Rien ne s'oppose à la nuit
Chapitre 17
mis en relation avec un couple qui louait une vaste maison de Versailles, L iane et Georges quittèrent « la rue de Maubeuge » sur un coup de tête, au cours du mois d’avril 1960. Par des amis communs, ils avaient été située dans l’un des quartiers bourgeois du centre, et dont les neuf enfants, à l’exception du dernier, avaient quitté le foyer. La famille de Lucile rêvait d’espace, les A. souhaitaient revenir à Paris. Après quelques visites de part et d’autre, il fut décidé d’échanger les deux logements. La nouvelle agence de Georges se développait à un bon rythme, il estima qu’il pouvait se permettre de payer un loyer plus important. La maison était haute de trois étages et entourée d’un jardin sage, clos de mur. La famille de Lucile s’empara donc des quatorze pièces, à l’exception d’un petit bureau dans lequel les A. avaient entassé un certain nombre d’affaires qui ne rentraient pas dans l’appartement de Paris, bureau dont Lucile ne tarda pas à trouver la clé et qu’elle visita régulièrement pour s’approprier différents objets plus ou moins utiles ou à son goût.
Lorsqu’il la vit pour la première fois, le cadet de la famille A., un garçon âgé d’une vingtaine d’années, tomba fou amoureux d’elle. Lucile avait quatorze ans. Le jeune homme déploya une énergie spectaculaire pour rester en contact avec la famille Poirier, multiplia les prétextes pour rendre visite à Georges, se proposa pour l’aider dans différents travaux, et ne tarda pas à demander la main de Lucile, de la manière la plus solennelle et sérieuse qui fût. Georges s’esclaffa.
Du plus grand au plus petit, chacun des enfants avait choisi sa chambre. Lucile, Justine, Violette et leurs parents avaient investi le premier étage, Milo, Jean-Marc et Lisbeth le deuxième, et Barthélémy, tel qu’en son fief, s’apprêtait à régner pour quelques années sur l’étage le plus élevé. Pour la première fois, Lucile disposait d’un territoire propre, auquel nul autre n’avait accès. Elle y installa son désordre, vêtements et livres dans un enchevêtrement qu’elle seule maîtrisait, et referma la porte derrière elle. Lucile passait des heures à rêver, allongée sur son lit, à inventer son avenir, un avenir qu’elle imaginait avant tout sans contraintes, sans rien qui pût l’empêcher ni la retenir. Quand elle pensait aux heures futures, Lucile ne songeait pas à un homme ni à un métier. Aucun prince, aucune réussite ne peuplaient ses rêves, simplement le temps étalé devant elle dont elle pouvait disposer selon sa volonté propre, un temps contemplatif qui la tiendrait à l’abri.
Comme les aînés, Lucile avait continué d’aller au lycée à Paris. Mais à l’été, en raison de ses absences répétées, elle fut renvoyée. L’année suivante, elle intégra Blanche-de-Castille, une école catholique de Versailles où elle ne travailla pas davantage et obtint des résultats déplorables, hormis en français. Lucile, inébranlable dans son silence, occupait l’espace et signalait de manière ostensible son ennui. Il y avait dans son regard une forme d’insolence que la plupart de ses professeurs ne pouvaient supporter. Sans parler des petits mots qu’elle échangeait avec ses amies pour se moquer des tenues ridicules des enseignantes ou supposer que telle sœur entretenait avec telle autre des relations libidineuses. Liane et Georges reçurent un premier avertissement. Cette fois, Georges fut formel avec sa fille. C’était la dernière fois. Liane était fatiguée d’aller plaider sa cause dans les institutions scolaires et avait fort à faire avec ses autres enfants. Si Lucile était renvoyée de Blanche-de-Castille, elle irait chez Pigier. Elle deviendrait secrétaire, oui, voilà tout, secrétaire-dactylo, et le resterait toute sa vie. Tel que Georges l’évoquait, il n’y avait pas métier moins enviable. Mais Lucile n’avait rien oublié de Gilberte Pasquier, altière et gracieuse.