Rien ne s'oppose à la nuit

Delphine de Vigan · Chapitre 23 sur 60

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Rien ne s'oppose à la nuit

Chapitre 23

 

pensais que je n’aurais aucun mal à y introduire de la fiction, ni aucun A u commencement, lorsque j’ai fini par accepter l’idée d’écrire ce livre, après une longue et silencieuse négociation avec moi-même, je scrupule à combler les manques. Je veux dire, en quelque sorte, que je pensais rester maître à bord. J’imaginais être capable de construire une histoire, fluide et maîtrisée, ou tout au moins un texte qui s’élaborerait dans une forme assurée et constante et prendrait sens à mesure qu’il progresserait. Je croyais pouvoir inventer, donner un souffle, une direction, créer de la tension, mener l’affaire d’un bout à l’autre sans ligne de faille ni point de rupture. J’espérais pouvoir manipuler le matériau à ma guise, et c’est l’image un peu classique d’une pâte qui me vient, une pâte à tarte comme Liane m’avait appris à les faire quand j’étais enfant, brisée ou feuilletée, que j’aurais fabriquée entre mes mains à partir d’ingrédients épars avant de la faire rouler sous ma paume, de l’aplatir avec force, voire de la projeter vers le plafond pour observer de quelle manière elle s’y collerait.

Au lieu de quoi je ne peux toucher à rien. Au lieu de quoi il me semble que je reste des heures les mains en l’air, les manches remontées jusqu’aux coudes, ficelée dans un horrible tablier de bouchère, terrorisée à l’idée de trahir l’histoire, de me tromper dans les dates, les lieux, les âges, au lieu de quoi je crains d’échouer dans la construction du récit telle que je l’avais envisagée.

Incapable de m’affranchir tout à fait du réel, je produis une fiction involontaire, je cherche l’angle qui me permettra de m’approcher encore, plus près, toujours plus près, je cherche un espace qui ne serait ni la vérité ni la fable, mais les deux à la fois.

Je perçois chaque jour qui passe combien il m’est difficile d’écrire ma mère, de la cerner par les mots, combien sa voix me manque. Lucile nous a très peu parlé de son enfance. Elle ne racontait pas. Aujourd’hui, je me dis que c’était sa manière d’échapper à la mythologie, de refuser la part de fabulation et de reconstruction narrative qu’abritent toutes les familles.

Je n’ai aucun souvenir que ma mère m’ait donné à entendre de sa bouche les différents événements qui ont marqué son enfance, je veux dire qu’elle les ait évoqués dans un récit énoncé au je, qui nous aurait donné accès, au moins en partie, à sa vision des choses. Ce qui me manque au fond, c’est son point de vue à elle, les mots qu’elle eût choisis, l’ordre d’importance qu’elle eût attribué aux faits, les détails qui lui eussent appartenu. Elle évoquait parfois ces choses, la mort d’Antonin, celle de Jean-Marc, les photos de l’enfant vedette qu’elle avait été, la personnalité de Liane ou celle de son père, elle les évoquait avec une violence certaine, mais hors de toute narration, de toute mise en récit, comme elle aurait jeté des pierres pour nous atteindre de plein fouet ou bien se délester du pire.

Je tente pourtant de reconstituer sa vision à partir des fragments qu’elle a livrés aux uns et aux autres, à Violette, peu de temps avant sa mort, à ma sœur Manon, à moi parfois. Je recompose, certes, je comble les creux, j’arrange à ma manière. Je m’éloigne un peu plus de Lucile en voulant l’approcher.

J’ignore ce que Lucile a ressenti à la naissance de Tom. Je l’ai imaginé. Je sais qu’elle a adoré cet enfant tardif et vulnérable, qu’il fallait protéger du monde, je sais combien Tom comptait pour elle, devenu adulte, combien il lui importait qu’il se sente bien quand il venait passer quelques jours chez elle. D’aucuns m’ont fait remarquer que Tom, de par l’affection immédiate qu’il suscitait, l’attention qu’il demandait, et la volonté qu’ont eue mes grands-parents de développer au maximum ses capacités, avait sans doute pris beaucoup de place. Sur cet enfant drôle, gentil, si dénué de malice, se sont peu à peu reportés les espoirs, les tendresses, les élans déçus. Au fil des années, Tom est devenu le principal pôle d’attention de Georges et l’idole de la famille tout entière. Il en est aujourd’hui la mascotte, et, selon moi, son principal ciment.

Quand j’étais enfant, je jouais avec Tom dans le jardin de Versailles. Nous poursuivions Enzyme, le teckel de Justine, pour chuinter des mots doux dans ses longues oreilles et le voir agiter la tête. Tom n’a que quelques années de plus que moi.

Quand j’étais enfant, les photos d’Antonin et de Jean-Marc, les fils disparus, étaient posées côte à côte sur la bibliothèque, dans le salon de Pierremont. Plus tard, un portrait noir et blanc de Milo est venu les rejoindre. Lors des vacances scolaires, nous – mes nombreux cousins, ma sœur et moi – avons passé des semaines entières dans l’ombre mystérieuse de ces morts. En vertu de l’attirance qu’ont les enfants pour le morbide, nous n’avons cessé de tourner autour de ces photos, d’en observer les moindres détails, d’en explorer le mystère, nous avons demandé à Liane de répéter des dizaines de fois les anecdotes et les souvenirs. Assise sur son petit tabouret, dans cette fameuse cuisine jaune qui fut celle de toutes les légendes, ma grand-mère nous a raconté ses fils, de sa voix mélodieuse et légère, avec parfois ce rire attendri qui n’appartenait qu’à elle, et ces soupirs sonores, chargés d’angoisse, qui seuls laissaient entendre la détresse dans laquelle ces morts l’avaient laissée.

J’ai appris beaucoup plus tard par Violette que Jean-Marc était mort d’hypoxyphilie, appelée également asphyxie auto-érotique, c’est-à-dire lors d’une séance de masturbation où il cherchait à amplifier son orgasme par la suffocation. Jean-Marc, semble-t-il, s’adonnait à des pratiques masochistes et fétichistes. Lors des entretiens que j’ai menés pour écrire ce livre, Lisbeth m’a raconté que, quelques semaines avant sa mort, elle avait surgi sans prévenir dans sa chambre pour récupérer une culotte qu’il lui avait volée, et l’avait surpris, un foulard enroulé autour du sexe, en train d’y planter des épingles.

J’essaie aujourd’hui de reconstituer la manière dont les événements s’enchaînent, l’ampleur de l’impact. Il me semble que la mort de Jean-Marc, et la version officielle qui en a été donnée (mais on imagine combien la vérité est difficile à expliquer à des enfants), introduit pour la première fois dans la fratrie la question du suicide. Lucile a longtemps considéré de cette manière la mort étrange de son frère. Sans explication complémentaire, la version officielle, si elle paraît moins violente, génère une part de doute, et probablement de culpabilité, en particulier chez les aînés dont les sentiments à l’égard de Jean-Marc ont toujours été ambivalents.

Les récits de la mort de Jean-Marc divergent sur quelques points sans importance, notamment qui se trouve à ce moment-là à Pierremont avec Georges pour les travaux (a priori Lisbeth et Barthélémy) et qui, au contraire, est resté à Versailles avec Liane (Lucile et les petits).

En ce qui concerne le harcèlement de la presse, on raconte que Georges a fait appel à son beau-frère, qui était alors rédacteur en chef d’Ici Paris, afin qu’il use de son influence pour que cela cesse – dans une autre version, c’est Claude, le beau-frère de Liane, qui utilise le fait divers pour son journal, ce qui lui vaudra une rancœur éternelle de la part de Georges. Mais cette version m’a été plusieurs fois démentie.

Tout le monde s’accorde à dire que c’est Liane qui découvre le corps et téléphone à Georges pour qu’il rentre en urgence. Liane appelle aussi Marie-Noëlle, l’amie de toujours, qui arrive aussitôt pour parer au plus pressé. Milo, qui a treize ans, pleure pendant plusieurs heures et à grand bruit son frère le plus proche en âge, son frère disparu. Milo, inconsolable, pleure, comme Barthélémy a pleuré quelques années plus tôt la mort d’Antonin. Aujourd’hui, ces chagrins sont évoqués de la même manière, avec les mêmes mots ; un fil invisible et mortifère les relie.

Je ne sais rien de Lucile, si ce n’est qu’elle était là, dans une chambre pas très loin, et qu’elle avait dix-sept ans. J’ignore ce qu’elle a fait, si elle a crié, si elle a pleuré, comment ces événements se sont inscrits en elle.

Lisbeth, qui vit aujourd’hui dans le Sud, m’avait dit avoir gardé la une d’un journal paru au moment de la mort de Jean-Marc, dont le titre (« L’enfant martyr n’a pas survécu à son passé ») avait mis Georges hors de lui. J’ai demandé à voir l’article. Après plusieurs jours de recherches, Lisbeth m’a téléphoné. Elle ne l’avait pas retrouvé. À y réfléchir, elle l’avait sans doute jeté.

Il y a quelques années, Lisbeth a décidé de jeter tous les mauvais souvenirs. C’est dans cette posture, c’est-à-dire délestée du pire, que Lisbeth a passé plusieurs heures à me raconter l’histoire de notre famille. Je l’ai rappelée plusieurs fois dans les semaines qui ont suivi ces entretiens pour obtenir des précisions qu’elle est seule à connaître. C’est dans cette posture qu’elle m’a livré détails et anecdotes, si précieux pour moi, dans une version panoramique et technicolor dont il manque les chutes et les contre-champs, où la souffrance affleure à chaque phrase sans jamais être dite. Lisbeth n’est pas la seule. Chacun fait comme il peut et je respecte aujourd’hui sa ligne de défense ou de survie qui est, à peu de chose près, semblable à celle de Barthélémy. Peut-être parce qu’ils sont les aînés. Peut-être parce qu’ils ont été les plus exposés. Aujourd’hui Lisbeth et Barthélémy ont choisi de garder le meilleur, le plus fantasque, le plus lumineux. Ils ont jeté le reste. Ils ont peut-être raison. Comme les autres, ils ont accueilli mon projet avec enthousiasme et comme les autres ils se demandent à l’heure actuelle ce que je vais faire de tout ça. Ils tracassent, comme on dit dans notre famille. Je pense souvent à eux lorsque j’écris – Lisbeth, Barthélémy, Justine et Violette – avec la tendresse infinie que j’éprouve pour eux, mais aussi la certitude que j’ai aujourd’hui de les heurter, de les décevoir.

Je ne parle pas de Tom, adoré de tous, qui a quarante-huit ans et vit depuis quelques années dans un foyer d’accueil pour handicapés mentaux : il est le seul dont j’ai la certitude qu’il ne me lira pas.