Rien ne s'oppose à la nuit

Delphine de Vigan · Chapitre 55 sur 60

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Rien ne s'oppose à la nuit

Chapitre 55

 

le plus facile, mais elle souhaitait se confronter à son nouveau métier, en L ucile commença sa carrière d’assistante sociale à l’hôpital Avicenne de Bobigny, au sein de l’unité Sida. Elle savait qu’elle n’avait pas choisi prendre, au-delà des bonnes intentions, la véritable mesure.

Elle y resta quatre années, se lia d’amitié avec certaines de ses collègues, ne compta pas ses heures, se révéla compétente et pugnace. Lucile parlait parfois de son travail, évoquait les espoirs, les déceptions, les démarches administratives nécessaires à l’obtention d’une carte de séjour, d’une CMU, les appels répétés à l’infini pour trouver un centre d’accueil, un centre de soins de suite, la détresse à laquelle elle se heurtait de plein fouet, la mort soudaine ou attendue d’un homme ou d’une femme qu’elle suivait depuis des mois. Elle apprit peu à peu à laisser tout cela derrière elle lorsqu’elle rentrait le soir, à se réjouir de ses minuscules victoires, à accepter l’échec. Lucile apprit à trouver la bonne distance, à ne pas y sacrifier ses nuits.

Une seule fois à ma connaissance, elle dérogea aux règles qu’elle tentait de s’imposer. Lucile me demanda de domicilier chez nous un couple d’Haïtiens afin qu’ils puissent rester en France pour suivre leur traitement. Je leur servis pendant quelques années de boîte aux lettres, tandis que Lucile se démenait pour eux, obtint leur titre de séjour, leur suivi médical, et les invita souvent à dîner. Malgré la maladie dont ils étaient tous les deux atteints, ils réussirent à avoir un enfant. Je les ai rencontrés quelquefois. Lorsque les V. ont appris sa mort, ils nous ont écrit à Manon et moi une lettre magnifique à propos de Lucile et ce qu’elle avait fait pour eux.

Entre son appartement rempli de fleurs et l’exigence de son métier, il nous sembla que Lucile avait trouvé une forme d’équilibre.

Manon suivit Antoine à Mexico et accoucha quelques mois plus tard d’une première petite fille.

À la veille de l’été 2003, Lucile vit arriver dans son service une jeune femme de trente-quatre ans, toxicomane, malade du Sida, victime de maltraitance et, selon toute vraisemblance, contrainte à la prostitution. Elle avait été retrouvée inanimée, coincée derrière un réfrigérateur, couverte de brûlures de cigarettes. L’état de la jeune femme et son histoire heurtèrent Lucile de plein fouet. Elle évoqua à plusieurs reprises le choc qu’elle avait eu la première fois qu’elle avait vu cette femme, la terreur dans son regard. Quelques semaines plus tard, elle décida qu’il était temps de changer de service, de trouver un poste moins lourd, moins exposé. Elle postula à l’hôpital Lariboisière où elle fut engagée.

L’image de cette jeune femme continua pourtant de la hanter, l’été caniculaire fit le reste. À cause de la chaleur, Lucile dut diminuer son traitement et en quelques semaines fut rattrapée par des motifs paranoïaques. Lucile imagina un complot autour de la jeune femme, dans lequel était impliqué un homme d’affaires et qui comportait de nombreuses et dangereuses ramifications. Elle se persuada que je m’introduisais chez elle pour lui voler des photos et des papiers, et que sa gardienne profitait de son absence pour ouvrir le gaz.

Malgré mes inquiétudes, je partis en vacances avec ma famille et mes amis dans le Gers. Je prenais régulièrement des nouvelles de Lucile, qui semblait de plus en plus angoissée et m’informa un matin qu’elle avait « des plaques de métal dans le cerveau ». Manon arrivait tout juste du Mexique pour quelques semaines parisiennes, elle perdit en même temps que moi le contact avec Lucile, qui cessa d’un seul coup de répondre au téléphone et disparut de son travail (elle venait de commencer à l’hôpital Lariboisière). Nous eûmes plusieurs échanges inquiets. Au petit matin, Manon décida d’aller chez Lucile pour voir ce qui se passait. Lucile consentit à lui ouvrir la porte, mais la referma aussitôt au nez de son mari. Manon, qui portait sa fille dans un transat pour bébé, se retrouva seule face à Lucile. Dans un geste de panique, elle la poussa violemment et parvint à faire entrer Antoine. Lucile était en pleine crise et n’avait pas dormi depuis plusieurs nuits. À l’arrivée des pompiers, elle se sauva dans l’escalier, refusa de les suivre, se réfugia dans l’ascenseur où ces derniers finirent par la récupérer.

J’avais pris un train pour Paris le matin même. Lorsque j’appris qu’en vertu de la sectorisation Lucile était passée par les urgences de Lariboisière avant d’être transférée ailleurs, je fus catastrophée. Elle venait à peine d’y être embauchée et n’avait pas achevé sa période d’essai.

Lucile avait claqué la porte derrière elle, laissant la clé à l’intérieur, nous dûmes la faire ouvrir par un serrurier. L’appartement était sens dessus dessous, une vingtaine de bouteilles vides jonchaient le sol, Lucile avait coupé les fils du téléphone, au sens propre, avec une paire de ciseaux, et annoté un certain nombre d’objets, de livres, de reproductions de peinture à l’aide de post-it ou de petits papiers, sur lesquels on pouvait lire, de son écriture tremblante, les élucubrations plus ou moins compréhensibles de son délire.

Après presque quinze années stables, Lucile avait rechuté.

Elle fut transférée dans une antenne de l’hôpital Maison Blanche, près des Buttes-Chaumont, dans une petite chambre privée de lumière.

Elle manqua le mariage mémorable de Violette, auquel tout le reste de la famille se rendit dans les tenues les plus colorées. Radieuse et magnifique, Violette offrit à la maison de Pierremont sa dernière grande fête.

Le séjour de Lucile ne fut pas très long, la rechute avait vite été enrayée, elle sortit au bout de quelques semaines avec un nouveau traitement.

Après une rapide convalescence, Lucile reprit le travail qu’elle avait à peine commencé au sein de l’ECIMUD (Équipe de Coordination et d’Intervention auprès des Malades Usagers de Drogues), à l’hôpital Lariboisière.

Lors de son bref passage aux urgences, elle avait été reçue par une femme psychiatre qu’elle avait rencontrée lors de ses entretiens d’embauche et avec laquelle elle était amenée à travailler. À son retour de congé maladie, Lucile fut confirmée dans son poste. Elle exprima devant nous une profonde reconnaissance pour cette femme, j’ignore si elle a eu l’occasion de lui en faire part.

En tant qu’assistante sociale, ce furent ses plus belles années.

Quelques mois plus tard, alors qu’elle semblait avoir trouvé ses marques et son rythme de croisière, Lucile était parfois rattrapée par des peurs, des moments d’égarement, exprimait des soupçons envers les uns et les autres, entre deux hypothèses retenait toujours la pire. Un peu inquiète, je décidai d’appeler le médecin qui l’avait prise en charge lors de son hospitalisation. Il m’expliqua très clairement les choses : soit il remettait Lucile sous camisole chimique, auquel cas elle serait incapable de travailler, soit il lui donnait une chance de mener une vie normale, et nous devions accepter qu’elle exprime quelques idées irrationnelles ou suspicieuses.

— Comme beaucoup de gens qui ne sont pas considérés comme malades, me précisa-t-il.

Cette conversation me confirma dans l’idée que nous devions apprivoiser Lucile telle qu’elle était, telle qu’elle avait traversé ce temps de recommencement, avec cette hauteur de son qui parfois heurtait nos oreilles, puisque cela ne l’empêchait pas de vivre, de travailler, de nous aimer. Nous devions lui faire confiance, lui laisser le temps de réguler elle-même ses craintes et ses humeurs.

Partout où Lucile est passée dans les quinze ou vingt dernières années de sa vie, y compris lors de cette courte hospitalisation, elle s’est fait des amis. Lucile exerçait autour d’elle une forme d’attraction fantaisiste et saugrenue, mêlée d’un grand esprit de sérieux. Cela lui valut des rencontres singulières et de longues amitiés.

Je crois que le sens qu’elle trouvait à son travail, le sentiment de se sentir utile, de pouvoir mesurer les effets de son engagement, sa volonté de sortir de sa propre souffrance pour tenter d’apaiser celle des autres, furent pour elle une source de stabilité voire, pour la première fois de sa vie, d’accomplissement.

Lucile profitait de ses vacances pour rejoindre Manon à Mexico, où elle fit plusieurs séjours. Elle aimait ces parenthèses éloignées de son univers quotidien, les retrouvailles avec Manon et sa famille, leur jolie maison, le quartier de Coyoacàn, la peinture de Frida Kahlo et celle de Diégo Riviera.

Après trois années passées au Mexique, peu de temps après la naissance de sa deuxième fille, Manon revint vivre à Paris.

Mes enfants d’abord, puis plus tard les filles de Manon, appelèrent Lucile, à sa demande, grand-mère-Lucile. Les choses avaient le mérite d’être claires. Lucile revendiquait son statut comme un fait d’armes, il s’agissait en effet pour elle d’une victoire : avoir tenu jusque-là.

Les visites de mes enfants chez leur grand-mère obéissaient à un rituel immuable dont ils gardent, au-delà des crêpes et des incontournables promenades dans le parc de la Villette, un souvenir précis. Chaque fois que Lucile les recevait chez elle, elle les laissait concocter une ratatouille de leur invention, pour la fabrication de laquelle ils étaient autorisés à utiliser n’importe quel produit de sa cuisine, et qu’elle s’était engagée, quoi qu’il arrive, à goûter.

Ainsi Lucile avala-t-elle sous le regard goguenard de ma fille et de mon fils les mixtures les plus infâmes à base d’épices, de chocolat, de farine, de confiture, de sauce de soja, de coca-cola, d’herbes de Provence, de lait concentré, d’huile d’olive et j’en passe.

Lucile fut une grand-mère anxieuse et ultra-protectrice, multiplia auprès de nos enfants les angoisses qu’elle n’avait pas eues pour nous. Elle ne les lâchait pas d’une semelle, exigeait qu’ils lui donnent la main pour traverser la rue (jusqu’à un âge avancé), ne laissait jamais une fenêtre ouverte en leur présence et passait son temps à imaginer ou anticiper les scénarios catastrophe susceptibles de leur porter atteinte (comment tel objet, sous l’effet d’un courant d’air aussi violent que soudain, pourrait tomber et entraîner tel autre dans sa chute, lequel ne manquerait pas de percuter, etc.).

Je pensais aux heures que nous avions passées livrées à nous-mêmes, si loin de son regard.

Un jour que je retrouvais Lucile dans un café, elle me fit part de terribles inquiétudes qu’elle avait pour mes enfants. Depuis quelque temps, Lucile voyait des pédophiles partout, et considérait tout homme âgé de plus de quinze ans, appartenant à notre entourage proche ou lointain, comme suspect. À force, son angoisse m’oppressait, et j’avais peur qu’elle oppresse mes enfants. La discussion s’échauffa rapidement, Lucile était tendue et agressive, je m’emportai. J’ai oublié mes paroles exactes, liées au fait qu’elle reportait sur nos enfants des angoisses qu’elle aurait mieux fait d’avoir pour nous. Lucile se leva d’un seul coup, dans un bruit de fracas renversa sur mes genoux la table sur laquelle nous déjeunions. Dans ce café branché de la rue Oberkampf, sous une trentaine de regards sidérés, je contemplai le poulet frites et le croque-monsieur salade éparpillés sur mon pantalon. Lucile avait disparu. Plus digne que jamais, je relevai la table, ramassai les frites une par une, laissai un billet et sortis sans me retourner.

Nous n’avons jamais reparlé de cet épisode. Le temps nous avait appris ça, à l’une et l’autre : pouvoir nous engueuler et passer outre.

Lucile aimait l’avenue Jean-Jaurès, les boutiques Fabio Luci et Sympa, dans lesquelles s’emmêlaient toutes sortes de vêtements et d’accessoires d’une qualité et d’un goût discutables. Elle y passait des heures, arpentait leurs rayons encombrés, à la recherche du rouge à lèvres, de la paire de collants, du tee-shirt, du soutien-gorge, du sac, des chaussures qui lui sembleraient incontestables. Lucile écumait les Hall des affaires, les Paris pas cher, et autres Troifoirien, où elle avait l’art de dénicher quantité de petites choses plus ou moins utiles et décoratives. Lucile avait développé au fil des années un goût certain pour le cheap, la camelote et la pacotille.

Lucile aimait les brocantes, les marchés aux puces, les vide-grenier, dénichait pour ses petits-enfants d’invraisemblables cadeaux (bibelots, boîtes, gourmettes, barrettes, Opinel, porte-crayons, santons…) aussi saugrenus qu’inutiles, qu’elle leur offrait, triomphante, à chacune de ses visites.

Lorsque je me remémore ces quelques années qui ont suivi le retour de Manon, il me semble qu’elles correspondent pour Lucile à un intervalle de douceur, un de ces moments d’apaisement où les choses semblent enfin à leur place, un temps d’accalmie qui précède le tumulte. En témoignent les quelques photos prises par ma sœur lors des derniers anniversaires de Lucile, son sourire, ce petit air fier qu’elle arbore, les bougies soufflées au milieu de nous tous.