Rien ne s'oppose à la nuit

Delphine de Vigan · Chapitre 58 sur 60

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Rien ne s'oppose à la nuit

Chapitre 58

 

décomposait. D e retour à Paris, Lucile s’est cassé le pied, comme ça, en descendant du trottoir. Elle y a vu la preuve que son corps foutait le camp, se

Je suis venue chez elle plusieurs fois, je me rappelle être allée quelques jours plus tard lui acheter une chaussure orthopédique qui devait lui permettre de marcher.

Manon y est venue aussi, s’est occupée de lui faire des courses, la liste de Lucile ne comportait que des gâteaux, des compotes, du sucré, Manon lui a proposé de venir se reposer quelques semaines chez elle, Lucile a refusé.

J’étais prise par diverses rencontres autour de mon livre, j’effectuais les dernières semaines de mon préavis de licenciement (lequel avait été motivé par mon refus revendiqué d’adhérer aux orientations stratégiques de l’entreprise), j’avais entrepris le rangement de mon bureau et la transmission de mes dossiers.

Au tout début du mois de janvier j’ai quitté mon travail, dans un sentiment d’inquiétude et de soulagement mêlés.

À la mi-janvier, Lucile nous a invités chez elle, Manon, moi et nos enfants, un mercredi je crois, pour un genre de petit Noël que nous avions pris l’habitude de célébrer en décalé. (J’avais pour ma part renoncé aux Noëls mémorables de Pierremont et à tout Noël d’inspiration familiale.) Lucile avait également convié Sandra, mon amie d’enfance de Yerres, ainsi que sa famille. Nous avons échangé nos cadeaux, les enfants étaient contents, ce fut une après-midi joyeuse et triste, je n’ai pas su voir que Lucile nous faisait ses adieux, je n’ai rien vu, seulement sa fatigue.

Par moments, Lucile m’avait semblé un peu excitée, je me suis demandé si elle prenait bien ses médicaments, si elle n’était pas au seuil d’une rechute.

Manon l’a rappelée pour lui proposer de nouveau de venir passer quelques semaines chez elle, Lucile a dit qu’elle allait voir.

Le dimanche suivant Lucile m’a proposé de l’accompagner aux puces de Saint-Ouen, elle recommençait à marcher plus facilement, je lui avais dit que je cherchais des vieilles plaques publicitaires en émail pour un ami, elle pensait que je pouvais en trouver là-bas. J’étais fatiguée et accaparée par une relation amoureuse qui tournait à vide, j’ai refusé.

Le vendredi 25 janvier 2008 Lucile m’a téléphoné, j’étais sur le point de sortir, je me suis assise sur le rebord de l’évier, dans ma cuisine, près de la fenêtre, nous avons parlé de choses et d’autres. Lucile se sentait mieux, elle s’apprêtait à partir en week-end chez son amie Marie, rentrerait le dimanche soir. J’ai pensé que c’était bien, elle reprenait le cours de sa vie, son ton était enjoué, comme libéré, il y avait dans sa voix une légèreté inhabituelle, une note un peu haute, ouverte. J’ai traité cet appel comme n’importe quel autre, sans enjeu d’aucune sorte, un petit signe en passant. Lucile a raccroché au détour d’une phrase, au téléphone nos échanges avaient souvent quelque chose de décousu, de saugrenu, qui tenait à elle, me semblait-il, à son désordre intérieur, Lucile depuis toujours abordait les sujets sans logique apparente et mettait fin à la conversation de manière précipitée, je supposais alors qu’elle avait dit l’essentiel.

Lucile m’a appelée ce vendredi matin, c’était la dernière fois et elle le savait.

Pendant le week-end je n’ai pas pensé à elle, je ne sais plus très bien d’ailleurs ce que j’ai fait, ces jours se sont dérobés au souvenir comme un temps inutile, oiseux, un temps d’inconscience. Le lundi je ne l’ai pas appelée non plus, j’ai travaillé sur le roman que je réécrivais pour quelqu’un d’autre.

Le mardi j’ai téléphoné à Lucile vers quatorze heures, j’ai laissé un message sur son répondeur. J’ai rappelé le soir, à l’heure du dîner, elle n’était toujours pas là, j’ai essayé sur le portable, elle n’a pas répondu. Plus tard j’ai appelé Manon, Lucile dormait parfois chez elle, quand elle gardait ses filles. Mais cette fois non. Manon n’avait pas de nouvelles non plus, elle l’avait eue comme moi le vendredi, Lucile lui avait dit qu’elle partait en week-end. Depuis, rien. Lucile avait pour habitude de nous tenir informées de ses allées et venues, une manière de nous rassurer sans doute, ou de baliser sa propre trajectoire. Dans la soirée j’ai essayé de la joindre à plusieurs reprises, j’ai imaginé diverses explications à son silence, aucune ne me semblait satisfaisante. Le lendemain, Manon m’a téléphoné à six heures trente, elle n’avait pas dormi de la nuit, elle avait essayé d’appeler toutes les heures, ça sonnait dans le vide, sur le portable comme sur le fixe, elle était sûre qu’il se passait quelque chose, il fallait y aller.

C’était un mercredi matin, j’ai pris une douche et je me suis habillée, j’ai laissé mon fils devant la télévision, je lui ai dit grand-mère Lucile ne répond pas au téléphone, je fais l’aller-retour chez elle pour vérifier que tout va bien. Préposée à l’arrosage de ses plantes lorsqu’elle s’absentait, j’avais la clé de Lucile depuis longtemps.

Dans le métro j’ai pensé qu’il était tôt et que j’étais seule, je me suis dit exactement ça : ta mère ne répond pas au téléphone et tu y vas seule. J’ai pensé que Lucile avait rechuté, que j’allais la trouver comme ma sœur l’avait trouvée chez elle quelques années plus tôt, dans un état de grande agitation, qu’il faudrait la convaincre d’aller à l’hôpital, qu’elle résisterait peut-être, qu’il faudrait appeler les pompiers. J’ai pensé qu’être adulte ne prémunissait pas de la peine vers laquelle j’avançais, que ce n’était pas plus facile qu’avant, quand nous étions enfants, qu’on avait beau grandir et faire son chemin et construire sa vie et sa propre famille, il n’y avait rien à faire, on venait de là, de cette femme ; sa douleur ne nous serait jamais étrangère.

Avant de partir j’avais laissé un dernier message, sur un ton de maîtresse d’école, bon maman, maintenant ça suffit, Manon et moi on s’inquiète, je vais venir chez toi.

En sortant du métro j’ai pris la Sente des Dorées, cette rue droite qui monte vers sa résidence, j’ai traversé la place, l’air était humide, le ciel privé de lumière.

J’ai sonné, j’ai attendu un peu avant de glisser la clé dans la serrure. Je l’ai vue tout de suite, allongée dans son lit, la porte de sa chambre était ouverte, Lucile me tournait le dos. J’ai appelé, maman, maman, dans le silence, je crois que je suis restée là, quelques secondes, dans l’attente de sa réponse, et puis je me suis avancée dans le couloir, je me suis dit qu’elle dormait, j’ai rassemblé toutes mes forces pour me dire qu’elle dormait, je suis entrée dans sa chambre, les rideaux étaient tirés, la radio était allumée, c’était un signe de vie, il y avait de la vie quelque part, elle se couchait souvent comme ça, l’oreille contre le transistor, je me suis approchée, je me suis accroupie, je l’ai secouée, doucement, puis plus fort, j’ai répété maman, maman.

L’idée ne pouvait pas m’atteindre, c’était inacceptable, c’était impossible, c’était hors de question, c’était non.

Lucile était allongée sur le côté, les bras pliés, hors de la couverture, j’ai voulu la retourner mais son corps était raide, résistait, j’ai voulu éteindre la radio branchée sur France Inter, comme depuis la nuit des temps, je n’ai pas trouvé le bon bouton, mes mains commençaient de trembler, j’étais gagnée par une panique progressive et silencieuse, je me suis relevée, je suis allée vers la fenêtre, j’ai ouvert les rideaux, j’ai enlevé mon blouson et mon écharpe, je les ai posés sur sa chaise, j’ai posé mon sac aussi, au pied de son bureau, c’était comme un temps mort, un temps suspendu, un temps d’arrêt pour que les choses puissent être différentes, pour que les choses puissent reprendre un cours normal, acceptable, pour me réveiller, mais rien n’a bougé, ne s’est inversé, je me suis approchée de nouveau, agenouillée sur son lit je me suis penchée au-dessus d’elle pour la voir, à la lumière du jour ses mains étaient bleues, comme maculées de peinture, entre les doigts, sur les phalanges, une peinture bleu nuit, j’ai dit tout haut : qu’est-ce qu’elle a fait, qu’est-ce qu’elle a fait, j’ai pensé qu’elle avait peint avec ses mains.

Les mots étaient là, qu’est-ce qu’elle a fait, mais je ne pouvais pas comprendre leur sens, je ne voulais pas, c’était non, c’était hors de question, c’était impossible, c’était inenvisageable, ce n’était pas vrai, ce n’était pas la réalité, ce n’était pas ce que j’étais en train de vivre, ça ne pouvait pas finir comme ça.

Alors j’ai vu son visage, gonflé, bleu aussi, d’un bleu plus pâle, et cette trace de moisissure sur sa joue, en haut, à côté de l’œil, sur plusieurs centimètres, un cercle couvert de poils blancs très fins comme sur un fromage oublié au fond du frigo.

Je me suis relevée d’un coup, dans le couloir le cri est sorti de mon corps, abrupt, puissant, un cri de terreur.

Je suis revenue dans la chambre, j’ai attrapé le téléphone près de son lit, c’est là que j’ai pris conscience de l’odeur, âcre, écœurante, j’ai ouvert la fenêtre, j’ai senti que je perdais mes jambes, mes jambes s’enfonçaient dans le parquet, se désolidarisaient, je me suis appuyée sur le dossier de la chaise, chancelante, j’ai réussi à pivoter pour m’y laisser tomber. Il fallait sortir de là, fuir l’odeur, fuir l’image, fuir à toutes jambes mais mes jambes ne répondaient plus, j’étais vissée soudée à cette chaise, je ne pouvais plus bouger, je ne sais pas combien de temps je suis restée comme ça, je gémissais, mes mains tremblaient, j’essayais de reprendre mon calme, je me disais il faut te calmer, il faut faire quelque chose, il faut appeler quelqu’un, c’est là que j’ai vu le paquet, posé sur son bureau, avec les cadeaux qu’elle nous avait laissés et la lettre qui dépassait. Je ne crois pas l’avoir lue, à ce moment-là, je l’ai prise dans mes mains qui tremblaient, je voulais sortir de là, mais je ne pouvais pas. J’ai réussi à composer le numéro du Samu, je suis tombée sur une musique, j’ai attendu que quelqu’un me parle, j’ai dit ma mère est morte, ma mère est là depuis cinq jours, ne me laissez pas toute seule. On m’a passé un médecin, on m’a expliqué la marche à suivre, c’est à ce moment-là je crois que Manon m’a appelée sur le portable pour savoir ce qui se passait, j’ai vu son nom s’afficher sur l’écran, j’ai cru refuser son appel mais j’ai appuyé sur le mauvais bouton, Manon a entendu la fin de ma conversation avec le médecin, avant que je parvienne à raccrocher pour de bon. Je l’ai rappelée tout de suite, Manon avait compris, Manon a crié non non non, ce n’est pas possible, j’ai pensé qu’on était mercredi et qu’elle était avec ses filles, que ses filles étaient en train d’entendre Manon hurler, je ne sais plus ce que j’ai dit, j’ai essayé d’expliquer, la lettre, Lucile dans son lit, les médicaments, je pleurais, je tremblais, j’ai dit à Manon que je l’aimais, elle n’a pas entendu, elle m’a fait répéter, elle m’a demandé où j’étais, elle a dit sors de là, sors de là.

Avec sa voix au téléphone j’ai réussi à sortir de la chambre, la voix de Manon m’a portée jusqu’à la cuisine.

J’ai lu la lettre de Lucile à Manon, une lettre d’amour et d’épuisement.

J’ai appelé le père de mes enfants d’une voix aiguë et suffocante pour lui demander de venir chez moi pour chercher notre fils.

Plus tard Manon m’a rappelée pour me dire qu’elle arrivait.

Plus tard la police est venue, ils étaient cinq, le chef a refermé la porte sur Lucile.

Plus tard Manon est arrivée avec Antoine.

Nous nous sommes installés dans le salon, je me suis posée sur le fauteuil en osier, Manon s’est assise sur le canapé et elle a dit : j’aurais voulu la prendre dans mes bras. J’ai vu le visage de Manon, dévasté.

Sur le visage de Manon j’ai vu ce que nous étions en train de vivre et que la mort est irrémédiable.

Plus tard ils ont emmené le corps de Lucile enveloppé dans ses couvertures, parce qu’elle s’était vidée de son sang.

Plus tard nous sommes allées Manon et moi faire la déposition au commissariat.

Il a fallu prévenir Violette, Justine, Barthélémy. Lisbeth était en voyage, quelqu’un lui a laissé un message.

Il a fallu demander le rapport d’autopsie et attendre le permis d’inhumer. Accepter pendant douze jours de savoir Lucile rangée dans un tiroir de l’Institut médico-légal.

Pendant tout ce temps, je n’ai pas pu m’asseoir, je veux dire m’asseoir sans rien faire, sans y être obligée, il me fallait être debout pour résister aux assauts de la terreur, évacuer l’adrénaline, il me fallait être debout pour lutter contre l’image, la tenir à distance.

Le jour des obsèques, Tad et Sandra, mes amies d’enfance, sont venues de leurs contrées lointaines pour nous aider à organiser les choses, ainsi que Mélanie, ma douce amie de toujours. Nous sommes allées au supermarché, nous avons acheté des roses, nous avons préparé le buffet prévu après la cérémonie. Ensuite nous avons retrouvé Justine, Violette et Tom pour déjeuner dans un café près du Père-Lachaise. En moins de deux mois nous avions perdu Liane et Lucile, cette fois encore il m’a semblé que cela faisait beaucoup.

C’était un jour de février froid et ensoleillé, d’une beauté et d’une tristesse infinie, le ciel était pur.

Près du crématorium, nous avons accueilli les gens qui arrivaient de partout et de toutes les époques du passé, seuls ou par petits groupes, comme toujours je voulais tenir debout, tenir tout court, mais à mesure que les gens affluaient, cela me paraissait de plus en plus difficile, il me fallait inspirer en profondeur, puis bloquer l’air pendant quelques secondes avant de le relâcher. Avec une grande émotion j’ai vu s’approcher le père de mes enfants, avec lequel les rapports étaient alors si compliqués, puis ses parents, j’ai vu les amis de Lucile, j’ai vu ses collègues d’Avicenne et de Lariboisière, j’ai vu mes amis, ceux de Manon, j’ai vu les cousins, les cousines, les oncles et les tantes, j’ai vu mon éditrice, j’ai vu Barthélémy, j’ai vu Marie-Noëlle, j’ai vu Camille et son mari, j’ai vu Gaspard, mon petit frère adoré, j’ai vu Forrest et Nébo, et puis mon père s’est approché de moi et là, j’ai craqué.

Lucile avait laissé dans son appartement un certain nombre d’indications concernant des dons ou des restitutions. La Pléiade de Rimbaud était destinée à Antoine, le mari de Manon.

Sur l’exemplaire poche des Petits poèmes en prose, « L’Invitation au voyage » était marquée d’un post-it. Je crois que Lucile aimait la poésie de Baudelaire au-delà de tout.

J’ai lu devant une cinquantaine de visages bouleversés ce texte qui lui ressemble tant :

Tu connais cette maladie fiévreuse qui s’empare de nous dans les froides misères, cette nostalgie du pays qu’on ignore, cette angoisse de la curiosité ? Il est une contrée qui te ressemble, où tout est beau, riche, tranquille, honnête, où la fantaisie a bâti et décoré une Chine occidentale, où la vie est douce à respirer, où le bonheur est marié au silence. C’est là qu’il faut aller vivre, c’est là qu’il faut aller mourir !

Le petit monde de Lucile me faisait face, une vie tout entière d’époques et d’univers mêlés, et plus rien d’autre, ni les défaites, ni la douleur, ni les regrets, ne comptait.

Dans le couloir qui menait vers l’extérieur, au moment où je franchissais le seuil de la porte, dans un geste absurde de maîtresse de maison, je me suis retournée pour voir si tout le monde était bien sorti, si nous ne laissions pas derrière nous quelque retardataire. Alors j’ai vu le visage de Nébo, défiguré par les sanglots. Nébo pleurait à visage découvert.

Une fois dehors, mon père s’est rendu compte qu’il avait laissé son portefeuille avec tous ses papiers dans le taxi qui l’avait conduit au Crématorium. Par un sublime acte manqué, Gabriel était venu débarrassé de lui-même, sans identité.