Rien ne s'oppose à la nuit
Chapitre 38
amies de la Maison des Chats. Quelques jours après son arrivée, on lui L ucile resta douze jours à Maison Blanche. Elle y reçut plusieurs visites, dont celle de Forrest, de certains de ses frères et sœurs, et des apprit la mort de Baptiste, le fils de Barbara et Claude. Il s’était tiré une balle dans la tête. Si le pacte avait eu lieu, Baptiste en était. Il fut le troisième et le dernier de la vague dite des suicides.
Lucile quitta Maison Blanche alors que le délire n’était pas encore retombé. Elle n’y avait vu le psychiatre que deux fois, une pour entrer, une pour sortir, et, en raison des nombreuses piqûres qui lui avaient été administrées, n’y avait pas souffert. Lisbeth lui avait évité le placement d’office, elle l’accueillit chez elle avec un traitement que Lucile refusa de prendre. La situation devint rapidement impossible. Pour la plus grande joie des enfants de Lisbeth, Lucile désobéissait, faisait des bêtises, multipliait les ruses et les subterfuges afin de s’évader. À quatre pattes sur la moquette, elle tentait de gagner la porte dès que sa sœur avait le dos tourné, inventait pour sortir d’improbables rendez-vous. Enfermée à clé, elle prononçait à voix haute tout ce qui lui passait par la tête, en un flot continu qui succédait aux années de silence.
Gabriel avait entamé une procédure pour récupérer notre garde.
Lucile, à peine sortie de l’hôpital et toujours en plein délire, comparut devant le juge une première fois. Accompagnée par une amie, tenant à peine debout, elle pleura, rit à gorge déployée, joua sur les mots et réclama une cigarette à cor et à cri (on lui avait pourtant recommandé de ne pas fumer). Le juge finit par lui offrir une Camel.
Une enquête sociale fut ordonnée.
Un samedi, dans les jours qui suivirent, Lucile nous téléphona en Normandie. Elle demanda à nous parler à tour de rôle, nous posa plusieurs fois les mêmes questions, voulut de nouveau parler à l’une, puis à l’autre, connaître le temps qu’il faisait. À Manon, elle demanda de lui décrire ses jeux et me fit répéter les mêmes mots, toujours persuadée que j’étais l’oracle de Delphes. La conversation dura plus d’une heure, ce fut le seul contact que nous eûmes avec elle pendant plusieurs mois.
Lucile finit par s’échapper de chez Lisbeth et s’enfuit à Barcelone, où s’était installé le meilleur ami de Milo. Henri et Nùria la reçurent avec la plus grande gentillesse, malgré l’état d’agitation dans lequel elle se trouvait. Ils l’emmenèrent visiter la ville, l’accompagnèrent dans ses périples. Lucile voulut tout voir, tout faire, tout acheter. En quelques jours elle amassa un nombre incalculable d’objets (stylos plume à pompe, Jésus en plâtre peint, collection de petits cactus).
Pendant ce temps, Barthélémy qui travaillait pour le supplément de Libération y fit paraître le texte que Baptiste avait écrit quelques jours avant de se donner la mort.
Lucile rentra à Paris, reprit ses pérégrinations, distribua de l’argent dans la rue. L’idée s’imposa dans son entourage qu’elle devait de nouveau être hospitalisée. Lisbeth et Michel B., un ami de Violette, passèrent une journée avec elle dans l’espoir de la conduire en douceur jusqu’aux urgences de l’hôpital Saint-Antoine. Lucile exigea de s’arrêter dans les cafés, dansa sur les tables, chanta des vieilles chansons de Sheila, retarda le moment de l’enfermement. Une fois sur place, elle commenta à voix haute le physique du médecin qui la reçut et s’inquiéta de sa santé mentale en découvrant qu’il était gaucher (elle l’était aussi). Dans l’ambulance qui la conduisait une nouvelle fois vers Maison Blanche, Lucile chanta de nouveau à tue-tête et ordonna au conducteur d’aller plus vite (alors qu’elle était habituellement terrorisée en voiture).
Quelques jours s’écoulèrent avant que Lucile soit transférée à la clinique de Belle-Allée, près d’Orléans, où elle séjourna trois ou quatre mois. Le traitement fut mis en place, Lucile rencontra des médecins plusieurs fois par jour, continua de délirer sous médicaments.
Dans le texte qu’elle écrivit plus tard, Lucile se souvient des motifs de ses fantasmes : la peinture, la philocalie, la mythologie (Aphrodite et Apollon), l’architecture de Viollet-le-Duc, Les Très Riches Heures du duc de Berry.
(Une autre phrase lue dans le livre de Gérard Garouste, prononcée par son médecin : « On a les délires de sa culture. »)
De Belle-Allée, Lucile nous envoya quelques lettres dans lesquelles elle tentait de raconter sa vie à la clinique, ses occupations, les médecins qui la suivaient. Nous lui écrivions en retour des lettres rassurantes où nous évoquions nos écoles, nos activités, nos nouveaux amis (Lucile a gardé toutes nos lettres d’enfant, nous les avons retrouvées chez elle après sa mort).
Au bout de quelques semaines, le délire finit par céder. Lui succéda la honte, une honte poisseuse et coupable qui ne la quitterait jamais.
Lucile ouvrait les yeux sur sa vie dévastée. Elle était en train de perdre la garde de ses enfants, elle avait dépensé l’argent qu’elle n’avait pas, elle avait fait et dit n’importe quoi.
Cela avait eu lieu, cela était irrémédiable.
Après plusieurs mois, alors que son état semblait enfin stabilisé, Lucile finit par sortir de la clinique. Elle retrouva l’appartement de la rue du Faubourg-Montmartre et reprit son travail, le temps que soit mise en œuvre sa procédure de licenciement.
Peu de temps avant l’été, le moment vint pour nous de la revoir. Le week-end avait été organisé longtemps à l’avance, il était prévu qu’elle ne soit pas seule pour venir nous chercher. Gabriel nous conduisit à la gare de Verneuil-sur-Avre, nous pleurions tous les trois dans la voiture.
Dans le train que nous prendrions désormais dans l’autre sens, nous essayions de nous préparer aux retrouvailles qui nous attendaient. L’appréhension ne cessait de grandir, nous ne pouvions jouer à rien, ni au jeu de l’objet mystère, ni au verbe Tipoter, ni à ni oui ni non.
Arrivées à la gare Montparnasse, nous avons marché côte à côte en direction de la sortie, la peur l’emportait sur la joie.
Lucile était là, au bout du quai, au milieu du va-et-vient et de la foule, minuscule silhouette blonde enveloppée dans un manteau bleu marine. Lucile était là, accompagnée de Violette et d’une amie, tout près de nous, et soudain il n’y eut plus d’autre visage que le sien, pâle, amaigri. Lucile nous embrassa sans effusion, aucune de nous ne savait quoi faire de ses bras et nous ne tenions pas tant que ça sur nos jambes.
Nous sommes reparties vers l’entrée du métro. Lucile a pris la main de Manon, elle marchait devant moi, je la regardais de dos, comme elle semblait frêle et fragile et brisée. Elle s’est retournée vers moi, elle m’a souri.
Lucile était devenue une toute petite chose friable, recollée, rafistolée, irréparable en vérité.
De toutes les images que j’ai gardées de ma mère, celle-ci est sans doute la plus douloureuse.