Rien ne s'oppose à la nuit

Delphine de Vigan · Chapitre 6 sur 60

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Rien ne s'oppose à la nuit

Chapitre 6

 

sportifs, je la revois assise dans sa cuisine, emmitouflée dans un L iane, ma grand-mère, était une formidable conteuse. Lorsque je pense à elle, outre son légendaire grand écart et ses nombreux exploits invraisemblable pyjama de laine rouge tricoté maison (jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans, Liane a porté divers prototypes de vêtements de nuit de sa production personnelle, de couleurs vives, avec ou sans capuche), tel un lutin facétieux ou un farfadet d’intérieur, racontant pour la centième fois la même histoire, l’œil brillant et le rire chantant. Liane aimait raconter. Par exemple comment, à l’âge de vingt-deux ans, elle avait rompu ses fiançailles après que sa mère lui eut expliqué, à quelques jours de la date fatidique, en quoi consistait son futur rôle d’épouse. Liane, comme bon nombre de jeunes filles de son âge et de son milieu, ignorait à peu près tout du sexe. Elle avait accepté quelques mois plus tôt de se fiancer avec un jeune homme de bonne famille qui lui semblait correspondre à l’idée qu’elle pouvait se faire d’un bon mari. Liane se réjouissait de devenir une dame. De là à s’allonger nue auprès de cet homme et supporter qu’il pratiquât à son endroit les choses tardivement évoquées par sa mère, il y avait un grand pas. À y réfléchir, il n’en était pas question. Liane aimait raconter l’éducation stricte et bourgeoise qu’elle avait reçue, l’interdiction de parler à table, les exigences de son père, et comment celui-ci, avoué reconnu de la ville de Giens, avait finalement accepté qu’elle rompît ses fiançailles, bien que le déjeuner eût déjà été commandé et payé. Quelques mois plus tard, Liane rencontrait mon grand-père dans une surprise-partie, alors qu’elle était venue rendre visite à l’une de ses sœurs aînées qui vivait à Paris. Liane était alors professeur de gymnastique dans l’institution pour jeunes filles qu’elle avait elle-même fréquentée. Georges déclara à Liane qu’elle était une ravissante petite fée bleue ; elle portait une robe verte. Georges n’était pas daltonien, il savait surprendre les femmes. Liane ne tarda pas à tomber amoureuse de lui. Cette fois, l’idée de se retrouver nue avec cet homme dans un lit lui sembla non seulement possible mais souhaitable.

Georges venait d’une famille d’industriels ruinée par un aïeul porté sur le jeu. Son père, après avoir été longtemps cheminot, était devenu journaliste pour La Croix du Nord. Le journal ayant cessé de paraître sous l’Occupation allemande, la famille de Georges connaissait de graves difficultés. Bien qu’étant d’un milieu beaucoup moins bourgeois que Liane, Georges fut accepté par les parents de ma grand-mère et ils se marièrent en 1943. Lisbeth naquit quelques mois plus tard.

Je n’ai aucun doute quant au fait que mes grands-parents se sont aimés. Liane admirait Georges pour son intelligence, son humour, son autorité naturelle. Georges aimait Liane pour sa vitalité hors du commun, la musique de son rire, son éternelle candeur. Ils formaient un couple étrange : lui, si cérébral en apparence, mais totalement gouverné par ses affects, elle, si émotive en surface, solide comme un roc et intimement persuadée qu’elle était sotte.

Dans la cuisine de la maison où ils ont vécu des années soixante-dix jusqu’à la fin de leur vie, à l’intérieur des portes d’un vaste placard qui a longtemps servi de passe-plat, étaient inscrites les dates de naissance – et de mort, le cas échéant – de tous leurs descendants. Quand j’étais enfant, ces dates étaient écrites à la craie sur un tableau noir, puis, lorsque la cuisine a été repeinte en jaune (j’ignore la date de ce changement), le tableau noir disparut et fut remplacé par une affiche sur laquelle celles-ci furent recopiées au marqueur bleu.

Lucile, ma mère, était la troisième d’une famille de neuf enfants. À l’heure où j’écris ces lignes, elle aurait soixante-trois ans. Lorsque j’ai commencé mes recherches, Lisbeth m’a envoyé par mail la photo scannée des portes du placard, prise il y a deux ans, lorsqu’il a fallu vider la maison. J’ai imprimé la photo en couleur et l’ai collée sur la première page du cahier de notes qui ne me quitte plus. Je reproduis ici le contenu de la photo correspondant à la porte gauche, qui ne concerne que les deux premières générations.

GEORGES 06.09.1917 - 2000

LIANE 07.12.1919

LISBETH 19.07.1944

BARTHELEMY 15.11.1945

LUCILE 17.11.1946

ANTONIN 10.05.1948 - 1954

JEAN-MARC 07.07.1948 - 1963

MILO 07.07.1950 - 1978

JUSTINE 18.03.1952

VIOLETTE 06.11.1954

TOM 10.07.1962

Personne désormais ne pourra compléter ces listes. N’y figurent ni la date de la mort de Liane (novembre 2007), ni celle de Lucile (quelques semaines plus tard, le 25 janvier 2008). N’y figureront pas non plus les enfants à venir. La mort de ma grand-mère a sonné la fin de la maison de Pierremont, petite ville de l’Yonne où passe le canal de Bourgogne, qui fut le fief de sa famille, puis de la nôtre. La maison était préemptée par la mairie et, aujourd’hui, elle a sans doute été rasée afin de prolonger la route nationale. La lutte contre ce projet fut l’une des grandes batailles de Georges, mon grand-père, qui, à plusieurs reprises, la sauva de la destruction.

Je regarde cette photo et son étrange géométrie. Au milieu exactement de la fratrie, comme en son centre, la mort des trois frères de ma mère : trois lignes consécutives, plus longues en raison de la deuxième date qui y figure, longues comme leur résonance inépuisable au cœur de la matière vivante.

La dernière fois que je suis allée chez Violette, la plus jeune sœur de Lucile, nous avons fouillé dans sa cave à la recherche de différentes choses que je souhaitais voir ou consulter. Violette a récupéré la plupart des papiers de la maison de Pierremont lorsque celle-ci a été vidée. Dans les enveloppes remplies de vieilles photos, classées par enfant, nous avons découvert un cliché de Jean-Marc que nous n’avions jamais vu ni l’une ni l’autre, pris peu de temps après son arrivée dans la famille. Jean-Marc regarde l’objectif, ses bras sont maigres, son ventre paraît gonflé et ressemble à celui des enfants mal nourris, ses cheveux sont rasés. L’inquiétude se lit dans son regard. C’est un enfant qui a peur. Nous avons regardé la photo en silence, impressionnées par l’infinie tristesse qui s’en dégageait, puis je l’ai remise avec les autres. Nous n’avions pas dit un mot.

Ce même jour, Violette m’a donné la copie agrandie d’un autre cliché, prise au cours de l’été 55, soit un an après la mort d’Antonin et quelques mois après l’arrivée de Jean-Marc. Toute la famille est installée dans la Peugeot 202 décapotable, et décapotée, que mon grand-père possédait à l’époque, arrêtée au milieu de ce que l’on devine être une route de campagne, longée d’arbres. Au premier plan, Liane tient Violette qui doit avoir huit ou neuf mois dans ses bras, toutes deux font face au photographe. Georges apparaît de profil, la tête tournée vers ses enfants. Entre les deux banquettes, Barthélémy et Jean-Marc se tiennent côte à côte, tandis qu’à l’arrière-plan, Milo, Justine, Lisbeth et Lucile, assis sur le dossier de la banquette arrière, regardent l’objectif. Dans la lumière d’été, tous sourient, non pas du sourire figé des photos posées, mais d’un sourire vrai, amusé. Les cheveux de Jean-Marc ont poussé, ses joues se sont remplies. Lucile est appuyée sur la portière, les cheveux tirés en queue-de-cheval, elle est ravissante, elle rit. Comme malgré eux, les enfants se sont serrés sur la partie droite de la photo, à côté de Milo une place est restée vide.