas, la vie est si dure pour leur fille qui élève seule ses enfants.
Quelques mois plus tard, Lucile s’est rétractée. Elle parlait alors d’une relation incestuelle plutôt qu’incestueuse, réfutait le récit du passage à l’acte.
Comme des milliers de familles, la mienne s’est accommodée du doute ou s’en est affranchie. À la rigueur pouvait-on admettre une certaine ambivalence, un climat qui prêtait à confusion, mais de là à imaginer le pire… Un viol fantasmé par Lucile, voilà tout. Cela rendait les choses respirables, or il y avait si peu d’air.
La preuve qu’elle ne tournait pas rond, on ne tarderait pas à l’avoir.
Des années plus tard, alors que Manon et moi étions devenues adultes, à une époque où Lucile allait bien, ma sœur lui a reposé la question. Lucile lui a répondu que oui, cela était arrivé. Et que personne n’avait réagi à la lecture du texte qu’elle avait envoyé.
Le texte est resté lettre morte et Lucile n’a reçu en retour qu’un silence pétrifié.
Il y a quelques mois, lorsque j’ai demandé aux frères et sœurs de ma mère de me parler d’elle, ils ont tous accepté avec un enthousiasme non feint. Rendre hommage à Lucile, tenter de l’approcher : oui, bien sûr.
Pour nous tous, Lucile – sa douceur, sa violence – reste un mystère.
Il va de soi que l’hypothèse du viol de Lucile par mon grand-père figurait en bonne place parmi les thèmes que je voulais aborder. Pourtant, au moment où j’ai commencé ce travail, je n’avais aucune certitude.
Lorsque je réécoute les conversations que j’ai eues avec chacun d’entre eux, il me semble que la question est omniprésente, dès les premiers mots. Elle pèse avant même d’être posée. Malgré le silence, des années plus tard, le texte de Lucile a laissé son empreinte. Ils savent que j’y viendrai, retardent le moment, ou au contraire le devancent, ils admettent pour certains l’adoration que Georges avait pour sa fille, parlent de fascination ou de passion. Un amour, un regard, oui, qui pouvait être oppressant pour elle, susciter le fantasme. Mais toutes les filles ne sont-elles pas amoureuses de leur père ? Ils prennent des précautions, évaluent chaque mot. L’inceste, non, sûrement pas : pas un geste.
Seule Justine (qui aborde le sujet d’entrée de jeu) admet la possibilité du passage à l’acte.
Justine est la dernière des frères et sœurs de Lucile que j’ai interrogée. Elle vit à la campagne, ne vient pas souvent à Paris, nous avons eu du mal à trouver une date pour que j’aille chez elle, finalement c’est elle qui est venue. J’appréhendais cet entretien plus que les autres car les rapports de Justine et Lucile ont souvent été conflictuels, tendus à l’extrême, comme si s’était cristallisée entre elles une douleur impossible à partager. Après avoir entendu Lisbeth, Barthélémy, Violette, et l’impossibilité épidermique dans laquelle ils sont d’envisager que Lucile ait pu dire la vérité, le témoignage de Justine, qui n’a jamais mâché ses mots (et s’est éloignée de Georges pendant quelques années), m’intéressait au plus haut point.
Justine m’a raconté un mois d’été qu’elle avait passé seule avec Georges, quand elle avait dix-huit ou dix-neuf ans, à l’époque où ce dernier emmenait ses enfants à Pierremont, un par un ou à plusieurs, pour l’aider dans les travaux. Justine m’a raconté la manière dont Georges l’avait harcelée, sans répit, pour qu’elle enlève son tee-shirt, son soutien-gorge, qu’elle se déshabille, qu’elle se mette à l’aise. Il voulait prendre des photos d’elle, l’aider à découvrir sa sexualité, lui apprendre à se masturber. Justine s’échappait dès que possible pour marcher sur les bords du canal, Georges fermait la porte d’entrée à clé. Elle a eu peur, tout le temps. Il a pris une série de photos d’elle que Justine n’a jamais retrouvées. Georges n’était pas un homme à qui l’on disait non.
J’ai demandé des précisions : jusqu’où était-il allé ? Il l’avait tripatouillée, mais pas violée. Peut-être avait-il eu peur qu’elle parle car Justine, contrairement à Lucile, avait le verbe haut. Justine a vécu l’oppression de Georges, son regard, la menace qu’il représentait.
Aujourd’hui, elle revendique une part de haine pour cet homme qui a brisé sa jeunesse et compromis pour longtemps son aptitude au bonheur. Cet homme qui aurait pu se contenter d’être un père merveilleux.
Un autre jour, toujours en préparation de ce livre, j’ai vu Camille. Camille est la plus jeune sœur de Gabriel, elle était l’une des meilleures amies de ma mère quand elles avaient une vingtaine d’années. Je voulais qu’elle me parle de Lucile, de ses premiers émois, savoir quelle jeune fille Lucile avait été, connaître la façon dont elle riait, dansait, envisageait l’avenir. J’espérais que Camille m’aiderait à retrouver la Lucile lumineuse et pétillante du documentaire tourné pour la télévision, je voulais Lucile futile et insouciante.
Je n’imaginais pas une seconde ce que Camille allait me raconter et pourtant cela est venu très vite, à demi-mot, lorsque je lui ai demandé de me parler de Lucile, de Georges, de la famille Poirier. Une phrase inachevée, suspendue, dont je n’ai pas raté le signal. Camille a hésité : ce n’était pas mon sujet, nous avions déjà tellement souffert, elle n’était pas sûre de devoir évoquer ça. J’ai insisté.
Camille ne parlait pas des rapports de Lucile et de son père, mais de ceux qu’elle-même avait eus avec lui. L’une des toutes premières fois qu’elle a vu Georges, elle avait seize ans. Il était prévu qu’il l’emmène à Alicante, où Liane et ses enfants, ainsi que Gabriel, étaient déjà en vacances depuis quelques jours. Camille était invitée en Espagne par les Poirier. Son père était mort l’année précédente, sa mère était âgée, on s’était dit que cela lui ferait du bien, changer d’air, partir avec des jeunes, s’amuser. Quelques jours plus tard, Camille s’est retrouvée dans la voiture de Georges qu’elle connaissait à peine. Sur la route, ils ont fait une première escale pour récupérer un cousin de Lucile, puis une seconde, chez des amis de Georges, pour dormir un peu. Ils se sont retrouvés tous les trois dans le même lit, le cousin, Camille et Georges, ce dernier prenant d’autorité la place du milieu. Pendant la nuit, Georges s’est collé contre elle, a commencé à la caresser. Pétrifiée, Camille n’a rien dit. En Espagne, elle s’est tenue à distance, avant d’être frappée par une crise d’appendicite aiguë et d’être rapatriée illico en France.
Pendant des mois, Georges a exigé que Camille l’appelle, qu’elle le rejoigne, ici ou là. Il était fou d’elle. Il lui donnait des rendez-vous auxquels elle se dérobait, des noms de code pour qu’elle lui téléphone à l’agence, des adresses où le retrouver. Plus elle le fuyait, plus il se montrait menaçant. Si elle n’accédait pas à son désir, il raconterait à sa mère de quelle manière elle s’était collée à lui, cette nuit-là, comment elle s’y était prise pour provoquer son désir, l’aguicher. Camille ne connaissait rien au sexe et l’idée que sa famille pût apprendre de telles horreurs la terrifiait. D’autant que sa mère insistait au contraire pour qu’elle remercie Liane et Georges, si généreux de l’inviter chez eux, et qu’elle accepte les invitations de ce dernier, sans cesse réitérées. Le temps est passé et Georges n’a pas lâché prise, ne ratant jamais une occasion de lui rappeler ce qu’elle lui devait.
Il a fini par parvenir à ses fins. Un soir d’abord, à la suite d’un dîner qu’il avait réussi à obtenir, puis un week-end entier à Pierremont, où il lui tendit un véritable guet-apens pour se retrouver seul avec elle. Terrorisée par ses menaces, Camille avait cédé. De ces deux jours qu’elle passa enfermée sous la domination de Georges (sous prétexte que les voisins ne devaient pas la voir), où elle dut se plier à ses jeux érotiques et à ses punitions, Camille a gardé un souvenir honteux, douloureux et longtemps inavoué. À la rentrée suivante, elle est partie dans un collège en Angleterre pour échapper à Georges, à son emprise. Pendant des années, elle s’est sentie coupable.
À son retour en France, Camille s’est mariée, a eu des enfants, malgré l’empreinte que Georges avait laissée sur son corps, et ce sentiment de culpabilité qui ne l’a jamais quittée.
Après le divorce de Lucile et Gabriel, Lucile et Camille se sont perdues de vue. Camille a divorcé aussi, s’est remariée quelques années plus tard.
Aux obsèques de Lucile, elle était là.
J’ai raconté à Camille le texte de Lucile et puis sa volte-face. La manière dont nous nous sommes rangés derrière l’idée qu’il s’agissait d’un délire, mis sur le compte de sa maladie, le doute qui pour moi subsistait encore et ne trouvait aucune réponse. Camille était bouleversée. Elle m’a dit avoir souvent eu le sentiment que Lucile se protégeait de son père, qu’elle évitait de se trouver seule avec lui.
Elles ne se sont jamais parlé. Lors d’un week-end où Camille était à Pierremont avec Lucile et Gabriel, Georges était entré nu, en pleine nuit, dans la chambre de Camille. Mais quand il a entendu Gabriel dans le couloir, qui sans doute l’avait vu entrer, il a eu peur. Plus tard, sur le trajet du retour, alors qu’elles étaient toutes les deux seules en voiture, Lucile a posé à Camille des questions sur son père, ce qu’il faisait là en pleine nuit, ce qu’il voulait. Lucile était tendue, agressive, Camille n’a rien dit.
Si elle avait parlé, si elles s’étaient parlé, leur vie aurait-elle été différente ?
Après sa visite, Camille m’a écrit combien notre conversation l’avait soulagée. Après toutes ces années, elle se sentait moins coupable.
Au cours de mes recherches, Manon m’a raconté une scène dont elle m’avait déjà fait le récit et que j’avais occultée. Un jour qu’elle était en vacances à La Grande-Motte, Georges, pour une raison qu’elle a oubliée, avait décidé de lui offrir un maillot de bain. À l’époque où le topless était de rigueur, Manon avait choisi un maillot une pièce de couleur blanche, double épaisseur et d’allure sportive. Alors qu’elle le remerciait pour ce cadeau, Georges s’était approché d’elle, lui avait caressé l’épaule et lui avait dit :
— Si tu es très gentille, tu peux avoir d’autres cadeaux.
Manon avait seize ans, l’ambiguïté de Georges ne lui avait pas échappé. Elle s’en était confiée aux enfants de Lisbeth et l’un de nos cousins n’avait pu s’empêcher de répéter la confidence à Liane. Cette dernière, sur un ton glacial que Manon ne lui connaissait pas, l’avait mise en garde :
— Ce n’est pas bien de raconter des choses comme ça sur votre grand-père.
Lucile gardait tout son courrier. Quand elle est morte, nous avons retrouvé dans ses cartons la plupart des lettres de son père. Manon les avait rangées chez elle avec le reste des papiers et des écrits. Lorsque j’ai commencé ce travail, j’ai demandé à les récupérer. Manon les avait lues, il n’y avait rien, m’a-t-elle prévenue, rien de particulier. Georges écrivait à Lucile de temps à autre pour donner les nouvelles, rien de plus. Lorsque j’ai voulu les classer par date, un fait étrange m’est apparu : au cours de l’été 78 (quelques mois avant l’écriture du texte de Lucile), Georges lui avait écrit huit lettres en moins de trois semaines. Selon la tradition, Liane fait alors son tour de juillet (une sorte de tournée des popotes consacrée à la famille et aux amis), tandis que Georges part seul dans le Sud, où ma grand-mère le rejoint ensuite pour le mois d’août. Huit lettres en trois semaines, parfois deux datées du même jour. J’ai frémi à l’idée d’y trouver un indice, un détail, qui eût échappé à la vigilance de ma sœur et les ai lues avec la plus grande attention. Mais ces lettres ne révèlent rien. À en juger par les propos de Georges, Lucile rencontre des difficultés à son travail et s’inquiète concernant sa santé. Georges lui conseille d’aller voir un hématologue, de se reposer, insiste pour qu’elle le rejoigne, espère un moment qu’elle se libérera pour le week-end du 14 juillet, lui rappelle que le cas échéant, il prendrait en charge le billet, puis, une fois le 14 juillet passé, insiste pour qu’elle vienne au mois d’août.
Deux mois après la mort de Milo, à laquelle n’est faite aucune allusion, Georges s’inquiète pour Lucile. Sans doute a-t-il peur pour elle, voilà tout.
Le jour où nous étions chez Violette dans sa cave, à la recherche des mémoires de Georges enregistrés sur cassettes, au moment où j’ai fait part de mon désir d’emporter chez moi ce matériel, Violette est entrée dans une colère terrible. Une colère tremblante, aiguë et fébrile, pour me dire que non, elle ne voulait pas, il était hors de question qu’elle me confie ces éléments si c’était pour les utiliser contre son père. Désemparée, j’ai précisé que je n’y cherchais rien d’autre que les souvenirs professionnels de Georges et quelques anecdotes sur la rue de Maubeuge, dont je voulais rendre compte et pour laquelle je manquais d’atmosphère. Ce qui était vrai, dans la mesure où je ne pensais pas une seconde trouver dans ce matériel une quelconque trace de l’ambiguïté de Georges vis-à-vis de Lucile.
À l’époque où Georges enregistrait ses mémoires, il a annoncé un jour à Violette qu’il avait consacré une cassette à sa sexualité. Elle lui a signifié clairement qu’elle n’en voulait pas. Quinze jours plus tard, il lui a dit l’avoir détruite. C’est elle qui me l’a raconté.
Violette m’a laissé prendre les cassettes.
Lucile et Georges sont morts tous les deux, il est trop tard pour connaître la vérité. Lucile était bipolaire et il semblerait que l’inceste figure parmi les facteurs déclenchants de la maladie. Je n’ai pas trouvé d’études statistiques sur ce sujet. Le texte, que Lucile a laissé parmi ses affaires, raconte que Georges lui a fait prendre un somnifère, puis l’a violée.
Dans les écrits que nous avons retrouvés chez elle (écrits qu’elle n’a pas non plus jugé utile de jeter, qu’elle a donc laissés à notre connaissance), j’ai retrouvé l’un des brouillons de ce texte, écrit au crayon de papier sur un cahier d’écolier. Il révèle sur ce point les étapes de son élaboration.
Dernier tableau = nous partons pour notre maison de campagne avec mon amoureux, nous sommes avec mon père. Je ne suis pas tendre j’ai tellement peur que mon père nous voie l’être. Mon ami Forrest dort en haut. Je vais pisser il me guettait, il me donne un somnifère et m’entraîne dans son lit pour me détendre, je suis si nerveuse. Je ne sais pas s’il m’a violée, Il m’a violée pendant mon sommeil, il y a seize ans et je le dis.
Quand Manon est revenue sur ce sujet, des années plus tard, Lucile lui a raconté que Georges l’avait obligée à s’asseoir sur le bord de son lit, puis avait commencé à la caresser. De terreur, elle s’était évanouie. Il n’était plus question de somnifère. C’est d’ailleurs à peu de chose près cette version qu’elle écrit en 1984, lorsque le psychanalyste, qui la suit depuis des mois et se heurte à son silence, lui demande de tenir un journal :
Samedi 29.12.1984. Aujourd’hui mon père m’a offert une montre ronde pour cacher mon tatouage au poignet qu’il n’aime pas. Moi j’aime mon tatouage, il fait partie de moi-même. Mon père ne sait pas qu’il est à l’origine de ce tatouage. Dix heures dix, c’est l’heure à laquelle je me suis réveillée dans leur chambre après avoir passé une nuit avec lui et qu’il m’a peut-être violée. Je ne sais pas. Tout ce que je sais c’est que j’ai eu très peur et que je me suis évanouie. C’est la fois où j’ai eu le plus peur de ma vie.
Lucile jusqu’à la fin de sa vie a gardé cette montre ronde, tatouée au poignet. Dix heures dix, l’heure du réveil, l’heure à laquelle sont arrêtées les montres, dans les vitrines des bijoutiers.
Et si, au cours de cette nuit, il ne s’était rien passé ? Et n’avait existé que la peur, cette peur immense, et l’inconscience qui l’a suivie ?
Parfois, une autre idée me vient et me hante :
Et si, incapable de le dire ou de l’écrire, Lucile s’était heurtée à un tabou plus profond encore, celui de son état de conscience ? Et si Lucile ne s’était pas évanouie, quoique tétanisée par la peur, et que Georges ait abusé de son pouvoir, de son emprise, pour la soumettre à son désir, la convaincre d’y céder ? Et si Lucile, comme Camille, n’avait pas pu, pas su dire non ?
Ensuite, la honte aurait distillé son venin et interdit toute parole, sauf à être travestie. Ensuite, la honte aurait creusé le lit du désespoir et du dégoût.
Je relis ces mots de [3] L’Inceste, où Christine Angot révèle comment son père a abusé de l’ascendant qu’il avait sur elle : « Je suis désolée de vous parler de tout ça, j’aimerais tellement pouvoir vous parler d’autre chose. Mais comment je suis devenue folle, c’est ça. J’en suis sûre, c’est à cause de ça que je suis devenue folle. »
Nous ne saurons jamais. Nous avons, les uns et les autres, nos propres convictions ou bien nous n’en avons pas.
Peut-être est-ce cela, le plus difficile, n’avoir jamais pu haïr Georges, mais n’avoir jamais pu l’absoudre non plus. Lucile nous a laissé ce doute en héritage, et le doute est un poison.
Quelques mois après la rédaction de ce texte, et le silence qui entoura sa diffusion, Lucile fut internée pour la première fois. La coordination est à l’écriture ce que le montage est à l’image. Telles que j’écris ces phrases, telles que je les juxtapose, je donne à voir ma vérité. Elle n’appartient qu’à moi.