Rien ne s'oppose à la nuit

Delphine de Vigan · Chapitre 11 sur 60

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Rien ne s'oppose à la nuit

Chapitre 11

 

travail. C’est ainsi en tout cas que j’ai interprété sa question, posée avec une L ’homme que j’aime, dont l’amour se heurte parfois à mes absences, s’est inquiété, il y a quelques temps, de me voir entreprendre ce certaine prudence : avais-je besoin d’écrire ça ? Ce à quoi, sans hésitation, j’ai répondu que non. J’avais besoin d’écrire et ne pouvais rien écrire d’autre, rien d’autre que ça. La nuance était de taille !

Ainsi en avait-il toujours été de mes livres, qui au fond s’imposaient d’eux-mêmes, pour des raisons obscures qu’il m’est arrivé de découvrir longtemps après que le texte eut été terminé. À ceux qui redoutaient les dangers que pouvait représenter pour moi un tel chantier, si peu de temps après la mort de ma mère, je répondais avec assurance que non, pas du tout, mais enfin, pensez-vous. Je sais aujourd’hui – alors que je ne suis même pas encore à la moitié du vaste chantier dans lequel je me suis empêtrée (j’ai failli écrire : du vaste merdier dans lequel je me suis foutue), combien j’ai présumé de mes forces. Je sais aujourd’hui l’état de tension particulier dans lequel me plonge cette écriture, combien celle-ci me questionne, me perturbe, m’épuise, en un mot me coûte, au sens physique du terme. Sans doute avais-je envie de rendre un hommage à Lucile, de lui offrir un cercueil de papier – car, de tous, il me semble que ce sont les plus beaux – et un destin de personnage. Mais je sais aussi qu’à travers l’écriture je cherche l’origine de sa souffrance, comme s’il existait un moment précis où le noyau de sa personne eût été entamé d’une manière définitive et irréparable, et je ne peux ignorer combien cette quête, non contente d’être difficile, est vaine. C’est à travers ce prisme que j’ai interrogé ses frères et sœurs, dont la douleur, pour certains, fut au moins aussi visible que celle de ma mère, que je les ai questionnés avec la même détermination, avide de détails, à l’affût en quelque sorte d’une cause objective qui m’échappe à mesure que je crois l’approcher. C’est ainsi que je les ai interrogés, sans jamais poser cette question à laquelle ils ont pourtant répondu : est-ce que la souffrance était déjà là ?

Dans le fichier Word où j’ai retranscrit l’ensemble des entretiens que j’ai menés, « la rue de Maubeuge » figure comme un thème à part entière. Liane et Georges y ont emménagé en 1950 (ils venaient d’un tout petit appartement rue de Presles, dont aucun des frères et sœurs de ma mère n’a de véritable souvenir) et l’ont quittée en 1960. Lucile y a donc vécu entre l’âge de quatre et quatorze ans. Comme c’est le cas dans bon nombre de familles, les époques se résument au lieu qui les contient. Ainsi, « la rue de Maubeuge » rassemble à la fois les débuts de la première agence de publicité créée par Georges, sa liquidation, la naissance de Justine, la création d’une seconde agence, la mort d’Antonin, la naissance de Violette et l’arrivée de Jean-Marc.

Encore aujourd’hui, « la rue de Maubeuge » ne se raconte pas sans sa part de mythologie : le dévouement de Lisbeth, les frasques de Barthélémy sur la corniche du deuxième étage, le succès des photos de Lucile, les colères retentissantes de Justine, l’appétit exemplaire de Violette, la schmoulz de Madame Couture, les pique-niques du dimanche, l’immuable sourire de Liane.

Derrière la mythologie, il y a la mort d’un enfant et l’arrivée d’un autre : une pièce de puzzle qu’on essaie de faire entrer de force, me dira Violette lors de mes entretiens. Dans des notes que Lucile a écrites sur son enfance, récupérées chez elle au fond d’un carton, à propos de l’arrivée de Jean-Marc, j’ai trouvé cette phrase : Ainsi je découvrais confusément, malgré les explications et les dénégations, que nous étions interchangeables. Je n’ai jamais pu me convaincre par la suite du contraire, ni dans les rapports amoureux, ni dans les rapports amicaux.

Derrière la mythologie, il y a l’immense fatigue de Liane, son incapacité à s’occuper de Justine après la disparition d’Antonin, une forme d’indistinction propre aux familles nombreuses, les liens d’allégeance, de rivalité, de complicité que nouent en secret les enfants, leurs paroles, leurs fantasmes, cette circulation invisible entre eux qui échappe aux adultes.

Derrière la mythologie, il y a Milo, dont on ne raconte pas grand-chose, si ce n’est qu’il est comme l’eau qui dort, lisse et sans remous apparent. Et Barthélémy, qui se retrouve en observation psychiatrique à l’hôpital Necker, pour un motif dont il n’est pas très sûr aujourd’hui, probablement parce qu’il était extrêmement turbulent et faisait encore pipi au lit. Deux ans après la mort d’Antonin, c’est Liane qui le conduit à l’hôpital des enfants malades. Une fois qu’il est installé dans sa petite chambre blanche, elle s’absente sous prétexte d’acheter des magazines, et ne revient pas. Il y passera plusieurs jours, dans une détresse absolue, convaincu d’avoir été abandonné par ses parents, avant que ceux-ci reviennent le chercher, alertés par une amie de la famille venue voir l’enfant et effarée par l’état dans lequel elle le trouve.

Marie-Noëlle fut la collaboratrice de Georges pendant vingt ans et l’une des plus proches amies de ma famille. Associée à sa vie quotidienne autant qu’à ses mondanités, elle fut le témoin privilégié de sa vitalité, mais n’ignore rien des drames et des désespoirs qui l’ont traversée. C’est elle qui est allée chercher Barthélémy pour le ramener en Ardèche après la mort d’Antonin, c’est elle qui a pris Justine quelque temps chez elle lorsque Liane ne parvenait plus à s’en occuper, elle aussi que Liane appellera le jour où elle trouvera Jean-Marc mort dans sa chambre. C’est elle qui, comme d’autres, me dira de Lucile : « C’était une enfant mystérieuse, de total mystère. »

Sur les conseils des frères et sœurs de Lucile, j’ai donc passé un long après-midi chez Marie-Noëlle pour l’interroger. C’est aujourd’hui une vieille dame de plus de quatre-vingts ans. Je ne suis pas sûre que le mot vieille convienne, tant son esprit est facétieux, et quelque chose me dit que c’est ce qui a séduit Georges dès la première fois qu’il l’a vue, cette ironie douce qui affleure derrière ses mots, cet air de ne pas être dupe, de savoir très exactement à quoi s’en tenir. Plus tard, Marie-Noëlle m’a renvoyé quelques précisions par email, ainsi que des dates que je lui avais demandées. Plus tard encore, j’ai réécouté pour les retranscrire les quelques heures de souvenirs qu’elle m’avait confiés. À l’évocation de « la rue de Maubeuge », l’émotion est encore présente et lorsque Marie-Noëlle me raconte la première fois qu’elle a vu ma grand-mère, il est évident que l’image, dans son souvenir, est intacte : Liane, alors enceinte de Justine, emmitouflée dans une abominable robe de chambre en tissu des Pyrénées, lui ouvre la porte, tignasse blonde et ventre incontournable, tandis que règne dans tout l’appartement une odeur de pisse que plus personne ne semble remarquer (presque tous les frères et sœurs de Lucile ont fait pipi au lit jusqu’à un âge avancé). Marie-Noëlle vient pour rencontrer Georges, mon grand-père, journaliste à Radio-Cinéma – magazine qui deviendra, quelques années plus tard, Télérama. Elle sait par un ami commun qu’il envisage de créer une agence de publicité.

Dans le fouillis du cagibi qui leur servira de bureau, Marie-Noëlle et Georges monteront les premiers statuts de l’agence, avant de trouver des locaux. Quelques mois plus tard, Georges encaisse enfin leur premier chèque : l’agence a conçu et fabriqué des cartes commerciales pour Le Soulier de Ninon, une boutique dont la clientèle est principalement constituée des prostituées de Pigalle. En sortant de l’immeuble, il entraîne Marie-Noëlle chez le traiteur italien du quartier et dépense la moitié de la somme pour acheter de quoi nourrir sa famille pour plusieurs jours. Le festin, auquel elle est invitée, sera englouti le soir même.

Comme d’autres, Marie-Noëlle se souvient du week-end que Liane et Georges ont passé à Londres et de sa visite aux enfants. Si ce week-end a été évoqué à plusieurs reprises et par des personnes différentes, il ne l’a jamais été sous forme de reproche à l’égard de mes grands-parents, en tout cas jamais de manière explicite. Comment Liane et Georges, alors qu’ils ont perdu quelques mois plus tôt un enfant de manière accidentelle, peuvent-ils partir si loin en laissant sans surveillance des enfants si jeunes ? Par quelle insouciance ou quelle inconscience entreprennent-ils ce voyage ? Cela me sidère. Bien sûr, j’observe cette anecdote à travers le prisme de l’époque dans laquelle je vis. Bien sûr, j’ai aujourd’hui une idée assez floue de ce à quoi peut ressembler le Paris des années cinquante, et quel peut être le degré de maturité d’une enfant de onze ans, aînée d’une fratrie de sept enfants. J’examine ces faits de là où je me trouve, avec cette peur contre laquelle je lutte sans cesse qu’il arrive quelque chose à mes enfants (peur qui est plutôt supérieure à la moyenne, je dois l’admettre, et dont je sais qu’elle n’est pas sans lien avec l’histoire de ma famille).

Plutôt qu’une inconséquence, je vois dans ce départ une forme de fuite en avant, la preuve de la confiance irréductible, et aveugle, que Liane et Georges ont encore – à ce moment-là – dans la vie, le couple qu’ils forment et la famille qu’ils construisent.