Rien ne s'oppose à la nuit

Delphine de Vigan · Chapitre 5 sur 60

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Rien ne s'oppose à la nuit

Chapitre 5

 

s’était figé dans un statut temporaire, devait à jamais rester une ébauche, J e me suis arrêtée là. Une semaine est passée, et puis une autre, sans que je puisse ajouter au texte une ligne ni même un mot, comme si celui-ci une tentative avortée. Chaque jour je me suis assise devant mon ordinateur, j’ai ouvert le fichier intitulé Rien, j’ai relu, supprimé une ou deux phrases, déplacé quelques virgules, et puis plus rien, justement, rien, du tout. Cela ne fonctionnait pas, ce n’était pas ça, cela n’avait rien à voir avec ce que je voulais, imaginais, j’avais perdu l’élan.

Pourtant l’obsession était là, continuait de me réveiller la nuit, comme chaque fois que je commence un livre, de telle sorte que mentalement, pendant plusieurs mois, j’écris tout le temps, sous la douche, dans le métro, dans la rue, j’avais déjà vécu cela, cet état d’occupation. Mais pour la première fois, au moment de noter ou de taper sur le clavier, il n’y avait rien d’autre qu’une immense fatigue ou un incommensurable découragement.

J’ai réorganisé mon espace de travail, acheté une nouvelle chaise, fait brûler des bougies, des encens, je suis sortie, j’ai marché dans les rues, j’ai relu les notes que j’avais prises au cours des derniers mois. Les photos de Lucile enfant étaient restées là, étalées sur la table, pages de magazines abîmées, planches contacts de séries publicitaires, ainsi que le fameux buvard distribué dans les écoles.

Pour avoir le sentiment d’avancer, j’ai décidé de retranscrire les entretiens que j’avais menés, les retranscrire mot pour mot comme on le fait dans le métier que j’ai longtemps exercé, en vue d’une analyse de contenu, selon une grille de lecture généralement définie par avance, à laquelle s’ajoutent les thèmes spontanément abordés par les interviewés. J’ai commencé et j’y ai passé des journées entières, casque sur les oreilles, les yeux brûlants face à l’écran, avec cette volonté insensée de ne rien perdre, de tout consigner.

J’ai écouté l’altération des voix, le bruit des briquets, l’expiration des cigarettes, les kleenex qu’on cherche en vain et ceux dans lesquels on se mouche à grand bruit, les silences, les mots qui échappent et ceux qui s’imposent sans qu’on l’ait voulu. Lisbeth, Barthélémy, Justine, Violette, les frères et sœurs de ma mère, Manon, ma propre sœur, et tous ceux que j’avais vus au cours de ces dernières semaines, m’avaient accordé leur confiance. Ils m’avaient offert leurs souvenirs, leur récit, l’idée qu’ils se font aujourd’hui de leur histoire, ils s’étaient livrés, aussi loin que possible, aux frontières de ce qui leur était supportable. Maintenant ils attendaient, se demandaient sans doute ce que j’allais faire de tout ça, quelle forme cela allait prendre, quel serait le coup porté.

Et cela, soudain, me paraissait insurmontable.

Dans ce flot de paroles et de silences, il y avait eu cette phrase de Barthélémy à propos de la mort d’Antonin, cette phrase qui, de la part d’un homme qui aujourd’hui a soixante-cinq ans, m’avait bouleversée :

— Si j’avais été là, il ne serait pas mort.

Et d’autres encore, ici ou là, surlignées en jaune, qui disaient le regret, la peur, l’incompréhension, la douleur, la culpabilité, la colère, et parfois l’apaisement.

Et puis ces mots de Justine, alors que je la raccompagnais au métro à la fin de l’après-midi qu’elle venait de passer chez moi pour me parler de Lucile :

— Tu le termineras sur une note positive, ton roman, parce que tu comprends, on vient tous de là.

À une amie avec laquelle je déjeunais, alors que je terminais ces retranscriptions, toujours à l’arrêt dans l’écriture, je m’entendis expliquer : ma mère est morte mais je manipule un matériau vivant.

J’avais écrit la mort d’Antonin – considérée, dans la mythologie familiale, comme le drame inaugural (il y en aurait d’autres). Pour cela, j’avais dû choisir, parmi les versions qui m’avaient été données, celle qui me semblait la plus vraisemblable, la plus proche en tout cas de ce qu’en racontait Liane, ma grand-mère, assise sur un tabouret dans cette invraisemblable cuisine jaune moutarde qui a marqué mon enfance et aujourd’hui n’existe plus. Dans une autre version, Liane et Georges, mes grands-parents, sont tous les deux en vacances à L. avec les enfants qu’ils laissent seuls, le temps d’un déjeuner chez des voisins, à trois cents mètres de là. Antonin et Tommy tombent dans le puits, on les prévient, ils accourent, il est trop tard. Dans une autre encore, alertée par les enfants, ma grand-mère plonge dans le puits avec son gros ventre, on la voit réapparaître de temps en temps pour prendre de l’air. Selon les uns, les deux garçons sautent sur les planches jusqu’à ce qu’elles craquent, selon les autres, ils fabriquent tranquillement des objets avec de la glaise lorsque les planches, pourries et rongées par les bêtes, cèdent sous leur poids. Dans une autre version encore, seul Antonin est tombé, tandis que Tommy a évité la chute.

Qu’avais-je imaginé ? Que je pouvais raconter l’enfance de Lucile à travers une narration objective, omnisciente et toute-puissante ? Qu’il me suffisait de puiser dans le matériau qui m’avait été confié et faire mon choix, autant dire mon petit marché ? Mais de quel droit ?

Sans doute avais-je espéré que, de cette étrange matière, se dégagerait une vérité. Mais la vérité n’existait pas. Je n’avais que des morceaux épars et le fait même de les ordonner constituait déjà une fiction. Quoi que j’écrive, je serais dans la fable. Comment avais-je pu imaginer, un seul instant, pouvoir rendre compte de la vie de Lucile ? Que cherchais-je au fond si ce n’était approcher la douleur de ma mère, en explorer le contour, les replis secrets, l’ombre portée ?

La douleur de Lucile a fait partie de notre enfance et plus tard de notre vie d’adulte, la douleur de Lucile sans doute nous constitue, ma sœur et moi. Pourtant, toute tentative d’explication est vouée à l’échec. Ainsi devrai-je me contenter d’en écrire des bribes, des fragments, des hypothèses.

L’écriture ne peut rien. Tout au plus permet-elle de poser les questions et d’interroger la mémoire.

La famille de Lucile, la nôtre par conséquent, a suscité tout au long de son histoire nombreux commentaires et hypothèses. Les gens que j’ai croisés au cours de mes recherches parlent de fascination ; je l’ai souvent entendu dire dans mon enfance. Ma famille incarne ce que la joie a de plus bruyant, de plus spectaculaire, l’écho inlassable des morts, et le retentissement du désastre. Aujourd’hui je sais aussi qu’elle illustre, comme tant d’autres familles, le pouvoir de destruction du verbe, et celui du silence.

Aujourd’hui les frères et sœurs de Lucile (ceux qui restent) sont dispersés aux quatre coins de la France. Liane est morte un mois et demi avant ma mère, et je crois pouvoir dire sans me tromper que la mort de Liane, qui avait déjà perdu trois enfants, a donné à Lucile le feu vert qu’elle attendait pour mettre un terme à sa propre vie. Chacun a gardé des événements qui ont fondé l’histoire familiale sa propre vision. Ces visions diffèrent, parfois se contredisent, elles sont autant d’éclats épars dont le rassemblement ou la compilation n’apportent rien.

Un matin je me suis levée et j’ai pensé qu’il fallait que j’écrive, dussé-je m’attacher à ma chaise, et que je continue de chercher, même dans la certitude de ne jamais trouver de réponse. Le livre, peut-être, ne serait rien d’autre que ça, le récit de cette quête, contiendrait en lui-même sa propre genèse, ses errances narratives, ses tentatives inachevées. Mais il serait cet élan, de moi vers elle, hésitant et inabouti.