Rien ne s'oppose à la nuit

Delphine de Vigan · Chapitre 48 sur 60

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Rien ne s'oppose à la nuit

Troisième partie

 

Chapitre 48

 

part au docteur G. de son épuisement. Elle ne voulait pas retourner au A u cours de son dernier séjour à Sainte-Anne, au milieu de ses rêves anéantis et des vestiges du délire qui avait fini par céder, Lucile fit silence, au vide d’un corps amputé de ses sensations, retrouver dans le miroir son visage sans émoi et sans âge. Il était temps de mettre fin au cycle, à la répétition. À choisir, elle préférait mourir.

Le docteur G. entendit la voix presque éteinte de Lucile et modifia radicalement son traitement. Lucile admira longtemps cette femme dont elle louait l’intelligence et la culture, qui fut capable de prendre l’exacte mesure de son désastre intérieur et de tout remettre en question.

Le docteur G. la suivit pendant plusieurs années, elle fut pour Lucile une interlocutrice de taille, à la hauteur de ses angoisses et de ses lubies, accompagna pas à pas son retour à la vie.

Ainsi, après dix années de marécage, Lucile revint de loin, revint de tout, laissa derrière elle ses heures parmi les ombres. Lucile, qui n’avait jamais pu monter à la corde, se hissa hors des profondeurs, sans que l’on sût véritablement comment, en vertu de quel élan, de quelle énergie, de quel ultime instinct de survie.

Ce fut un combat, ce fut une longue et progressive remontée vers la lumière, ce fut un incroyable tour de force, une spectaculaire leçon de vie, ce fut une renaissance.

À sa sortie de l’hôpital, elle réintégra son petit appartement de la rue des Entrepreneurs (Justine avait réussi à convaincre sa propriétaire de ne pas tenir compte du congé que celle-ci lui avait adressé). Pour quelques mois, Manon, qui était dorénavant majeure, revint vivre avec elle.

J’ignore dans quelles circonstances Lucile retrouva du travail comme assistante dans une agence de communication. Elle était convalescente, elle commença par se concentrer sur l’essentiel, la parole, les gestes quotidiens, le trajet de métro, le micro-ordinateur, les collègues avec lesquels il fallut établir un minimum de contact. Elle voyait le docteur G. une fois par semaine, pouvait l’appeler lorsqu’elle se sentait vaciller.

Puis, peu à peu, avec précaution, Lucile élargit sa marge de manœuvre et son périmètre d’action.

Lucile se prit de passion pour les plantes, réalisa des boutures, tailla des pieds, surveilla des bourgeons, habilla ses fenêtres de feuillages exubérants et de fleurs en cascade.

Lucile porta de nouveaux vêtements, retourna chez le coiffeur.

Lucile recommença à voir ses amis, à sortir avec eux.

Lucile acheta des rouges à lèvres, dont elle peignit sa bouche plusieurs fois par jour et qui ne quittèrent plus son sac.

Lucile se remit à porter des talons.

Lucile arpenta Paris avec ou sans nous.

Lucile recommença à lire et à écrire.

Lucile prit le soleil dans l’encadrement de sa fenêtre.

Lucile se fit refaire les dents.

Lucile s’aspergea de Miss Dior.

Lucile raconta des histoires, des anecdotes, des blagues, émit des jugements à l’emporte-pièce.

Lucile éclata de rire.

Lucile partit avec Manon chez des amis dans le Dorset.

Lucile assista, comme nous tous, au spectaculaire grand écart que Liane exécuta, moulée dans un justaucorps vert, pour l’anniversaire de ses soixante-dix ans.

Lucile partit en Inde avec une amie (voyage qui la perturba au point qu’il faillit lui coûter une rechute).

Lucile s’intéressa de nouveau à la presse et tomba sous le charme de Joshka Schidlow (critique de Télérama) auquel elle écrivit probablement une ou deux lettres.

Lucile troqua sa vieille machine à laver contre une neuve, grâce à son treizième mois.

Lucile partit quelques jours dans une famille à Saint-Petersbourg (voyage dont elle revint enchantée).

Lucile rencontra de nouveaux amis (de tout temps, Lucile eut l’art de reconnaître ceux qui partageraient avec elle, sous des formes différentes et à des degrés divers, ce petit grain de folie susceptible d’enrayer la mécanique).

Lucile tomba amoureuse d’un pharmacien de son quartier qu’elle tenta de séduire sans succès.

Lucile partagea de nouveau quelques mois de sa vie avec Edgar, le peintre aquarelliste, qu’elle essaya cette fois de sortir de l’alcool, sans plus de succès, mais pour lequel elle garderait, jusqu’à la fin, une profonde affection.

Lucile eut quelques amants au gré de ses pérégrinations.

Cette fois, le traitement de Lucile n’avait pas dressé autour d’elle l’incontournable forteresse sur ordonnance dans laquelle elle avait été si longtemps murée. Peut-être était-ce une question de lithium et de molécules. Mais au-delà de la chimie, j’aime à croire que quelque chose en elle avait ressurgi, était entré en résistance.